L’éducation populaire pour travailler les rapports sociaux dans l’espace naturel

Les vacances viennent se terminer, c’est encore l’été pour quelques semaines et au-delà de la constatation indéniable d’un dérèglement climatique et d’un réchauffement inhabituel et inquiétant, le beau temps permet encore de profiter de la nature.

Celle-ci est très à la mode dans l’éducation pour diverse raison, dont la nécessité de prendre en compte davantage les questions d’écologie et d’environnement. Elle apparait également comme un espace extérieur capable de modifier les relations, les comportements, les habitudes et donc d’être une alternative enrichissante à la salle de classe et au cours traditionnel. Ainsi « enseigner dehors (voir notre article sur ce sujet https://centrehenriaigueperse.wordpress.com/2023/06/05/enseigner-en-dehors/ ) plus qu’une mode, participe à une nouvelle réflexion pédagogique.

Cette nature, souvent esthétisée, ne séduit pas seulement l’enseignement scolaire. Elle est également prisée par de nombreuses activités sportives, vire culturelles. Elle peut également être un espace de réalisation de démarche d’éducation populaire. Une de ces approches, conçue dans un dispositif dénommé « Jeunes en montagne » dans l’agglomération grenobloise est l’objet d’étude de la thèse de géographie de Léa Sallenave : « “ Quitte un peu le quartier ! ” : gravir les sommets avec l’éducation populaire : ethno-géographie d’une jeunesse minorisée en montagne » soutenue en juin 2022 et mise en ligne récemment (https://theses.hal.science/tel-03955545v1/document ).

S’appuyant sur la définition qu’en donne Franck Lepage, la reconnaissant comme « l’ensemble des stratégies mobilisées par un individu pour survivre à la domination » (Cassandre/Horschamps, 2012, p. 159), la chercheuse questionne la démarche d’émancipation de jeunes issus des quartiers accédant à la montagne. Elle montre que si certain·e·s acteurs/actrices de l’éducation populaire ont la capacité- de « redistribuer les places, de façon plus égalitaire, et à réduire la distance aux espaces construits sur la base de l’exclusion/relégation de groupes subalternisés », grâce à « une décontextualisation, un ancrage ou une traversée », dans des dispositifs mobilisés par l’éducation populaire et qui « tracent une voie pour que toute personne trouve sa place », la montagne – et par extension l’espace naturel – « n’est pas un espace hors du social, échappant aux rapports sociaux de domination ».

La thèse tend à mettre en évidence que de manière paradoxale, il existe un risque, au travers de la construction d’une nature spectaculaire, d’ « alimenter un environnementalisme qui masque les rapports sociaux, les rapports de domination et donc les possibilités de conflictualiser le lien à la nature, à l’espace d’une manière générale ». Magnifiée et spectaculaire, la nature construite comme une mise à distance des problèmes de la ville ou comme un espace de décompression des tensions urbaines, « peut parfois empêcher de (vouloir) réfléchir aux rapports de classe, de race et de genre, notamment avec celles et ceux, premières/premiers concernés, qui les subissent. Cela peut empêcher de penser les processus de minoration qui existent aussi dans cet espace (sexisme, racismes, classisme). Cela revient à suspendre l’approche politique de la nature et à alimenter l’environnementalisme dominant. Se rendre en un ailleurs naturel enchanteur, profiter de ses bienfaits, ne suffit pourtant pas à effacer les rapports de force, de domination qui s’y déploient ».

Le dépaysement, le fait de « quitter son quartier » pour bénéficier de la nature ainsi mythifiée ne suffit pas à effacer les clivages, mais risque de les masquer au prétexte d’un « retour à la nature » rousseauiste, attribuant à la société la création des difficultés et des déséquilibres dans les rapports sociaux en opposition à une nature égalitariste.

Les démarches d’éducation populaire rappellent ici la nécessité des enjeux politiques et du nécessaire travail de culture afin de produire de la transformation sociale.

Déconstruire les rapports sociaux établis par la société capitaliste pour en élaborer de nouveau de manière collective, nécessite d’être conscient des rapports de hiérarchie entre les individus, les groupes, les espaces, de pouvoir nommer les aliénations ainsi construites et imposées. Il ne suffit pas de grimper un sommet (ou d’atteindre quelques paysage naturel) –fut-il extraordinairement esthétique et dépaysant – pour réaliser l’émancipation.

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Pour en approfondir le sujet, la lecture de l’article de Léa Sallenave dans la revue Urbanité est éclairante : https://www.revue-urbanites.fr/13-sallenave/


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