La société française est-elle vraiment de droite ?

En France, le fond de l’air tournerait à droite. Il y aurait un retour de bâton contre le progressisme et un conservatisme d’atmosphère régnerait sans partage, ou presque. On entend de toutes parts des appels à des retours en arrière avec le sempiternel « c’était mieux avant ». L’éducation est un sujet de prédilection de ce genre d’attitude qui fait vendre des livres écrits à la va-vite à chaque rentrée et remplit des heures de programmes télévisés sur certaines chaînes. Ce climat offre une caisse de résonance aux courants politiques passéistes et réactionnaires. Une telle tendance repose sur des relais partisans, principalement le Rassemblement national, sur des relais médiatiques et sur l’activisme de jeunes générations militantes qu’évoque le livre de Nicolas Massol et Marylou Magal sur la jeunesse identitaire[1]. C’est à un tel constat que s’attaque Vincent Tiberj dans son dernier livre sur la droitisation française[2]. Sociologue à Sciences Po Bordeaux, spécialiste des comportements électoraux et co-auteur des enquêtes annuelles de la CNCDH sur le racisme, il montre comme l’indique le sous-titre de ce livre passionnant « comment citoyens et électeurs divergent ». Alors que la dissolution de l’assemblée début juin dernier a plongé notre pays dans une crise politique à répétition, où l’extrême droite semble destinée à une irrésistible arrivée au pouvoir, Vincent Tiberj nous fait réfléchir à partir d’une analyse poussée et argumentée.

Le mythe de la droitisation française

Le coup de barre à droite repose sur le retour des valeurs traditionnelles et le choix définitif du libéralisme économique. Il bénéficie aussi dans notre pays des expériences de pays voisins ou plus lointains, tous conquis par une droite de plus en plus conservatrice. Mais pour l’auteur, il y a un écart entre ces résultats électoraux et les aspirations réelles de la population française qui seraient davantage marquée par la tolérance et la recherche de l’égalité. L’ensemble du livre repose sur de nombreuses données sociopolitiques et sur des enquêtes d’opinion. Pour affirmer cela, Vincent Tiberj part des résultats des sondages et des enquêtes d’opinion. Il s’interroge ainsi sur les conditions de réalisation de ces enquêtes qui ont tendance à surestimer les catégories de pensée de droite et d’extrême droite. La formulation des questions, leur enchaînement, la réalisation matérielle de l’enquête (en face-à-face ou par Internet), tout cela modifie la teneur des réponses. Pour autant, il faut utiliser les résultats obtenus, mais en gardant en tête ces biais. Une solution possible est de privilégier des études longitudinales comme les baromètres du Cevipof ou de la CNCDH, ou bien encore l’enquête sur les valeurs en Europe[3]. L’auteur utilise donc trois principaux indicateurs : l’indice de préférence sociale (que pense-t-on des aides sociales, du rôle de l’État, des fonctionnaires, etc.) l’indice de préférence culturelle ( quelle position sur la peine de mort, l’homosexualité, etc.) et l’indice de tolérance (centré sur le racisme et l’acceptation de l’autre). On constate sur une échelle temporelle d’une quarantaine d’années, que pour chaque item, les indices ne montrent pas une droitisation de la société. Ainsi «  Il n’y a pas eu de conversion générale au libéralisme économique, et depuis 2016 ces demandes remontent » (p.71). Autrement dit, une part majoritaire du pays demande davantage de protection dans le domaine social. Il en est de même pour la tolérance et l’ouverture culturelle.

Comment agir maintenant ?

Mais comment expliquer alors que l’on nous explique à longueur d’antenne ou de colonnes de journaux, que la société française est de plus en plus à droite ? Comment comprendre la forte progression de l’extrême droite dans l’électorat ? Vincent Tiberj n’élude pas ces aspects dans les chapitres suivants. Il étudie dès lors la responsabilité du champ intellectuel et du monde médiatique qui ont construit patiemment une droitisation « par le haut ». Les thématiques du racisme et des inégalités économiques et sociales sont également étudiées. On pourra signaler ici plus particulièrement l’évolution du syndicalisme dans la société française : pour l’auteur, le recul de la syndicalisation est réelle et doit être mise en perspective d’évolutions multiples, mais retenons son propos conclusif à ce sujet : « Ce recul du syndicalisme peut à la fois peser sur la capacité de se mobiliser et de se défendre, mais aussi à voir le monde social du point de vue collectif. » (p.175). Un telle situation ne peut que nous faire réfléchir.

Pour autant de nouvelles formes de mobilisation et d’engagement ont vu également le jour et cela peut entraîner des répercussions dans la place de l’élection dans notre fonctionnement démocratique. L’auteur analyse dans la dernière partie de son livre les résultats électoraux et l’évolution des clivages politiques. Une instabilité existe à ce sujet, mais là encore il est nécessaire de prendre en compte l’ensemble des facteurs explicatifs. La « grande démission » démocratique, autrement dit une abstention grandissante et touchant de plus en plus de catégories sociales, est bien réelle, mais elle nécessite d’être examinée à nouveaux frais après les élections législatives de juin dernier. On a en effet pu constater une meilleure participation mais aussi une nouvelle implication en opposition avec la droitisation de la société qui serait inéluctable pour beaucoup.

Ce livre arrive à point nommé dans le débat intellectuel. Il établit une série de constats qui nous aident à mieux comprendre les évolutions politiques et sociales actuelles. Certaines affirmations trop souvent entendues et ressassées apparaissent après cette lecture contre-intuitives et trop générales. Cela peut également entraîner des discussions enrichissantes avec d’autres points de vue et d’autres études[4]. Surtout, il nous aide à envisager l’avenir sous le signe d’un optimisme tempéré : plutôt que de penser que la France est condamnée à l’arrivée inéluctable au pouvoir de l’extrême droite ( ce qui ne pourrait que décourager ), il faut au contraire mieux connaître les aspirations de la société. Rien n’est perdu et ce livre nous aide grandement à dessiller notre regard sur l’actualité.

Vincent Tiberj, La Droitisation française. Mythe et réalités, PUF, 2024.


[1] Nicolas Massol, Marylou Magal, L’extrême droite, nouvelle génération : enquête au cœur de la jeunesse identitaire, Denoël, 2024.

[2] Vincent Tiberj, La Droitisation française. Mythe et réalités, PUF, 2024.

[3] Voir à ce sujet Pierre Bréchon ( dir.) Les Européens et leurs valeurs, PUG, 2023.

[4] Voir pour un point de vue différent, le récent livre de Luc Rouban, La Vraie victoire du RN, Presses de Sciences Po, 2022.


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