Il y a un an, le 7 octobre 2023, le Hamas a lancé une série d’offensives contre Israël : massacres, viols, exécutions sommaires et enlèvements ont accompagné cette attaque qui a coûté la vie à des centaines de civils. Depuis, cette région est devenue le théâtre d’une guerre où on nous rapporte chaque jour davantage les dégâts et le nombre plus important de morts, sans qu’une perspective de paix ne soit envisageable. Pire encore, un embrasement généralisé au Proche Orient est aujourd’hui à craindre, après plusieurs mois de bombardements à Gaza. En France, l’onde de choc se fait encore sentir : on a assisté à un déchaînement des passions et des haines et le poison de l’antisémitisme s’est installé dans la société. Confusions, injonctions, polémiques et insultes ont remplacé l’écoute ou l’argumentation raisonnée. Il semble plus important de condamner et de prendre position avant de comprendre, l’invective ayant remplacé l’échange. Pour autant, il est nécessaire de chercher à rendre compte des faits : pour cela, plusieurs ouvrages, notes ou études nous aident à y voir plus clair. Nous les mentionnons ici dans cet article qui n’a qu’une seule ambition : aider les lecteurs et les lectrices à mieux comprendre les enjeux actuels, tout en mentionnant des outils qui peuvent aider dans une démarche d’explication et d’éducation.
Prendre la mesure du phénomène antisémite en France
Il est indispensable de connaitre l’état de l’opinion sur la question de l’antisémitisme. C’est pourquoi deux études sont très utiles : la première réalisée sous l’égide de la Fondation pour l’innovation politique a pour titre « Radiographie de l’antisémitisme en France »[1], l’autre est le rapport annuel de la CNCDH ( Commission nationale consultative des droits de l’homme).
Régulièrement publiée depuis 2019, la première radiographie a été actualisée en 2024 et vient de paraître. On constate tout d’abord que la grande majorité de la population de notre pays n’est pas antisémite et souhaite davantage de sanctions contre ce phénomène. Toutefois, un quart des Français de confession ou de culture juive ont déjà dû faire face à un acte ou opinion antisémites. Plusieurs thématiques nous montrent que certaines catégories de la population sont davantage sensibles à l’antisémitisme : ainsi, on constate une augmentation de l’antisémitisme chez les plus jeunes, en particulier celles et ceux de culture musulmane. En ce qui concerne les opinions politiques, on peut voir dans cette étude que les partisans du RN, mais plus encore ceux de LFI, sont susceptibles d’avoir des opinions antisémites et comme le soulignent les auteurs dans leur conclusion : « Il est par ailleurs alarmant de voir comment la question de l’antisémitisme a resurgi comme objet de mobilisation politique. En 2024, l’idéal républicain d’une société fraternelle unie dans la diversité n’a jamais semblé aussi difficile à atteindre. [2] »
Cette étude d’opinion publiée dans le contexte du premier anniversaire des pogroms du 7 octobre 2023 peut être utilement complétée par le rapport 2023 de la CNCDH[3]. La dernière édition est comme à chaque fois très complète et beaucoup plus dense que la première étude mentionnée. On y trouve en particulier une étude d’opinion après les attaques du 7 octobre. Sont ainsi mentionnés les préjugés antisémites en hausse, avec une présence d’un antisémitisme »traditionnel » à l’extrême droite : « De manière générale, les sympathisants d’extrême droite restent les plus enclins à se montrer d’accord avec ces préjugés antisémites traditionnels : 34 % des sympathisants RN jugent que « les Juifs ont trop de pouvoir », 51 % adhèrent au stéréotype de la « double allégeance » des Français juifs et 51 % leur prêtent un rapport particulier à l’argent, soit systématiquement nettement plus que la moyenne des Français et que les sympathisants des autres grandes formations politiques. [4]»
Ce point important n’est qu’effleuré dans l’étude de la Fondapol. En revanche, lorsqu’on interroge sur les responsabilités du conflit au Moyen-Orient, une part importante de l’électorat de la gauche radicale mentionne la responsabilité univoque d’Israël. Ce rapport se termine par une inquiétude : « Alors que ce dispositif avait permis de mesurer, entre 2014 et 2022, un progressif reflux des attitudes hostiles à l’immigration et des préjugés à l’encontre des différentes minorités, la vague de 2022 avait témoigné de l’arrêt de cette dynamique. Cette année, on constate même un début de reflux avec une montée des crispations identitaires sur de nombreux indicateurs.[5] »
Des analyses robustes pour mieux comprendre
Ces deux études ont pour mérite de donner des indications sur l’état de l’opinion. Toutefois, il est nécessaire de les compléter avec d’autres analyses car elles mettent parfois l’accent sur certains points au détriment d’autres : la radiographie réalisée par la Fondapol peut se lire comme la volonté d’insister davantage sur l’antisémitisme venant des populations de culture musulmane au détriment de l’affirmation de l’antisémitisme de l’extrême droite par exemple.
Toutefois, comme le rapport de la CNCDH le confirme, on peut aussi y lire une présence réactivée de l’antisémitisme à gauche de l’échiquier politique. Ce phénomène, qui était très marginal depuis 1945, a tendance à s’amplifier depuis peu, l’antisionisme étant bien souvent le cache-nez de l’antisémitisme. Plusieurs études historiques existent sur le sujet et l’on peut rappeler l’étude fondamentale de Michel Dreyfus sur l’antisémitisme à gauche[6]. La négation de l’extermination des Juifs d’Europe après 1945 a été également le creuset d’une alliance des extrêmes que plusieurs travaux ont bien étudié. L’ouvrage de Stéphanie Courouble-Share et de Gilles Karmasyn Le Négationnisme : histoire, concepts et enjeux internationaux[7] permet de mieux comprendre ce sujet de la remise en cause de la Shoah qui appartient aujourd’hui au répertoire antisémite. On peut compléter cette analyse par l’étude du parcours de l’« inventeur » du négationnisme, Paul Rassinier, si bien décrit par Nadine Fresco[8]. Plus largement, en ce qui concerne le sujet de l’antisémitisme à gauche, il faut faire preuve de clairvoyance et d’objectivité. Cela passe aussi par une introspection concernant tous les aspects. Ainsi, dans notre histoire syndicale, l’antisémitisme n’a pas été absent : on peut ici mentionner, Ludovic Zoretti, secrétaire général de la Fédération générale de l’éducation avant 1940 qui dévoile un antisémitisme viscéral au cours des années 1930 jusqu’à devenir un collaborateur patenté[9]. On le voit donc : aucune organisation n’est à l’abri de l’antisémitisme et il faut affronter le problème de face.
Le livre Histoire politique de l’antisémitisme en France depuis 1967[10] paru au début de l’année 2024 est à ce titre très précieux car il offre dans une série de chapitres synthétiques une analyse complète sur ce phénomène complexe. On mentionnera plus particulièrement le chapitre concernant la France insoumise dû à Milo Lévy-Bruhl qui nous montre que dès avant le 7 octobre, il y a eu des propos et idées antisémites au sein de ce parti.
Deux autres études doivent ici être mentionnées : la première est une vaste somme historique intitulée Antijudaïsme[11]. L’auteur, David Nirenberg, est historien à Princeton et il revient sur l’histoire longue de la haine contre les Juifs. On pourra utilement compléter cette lecture par un autre livre très important : placée sous la direction de l’historienne Sylvie Anne Goldberg[12], L’Histoire juive de la France est une somme essentielle pour mieux comprendre et connaître les liens entre la France et les Juifs. Paru quelques jours après le 7 octobre 2023, ce livre réunit 150 spécialistes qui dressent une histoire collective passionnante et très utile aujourd’hui.
Des outils pour éduquer contre le racisme et l’antisémitisme
L’École n’est pas un lieu exempt de la montée de l’antisémitisme en France. Les récents chiffres fournis par la ministre de l’Éducation indique que plus de 3 600 actes en lien avec le racisme et l’antisémitisme ont été remontés durant l’année 2023-2024. L’hebdomadaire Franc-Tireur précise que 725 actes antisémites ont été signalés en lien avec le conflit israélo-arabe[13]. C’est pourquoi, il est indispensable d’agir en tant qu’éducateur pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme. En complément des références bibliographiques déjà mentionnées, on peut signaler la très utile réédition du livre de Denis Charbit, un des meilleurs connaisseurs du sujet : intitulée Qu’est-ce que le sionisme ?[14] cette synthèse offre les clés de compréhension nécessaire.
On signalera surtout le livre paru cet été d’Alexia Sena, avec l’aide de la DILCRAH, Comprendre le racisme et l’antisémitisme[15], qui est un manuel très pratique pour faire face à la haine de l’autre et proposer des séquences pédagogiques adaptées aux plus jeunes. Enfin, la plateforme Les Valeurs de la République du réseau Canopé[16] est indispensable pour toute action éducative sur le sujet.
Ce passage en revue d’outils à disposition pour faire face à l’antisémitisme et au racisme dans notre société et à l’École n’est que parcellaire et on aurait pu citer de nombreuses autres références tout aussi pertinentes[17]. Mais l’essentiel n’est peut-être là : il s’agit avant tout pour nous dans cet article de montrer que nous avons de nombreux outils et ouvrages à notre disposition pour mieux comprendre les enjeux du moment et pour ne pas se laisser empoissonner par l’antisémitisme, la confusion ou l’inertie.
NB : l’illustration choisie pour cet article est l’œuvre de Paul Klee, Angelus Novus (1920) visible aujourd’hui au musée d’Israël de Jérusalem. Walter Benjamin a écrit à son sujet quelques phrases qui nous semblent parfaitement adaptées à notre présent : « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds.[18] »
[1] Dominique Reynié, Simone Rodan, Benzaquen, Anne-Sophie Sebban-Bécache, Sarah Perez-Pariente, Radiographie de l’antisémitisme en France, Fondapol, octobre 2024, en ligne https://www.fondapol.org/etude/radiographie-de-lantisemitisme-en-france-2/
[2] Op.cit,, p.38.
[3] CNCDH, Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, Juin 2024, en ligne https://www.cncdh.fr/actualite/cncdh-publie-le-rapport-2023-lutte-contre-racisme-antisemitisme-xenophobie
[4] Op.cit., p.220.
[5] Op.cit, p.222.
[6] Michel Dreyfus, L’Antisémitisme à gauche, Paris, La Découverte, 2009.
[7] Stéphanie Courouble-Share et de Gilles Karmasyn Le Négationnisme : histoire, concepts et enjeux internationaux,
[8] Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite, Seuil, 1999. Paul Rassinier a gardé toute sa vie des liens avec certains membres du syndicalisme d’éducation, qui ont fait preuve à son égard d’une sympathie détestable.
[9] Sur Ludovic Zoretti, voir sa notice biographique, https://maitron.fr/spip.php?article89648 Nous reviendrons dans un prochain article sur son parcours et sur son antisémitisme.
[10] Alexandre Bande, Rudy Recihstadt,, Pierre-Jérôme Biscarat, Histoire politique de l’antisémitisme en France depuis 1967, Robert Laffont, 2024.
[11] David Nirenberg, Antijudaïsme, Labor & Fides, 2023.
[12] Sylvie Anne Goldber, dir., Histoire juive de la France, Albin Michel, 2023.
[13] Franc Tireur, « Antisémitisme à l’école : une rentrée toxique », n°151, 2 octobre 2024.
[14] Denis Charbit, Qu’est-ce que le sionisme ? Albin Michel, 2024.
[15] Alexia Sena, Comprendre le racisme et l’antisémitisme, Nane éditions, 2024.
[16] En ligne https://valeurs-de-la-republique.reseau-canope.fr/
[17] Il faut en particulier citer le site en ligne de la revue Alarmer qui est aujourd’hui indispensable https://revue.alarmer.org/?home tout comme le site de la revue K. tout aussi indispensable https://k-larevue.com/
[18] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940.
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