Les jeunes et la radicalisation : comment l’École peut agir ?

Huit personnes sont jugées depuis le 4 novembre 2024 pour leur rôle dans l’assassinat de Samuel Paty en 2020. Le jeune âge de son assassin, tout comme celui d’autres candidats à des actes terroristes, montre que l’École est en première ligne face à des jeunes qui se radicalisent de plus en plus tôt. Les inquiétudes sont bien légitimes et il est nécessaire pour bien cerner les enjeux de comprendre comment la détection et la prévention se mettent en place. Plusieurs études scientifiques nous fournissent des indications très utiles. Nous vous proposons dans cet article un état des lieux sur le sujet.

            Définir le phénomène

L’usage du terme de radicalisation est récent et il est devenu omniprésent à partir des attentats de 2015. On peut le définir, suivant Éric Marlière[1], comme l’adoption d’un mode de pensée qui devient une vérité absolue et une vision du monde rigide, engendrant des actions violentes, le plus souvent au sein de structures clandestines pour imposer à l’ensemble leur mode de pensée. Cela entraîne un isolement par rapport au reste de la société. Les idéologies extrémistes, religieuses ou politiques, sont les supports de ce phénomène de radicalisation. On l’emploie toutefois davantage pour les personnes influencées par l’islamisme radical et violent, que l’on appelle aussi djihadisme.

Il y a une augmentation du nombre de jeunes radicalisés dans la mouvance djihadiste actuellement. Selon les chiffres communiqués par les différentes structures de l’État, plus de 500 mineurs et jeunes majeurs sont suivis pour radicalisation pour la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). On trouve également environ 300 jeunes de retour de Syrie, où majoritairement, ils accompagnaient leurs parents qui ont voulu rejoindre l’État islamique. Une majorité d’entre eux sont aujourd’hui à l’école. Plus globalement, on a environ 1 000 jeunes qui sont surveillés de façon active. Le phénomène touche les filles et les garçons de façon identique, une bonne partie a été détectée après des affaires de droit commun et en étant éloignée de l’institution scolaire. Les jeunes issus du territoire caucasien sont particulièrement ciblés aujourd’hui par les adeptes du djihadisme. En 2023, 15 mineurs ont été mis en examen pour des faits de terrorisme et en 2024, il y a actuellement 16 jeunes incriminés.

Quelle surveillance pour ces jeunes radicalisé.es ?

Au niveau national, ce sont les services de renseignement qui sont à la manœuvre en matière de lutte anti-terroriste. En ce qui concerne la prévention et la défense du modèle républicain, cela est du ressort du CIPDR[2] (Comité interministériel de la prévention de la délinquance et de la radicalisation).  Au niveau local, un dispositif de prévention existe dans tous les départements, sous deux formes, d’une part les GED (groupes d’évaluation départementaux, composés avant tout de policiers) et d’autre part les CPRAF (cellules départementales de suivi pour la prévention de la radication et l’accompagnement des familles) qui centrent leur action sur les familles et proches, et aussi sur la détection, en particulier concernant les plus jeunes et les personnes scolarisées. Ces dernières structures agissent donc en lien avec l’éducation nationale. On trouve également dans cette dernière structure un procureur, les services sociaux et une représentation de l’ éducation nationale (DASEN ou représentant.e) avec deux missions : accompagner les familles et proches, et aussi faire de la détection, en particulier concernant les plus jeunes et les personnes scolarisées.

Les fiches S (pour Sûreté de l’Etat) ne sont qu’un sous-ensemble du fichier des personnes recherchées (FPR). Lorsqu’on est fiché S, c’est pour permettre une surveillance et une remontée des renseignements, cela ne signifie pas qu’on a commis un délit.

A côté du fichier S, on a le FSPRT, fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste. Enfin, il existe un dernier fichier, le FIJAIT, fichier des auteurs d’infractions terroristes, qui regroupe celles et ceux qui ont été condamné ou mis en cause pour terrorisme. En parallèle, une surveillance renforcée des réseaux sociaux est également à l’œuvre.

Pour terminer, il existe des liens avec les collectivités territoriales, en particulier dans le cadre des contrats de sécurité intégrée (CSI) qui ont un volet radicalisation (plus de 60 collectivités réparties sur tout le territoire ont un contrat de ce type actuellement). On peut donc le constater : il existe plusieurs moyens actifs de détection et de prévention en lien avec le système éducatif.

Les recherches sur la radicalisation islamiste

Il existe de nombreuses études sur les phénomènes de radicalisation islamiste chez les jeunes en France. Ce champ de recherche est assez dynamique, bien que traversé par des controverses et des interprétations parfois contradictoires. L’ampleur des débats actuels oblige à prendre un peu de distance pour ne pas se laisser gagner par des solutions toute faites ou des raccourcis dommageables.

Plusieurs travaux scientifiques sur les jeunes radicalisés existent et doivent aussi nourrir la réflexion pour mieux connaître et combattre ce phénomène. Après les attentats de 2015, plusieurs projets scientifiques ont été soutenus par l’Etat. Parmi ces études, on peut citer :

L’enquête d’Anne Muxel et Olivier Galland sur des lycéens et la radicalisation[3] : ce travail est très riche et fournit de nombreuses analyses. L’enquête porte toutefois sur des élèves de seconde, ce qui fausse parfois quelque peu les résultats et les conclusions des auteurs car la socialisation au lycée entraîne de nombreuses évolutions rapides chez les jeunes élèves. En effet, cette enquête porte sur un instant T du parcours scolaire et pas sur la totalité en particulier sur les années lycée où on peut tous constater de grandes évolutions et changements chez les élèves. Mais c’est une enquête d’une excellente qualité qu’il faut connaître.

L’enquête de Laurent Bonnelli et Fabien Carrié[4] : elle porte sur des jeunes en prison pour radicalisation et elle reconstitue les parcours. Le phénomène de radicalisation est appréhendé dans son ensemble, et cela donne des éléments complémentaires et parfois différents de l’enquête d’Anne Muxel et Olivier Galland. On peut retrouver une interview de l’auteur principal à la sortie du livre : présentation rapide du livre et réponses aux questions .

Quelques autres livres pour mieux connaître le phénomène du djihadisme :

Eric Marlière La fabrique sociale de la radicalisation, 2019 [un des plus intéressants sur le sujet]

Bernard Rougier, les Territoires conquis de l’islamisme, dernière édition 2022 [un des grands spécialistes du sujet, enquête collective très riche, nombreux aspects sur l’école]

Hugo Micheron, La colère et l’oubli. Les démocraties face au djihadisme européen, 2023 [la meilleure synthèse sur le sujet du djihadisme]

D’autres études sont également en cours et pourront nous permettre de mieux connaître ce phénomène à l’École.

Agir et prévenir à l’École

Il ne faut pas tout confondre et assimiler obligatoirement par exemple radicalisation violente et atteintes à la laïcité. Il est nécessaire, bien sûr, de remonter les incidents liés à l’enseignement de la laïcité ou de questions vives, mais la surveillance de jeunes radicalisé.es doit se faire dans un cadre interministériel avec la coopération de tous les services. Sur ce point, le procès en cours concernant l’assassinat de Samuel Paty pourra montrer les difficultés de coopération entre l’ensemble des services ministériels. Une politique de prévention de la radicalisation violente en milieu scolaire doit réellement être mise en place avec des outils et des informations pour tous les personnels. Des outils existent qu’il faut aussi mentionner :

Sur Eduscol : « Politique de prévention de la radicalisation violente en milieu scolaire » qui rappelle à la fois les définitions, les outils et donne les informations.

Il faut agir aussi sur la déradicalisation et sur l’identification des phénomènes. Le CIPDR avec la Ligue de l’enseignement a réalisé un guide très bien fait : « Prévenir la radicalisation auprès des jeunes de 15-25 ans : guide à l’usage des équipes d’animation » bien qu’il soit daté (2019)

Il ne faut pas oublier enfin que ces jeunes radicalisés ne concernent qu’une infime minorité, et que l’École ne peut résoudre à elle seule l’ensemble des problèmes de notre société. En revanche, il importe de protéger l’ensemble des personnels face à cette nouvelle menace que représente l’islamisme radical. C’est pourquoi une bonne connaissance de ce phénomène d’une part, et une meilleure diffusion des outils de prévention et de détection sont indispensables.


[1] Éric Marlière La fabrique sociale de la radicalisation. Une contre-enquête sociologique, Berger-Levrault, 2019.

[2] Voir le site Internet du CIPDR https://www.cipdr.gouv.fr/islamisme-et-separatisme/

[3] Olivier Galland, Anne Muxel (dir.), La Tentation radicale. Enquête auprès des lycéens, PUF, 2018.

[4] Laurent Bonelli et Fabien Carrié, La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, Seuil, 2018.


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