Le sujet de l’éducation à la sexualité revient sous les feux de l’actualité en cette période à l’occasion de la publication du nouveau programme d’enseignement de la vie affective et sexuelle. Cet enseignement, jusqu’à présent obligatoire mais peu effectué dans les faits, doit dorénavant être généralisé et se décline selon les âges. Dans une période où les violences sexuelles sont de plus en plus présentes et dénoncées, et où elles touchent de nombreux enfants, il est essentiel d’avoir des programmes adaptés et opératoires. Pour autant, les courants politiques ou philosophiques réactionnaires ont à nouveau saisi l’occasion pour affirmer leur hostilité à ce type d’actions éducatives. Une campagne de désinformation est lancée par des groupes et officines qui voient dans cette information une incitation à la débauche ou un dévoiement du rôle de l’école, diffusant de nombreux mensonges, tout en étant pourtant soutenus par quelques responsables politiques de droite ou d’extrême droite. D’autres critiques sont plus outrancières encore et illustrent la conception rétrograde du monde que partagent celles et ceux qui propagent de tels propos. Face à cela, de nombreux syndicats et associations soutiennent ce nouveau programme et insistent sur l’importance essentielle de cet enseignement. En effet, l’éducation à la sexualité fait partie des préoccupations du monde et du syndicalisme enseignant depuis bien le début du 20ème siècle.
Le syndicalisme enseignant à l’avant-garde de l’éducation sexuelle
Durant l’entre-deux-guerres, on trouve des préconisations dans ce domaine dans la presse syndicale et les congrès. Ainsi au début de l’année 1931, plusieurs articles à ce sujet sont publiés par le Bulletin des groupes féministes de l’enseignement laïque. Le premier porte sur la première éducation sexuelle pour les plus jeunes : l’autrice explique comment il est important de donner du sens à l’existence des jeunes élèves en leur expliquant comment ils et elles sont né.es, sans nier que leur naissance s’explique par l’union sexuelle d’une femme et d’un homme. Le second article porte plus précisément sur l’éducation sexuelle des adolescent.es. Sur ce sujet délicat, pour l’époque comme pour aujourd’hui, l’autrice écrit qu’il faut à la fois expliquer aux élèves les bases de la sexualité, impliquer les parents qui doivent aussi répondre aux questions des enfants et surtout apprendre aux deux sexes le respect mutuel, alors que l’inégalité dans ce domaine est encore criante. Une attention particulière est faite au vocabulaire employé, et des précautions sont recommandées afin de ne choquer personne. On retrouve de tels conseils de nos jours dans les recommandations qui accompagnent la mise en place des séances d’éducation à la vie affective et sexuelle.
L’autrice de ces articles signe sous le pseudonyme de J.Lalande. Cela suffit à montrer qu’il n’est pas facile à cette période d’aborder de tels sujets. En réalité, c’est l’institutrice Josette Cornec (1886-1972) qui a écrit sur ce thème de l’éducation à la sexualité. Institutrice dans le Finistère, elle est alors une des plus importantes militantes de l’enseignement en France. Comme son mari Jean, elle appartient à cette période à la tendance du syndicalisme révolutionnaire au sein de la fédération unitaire de l’enseignement[1]. Les Cornec s’en détachent quelques mois plus tard pour rejoindre le SNI et le couple devient dès lors d’actifs syndicalistes à l’échelle nationale. Dès les débuts de son engagement avant la Première Guerre mondiale, Josette Cornec s’affirme féministe et souhaite l’égalité professionnelle tout comme l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’ensemble de la société, ce qui passe obligatoirement par une profonde transformation sociale. Elle souhaite à travers l’action des groupes féministes de l’enseignement laïque proposer des guides pour une meilleure entente entre les filles et les garçons, une éducation à la sexualité et à l’amour et une véritable égalité des sexes. Elle fait de nombreuses conférences à ce sujet partout en France, en diffusant des brochures sur ces thèmes. Elle évoque également le couple, la contraception, le respect des femmes et la nécessaire éducation des plus jeunes mais aussi des adultes dans ce domaine. Son activité militante est très surveillée, en particulier car les autorités soupçonnent la militante de faire de la propagande en faveur de l’avortement, interdit depuis 1920 en France[2].
Son action est donc souvent critiquée, aussi bien par les plus conservateurs que par les autorités qui craignent une propagande en faveur de la contraception, l’avortement ou une promotion de l’amour libre que l’on trouve dans les milieux libertaires et du syndicalisme révolutionnaire[3]. Il faut dire que Josette Cornec n’hésite pas à lier ces questions à la domination masculine d’une part, mais aussi d’autre part, à la domination du système capitaliste et bourgeois sur le reste de la société. C’est aussi pour elle un moyen de s’émanciper de la religion, et de promouvoir la laïcité. L’émancipation de toutes et tous passe en conséquence par une meilleure éducation dans ces domaines, mais aussi par la construction de l’égalité dans la société. Elle aborde dans ses articles tous les problèmes et les interrogations que l’on peut retrouver sous-jacents aujourd’hui, même si parfois les expressions qu’elle emploie ou les idées qu’elle développe sont marquées par l’esprit de son temps. Ses écrits sont cependant à redécouvrir aujourd’hui pour mieux aider à comprendre les débats actuels.
Elle n’hésite pas non plus à critiquer les militants syndicaux eux-mêmes, qui sur ces questions sont parfois aussi réactionnaires que le reste de la société : « Même dans les milieux avancés, beaucoup de camarades ne l’admettent pas ou l’acceptent avec peine. (…) Ils s’imaginent que la femme qui se sera donnée dans une minute de passion, dans un instant d’oubli, à l’homme qu’elle aime, qu’elle désire, se donnera désormais au premier venu. Comme si elle n’avait pas le respect de son corps ! Comme si l’amour n’était fait que du désir charnel ! » (Josette Cornec, « Une morale sexuelle pour les deux sexes », Bulletin des Groupes féministes de l’enseignement laïque, supplément de l’École émancipée, 21 juin 1925).
Il n’en demeure pas moins que rappeler son action montre que la question de l’éducation à la sexualité a depuis longtemps fait partie des préoccupations du syndicalisme enseignant et que cela permet d’instaurer une égalité entre les filles et les garçons, comme plus tard entre les femmes et les hommes. Comme Josette Cornec l’écrit elle-même en conclusion de ses articles : « Disons-nous bien que le problème sexuel domine toute la vie et que s’il était mieux connu il y aurait plus de possibilité de bonheur dans le monde. » (in Bulletin des groupes féministes de l’enseignement laïque, Mars 1931).
L’action de Josette Cornec est collective et on trouve de nombreuses militantes féministes dans l’enseignement qui sont très actives sur ce sujet[4].
L’éducation à la sexualité dans les suites de mai 68
Le sujet de l’éducation à la sexualité continue d’être une préoccupation du syndicalisme de l’éducation des années trente aux années cinquante. De nouvelles revendications féministes voient le jour à cette période, et la FEN et le SNI s’en emparent, parfois avec une certaine réticence. Mais on peut souligner l’initiative prise en commun avec la MGEN et le Planning familial pour que la FEN lance une campagne nationale demandant après les événements de mai 68 une meilleure éducation à la sexualité et une information sur la contraception pour les plus jeunes. Cette campagne participe également à la revendication de la légalisation de l’avortement que le syndicalisme de l’éducation soutient à cette période[5]. Cette revendication se concrétise par la circulaire ministérielle du 23 juillet 1973 sur l’information et l’éducation sexuelles. La maison d’édition SUDEL appartenant au SNI publie à cette occasion un livre d’éducation soutenu par la FEN, la ligue de l’enseignement, et la MGEN[6].
Ces deux exemples provenant de deux périodes différentes illustrent deux points : d’une part, le syndicalisme de l’éducation a toujours fait la promotion d’une éducation à la sexualité constitutive d’une société plus égalitaire et qui offre aux femmes une place identique à celle des hommes. D’autre part, on peut y voir la difficile construction d’un consensus au sein de la société pour donner à l’éducation sexuelle sa place méritée dans l’émancipation des jeunes. Aujourd’hui encore on peut voir que le programme d’éducation à la sexualité est contesté par la frange la plus conservatrice et réactionnaire de la société, qui souhaite par tous les moyens déstabiliser l’École et ses personnels. Face à l’adversité, l’Histoire nous rappelle les combats passés et nous permet de poursuivre les combats actuels avec davantage de force.
Pour aller plus loin :
Sur Josette Cornec, voir sa notice biographique dans le Maitron (en ligne). Voir également Claudie et Jean Cornec, Joséphine Phine Fine… La vie passionnée de Josette Cornec (1886-1972), éditions Les Monédières, 2002.
Un fonds d’archives de Josette et Jean Cornec est conservé aujourd’hui aux Archives nationales du monde du travail de Roubaix. Il appartient à un fonds plus large qui concerne le Syndicat national des instituteurs et a été transmis aux archives par le SE-Unsa en 2011. On peut y découvrir de nombreux manuscrits et documents de Josette Cornec sur son activité syndicale et ses activités en faveur de l’éducation à la sexualité. Voir l’inventaire https://recherche-anmt.culture.gouv.fr/ark:/60879/1336040
On peut retrouver les articles de Josette Cornec en ligne sur le site de Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34360662w/date
Le rôle du syndicalisme de l’éducation dans la légalisation de l’avortement https://centrehenriaigueperse.com/2024/11/26/il-y-a-50-ans-la-bataille-pour-livg-en-france/
FEN, le féminisme et ses enjeux, SUDEL, 1986.
Sur l’histoire de l’éducation à la sexualité, Yves Verneuil, Une question « chaude ».Histoire de l’éducation sexuelle à l’école ( France, XIXe-XXe siècle), Peter Lang, 2023.
Enfin, le Centre Henri Aigueperse et l’UNSA Éducation, dans le cadre de l’agence d’objectifs de l’IRES, a débuté une recherche sur l’éducation à la vie affective et sexuelle aujourd’hui en France, sous la direction de Béatrice Laurent, secrétaire nationale chargée des questions éducatives.
[1] Sur l’histoire de cette fédération syndicale, Loïc Le Bars, La fédération unitaire de l’enseignement, Syllepse, 2005. Sur les premières années de militantisme du couple Cornec, voir Thierry Flammant, L’École émancipée. Une contre-culture de la Belle époque, Les Monédières, 1982.
[2] Francis Ronsin, La grève du ventre. La propagande néo-malthusienne et la baisse de la natalité, Aubier,1992.
[3] Richard D.Sonn, Sex Violence and the Avant-garde, Pennsylvania Press, 2010.
[4] Voir par exemple la thèse d’Anne-Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme. Les institutrices de la fédération unitaire de l’enseignement de 1919 à 1935, thèse de 3e cycle, Nanterre, 1973.
[5] Voir notre article sur les 50 ans de la loi autorisant l’IVG https://centrehenriaigueperse.com/2024/11/26/il-y-a-50-ans-la-bataille-pour-livg-en-france/
[6] Renée Boutet de Monvel et Simone Galletti, La Sexualité humaine, SUDEL, 1973.
En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.



Toujours utile de rappeler les actions militantes de collègues qui ont donné beaucoup de leur temps dans des périodes où il n’était pas simple de s’imposer et de convaincre…
J’aimeJ’aime