Le 9 décembre est la date anniversaire de la promulgation de la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. Cette journée est également celle de la laïcité à l’école qui est primordiale pour faire vivre ce principe dans les établissements scolaires. De plus, elle est inscrite dans la loi du 24 août 2021 confortant les principes de la République qui prévoit désormais la mise en place d’actions dans toutes les administrations. Pour autant, ce principe reste parfois méconnu et il demeure un sujet de controverses voire de polémiques. C’est pourquoi il est utile pour faire vivre la laïcité de former le plus grand nombre et d’actualiser toutes les connaissances à ce sujet.
Genèse de la loi de 1905
Aujourd’hui, l’actualité ne permet pas souvent d’aborder le principe laïque avec sérénité : c’est bien souvent un sujet de polémique, où on oublie en particulier que la laïcité a une histoire très liée à l’idée d’émancipation, de progrès social et d’affirmation de la République au détriment de références plus conservatrices. La loi de 1905 s’inscrit dans une histoire longue qu’il faut ici rappeler à grands traits.
En 1789, la France révolutionnaire se pense encore religieuse et se veut chrétienne. Mais en 1793, on assiste à une phase de déchristianisation dans de nombreux territoires du pays. Le rôle et l’influence des philosophes des Lumières du XVIIIe siècle sont alors majeurs, avec la critique des dogmes, des rites, et leurs actions en faveur de la tolérance. Cette première expérience, qui se termine par un échec et par l’instauration du Concordat de 1801 par Napoléon, est ensuite une référence pour de nombreux partisans d’une séparation durable durant tout le XIXème siècle. Ainsi Auguste Blanqui (1805-1881) se réclame d’un socialisme athée, farouchement anticlérical qui marque profondément des générations de socialistes par la suite. La Commune de Paris établit une deuxième séparation des Églises et de l’État sans que celle-ci soit durable. En effet, un des premiers décrets de la Commune de Paris est celui de la séparation le 3 avril 1871. De cette séparation découle la laïcisation des écoles le 18 mai suivant mais l’expérience n’est que de courte durée.
Après 1871, les socialistes français s’associent aux républicains qui s’affichent anticléricaux et partisans de liberté de conscience et de la séparation. Les lois de laïcisation des années 1880 sous l’égide de Jules Ferry établissent de nouvelles règles. Le bloc des gauches, constitué pour défendre la république et vainqueur aux élections législatives de 1902, a pour ambition de créer une loi de séparation stricte. Un long travail parlementaire a lieu, et il est avant tout mené par Aristide Briand (1862-1932) qui est alors socialiste, mais il s’en détache pour se rapprocher du centre-gauche. C’est dès lors la figure de Jaurès (1859-1914) qui marque de son importance les liens entre le socialisme et la laïcité. Pour lui, la république est l’héritière de la Révolution française, et elle doit être laïque et sociale à la fois.
Le rôle majeur de Briand et de Jaurès
Jaurès souligne dès avant 1905 son attachement primordial à la laïcité, en liant cette valeur à l’école qui a bénéficié des lois scolaires de la IIIème République. Il fait de l’action laïque le fil conducteur de son projet politique.
Le grand tribun socialiste a sans cesse manifesté son attachement à la république et pour que ce régime soit consolidé, il pense, à l’instar des initiateurs de la IIIe république, qu’il faut procéder à une laïcisation des principales institutions du pays. Pour Jaurès, il faut aller plus loin encore : une fois la laïcité bien établie dans le pays, le régime devra voter des réformes sociales qui permettront une réelle émancipation du peuple français. La France passera ainsi de la république laïque à la république sociale, qui est selon lui le dernier stade avant l’instauration définitive du socialisme.
Le 30 juillet 1904, il prononce un discours de fin d’année dans son ancien collège de Castres où il affirme que la démocratie « est foncièrement laïque, laïque dans son essence comme dans ses formes, dans son principe comme dans ses institutions, et dans sa morale comme dans son économie. Ou plutôt, j’ai le droit de répéter que démocratie et laïcité sont identiques. »
Il n’est pas question pour le penseur socialiste de lutter contre les religions avec violence. C’est toute la puissance pacifique de la laïcité que d’instaurer une neutralité religieuse dans l’État, afin de jeter les bases d’une république sociale que Jaurès appelle de ses vœux.
Jaurès joue un rôle essentiel dans la préparation de la loi de 1905 qui institue la séparation des Églises et de l’État. Il s’agit pour lui de poursuivre l’œuvre de la Révolution française en promulguant l’indépendance de la puissance publique par rapport aux religions. Aristide Briand, qui est le rapporteur du projet de loi, fut un ami proche de Jaurès avant l’unification des forces socialistes au sein de la SFIO. Il s’est écarté de sa famille politique d’origine, mais son action, combinée aux initiatives de Jaurès, ont permis l’adoption définitive de la loi le 9 décembre 1905. Le député socialiste est à l’initiative, plus particulièrement, de l’article 4 qui précise la liberté de culte et permet aux Églises de s’organiser selon leurs règles propres. L’autonomie du pouvoir politique est conquise, mais la paix religieuse est garantie par la liberté.
Pour Jaurès, qui accorde beaucoup d’importance à l’éducation et aux éducateurs, l’enseignement doit également reposer sur le principe de la liberté de penser : par l’éducation laïque, les enseignants créent les conditions d’une réelle émancipation de tous les Français. La SFIO fait de l’action laïque voulue par le penseur socialiste une de ses règles premières ; ainsi, dans son programme législatif de 1910, on peut lire ce passage destiné à tous les militants du parti : « Vous défendrez avec vigueur, avec passion, contre toutes surprises, contre toutes menaces, les institutions de laïcité et en particulier l’école laïque qui doit devenir la libératrice des cerveaux et l’éducatrice des consciences » (congrès socialiste SFIO de Saint-Quentin, 1911).
La portée d’une loi fondamentale
Doit-on pour autant penser que la loi de 1905, soutenue par les socialistes, instaure une laïcité qui n’existe pas ailleurs et qui ne peut servir de modèle ? L’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron, contient un article sur 1905 en l’inscrivant dans une dimension internationale à raison. Cette loi a en effet inspiré d’autres pays, tout en ayant entraîné des débats au sein de nombreux pays européens. Récemment d’ailleurs, le Québec a adopté une loi s’inspirant de la France. Rappeler le cadre historique de l’adoption de cette loi, qui n’évoque pas dans ses articles le terme même de « laïcité » (ce qui montre que ce terme n’était pas encore d’usage dans la France d’alors), permet de rappeler les liens forts entre ce principe et l’idéal de progrès et d’émancipation. Sans doute faudrait-il compléter cet article par d’autres analyses. Mais dans notre contexte actuel où on a tendance à trop de confusions et de raccourcis, évoquer le rôle émancipateur de la laïcité est essentiel !
- L’illustration de cet article est une photographie de la manifestation laïque du 25 avril 1984 provenant des archives de la FEN.
Pour aller plus loin :
Jaurès, Pour la laïque, édité par Vincent Duclert, Livre de poche, 2016.
Bernard Oudin, Aristide Briand, Perrin, 2016.
Patrick Boucheron, dir., Histoire mondiale de la France, Seuil, 2017.
En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education
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Oui, la laïcité n’a pas pour but d’effacer la religion, mais qu’elle puisse exister avec plus de respect et de fluidité
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