Fonctionnaires, on vous aime !

Depuis quelques mois, le « fonctionnaire bashing » semble être une activité en plein renouveau. On ne compte plus les propos méprisants de responsables politiques ou de commentateurs dans les médias. Les fonctionnaires seraient responsables de bien des maux de notre société : cause du déficit public, ils ne rempliraient plus leur rôle au service de la nation et au service du public. Pire encore, ils seraient en fait des profiteurs de notre système économique et social. Mais tout cela ne résiste pas à une examen objectif de la situation : il faut tout d’abord constater que les études d’opinion vont toutes dans le même sens : les Français et Françaises ont une bonne image des fonctionnaires à plus de 80 % (par exemple sondage Odoxa d’avril 2024). Au quotidien, les porteurs du service public sont jugés indispensables à la bonne marche de notre pays. Alors pourquoi une telle contradiction ? Pourquoi ce sentiment de rejet est-il entretenu par quelques décideurs et responsables politiques ? Pour tenter de répondre, il faut se pencher du côté de la recherche qui s’est emparée du sujet depuis quelques années. Nous allons rendre compte de ces travaux dans cet article de synthèse.

Trop de fonctionnaires ?

Enseignant à Sciences Po Paris, Émilien Ruiz offre dans ce livre une étude novatrice et très riche.  Il s’intéresse en particulier à l’histoire du nombre de fonctionnaires en France depuis le XIXe siècle et à la construction de l’État. Son livre aide grandement à comprendre les enjeux d’une réflexion que l’on peut entendre ou lire très souvent dans les médias et le débat public : il y aurait trop de fonctionnaires et cela serait la cause de bien des maux de notre pays ! Derrière cette idée reçue, qui se mue très souvent en programme politique, se place à la fois une méconnaissance de la réalité et un flou de la notion même de « fonctionnaire » que l’histoire permet de mieux appréhender.

Le début du livre revient sur la difficile définition du terme « fonctionnaire », ce qui ne peut que compliquer d’une part, le récit historique, et d’autre part renforcer les clichés. Ancrée dans l’histoire quantitative, l’étude s’en détache toutefois pour suivre les étapes de la fabrique du fonctionnariat dans l’histoire du pays. Émilien Ruiz revient également dans des pages éclairantes sur l’antienne « antifonctionnariste » que l’on trouve certes à la droite de l’échiquier politique, mais aussi à gauche. Par la suite, l’auteur se concentre sur la question du nombre de fonctionnaires dans les différents régimes du pays, offrant ainsi une synthèse précieuse sur le sujet. L’apport de la Première Guerre dans la construction d’un État plus opérationnel, les temps de Vichy tout comme la période des trente glorieuses sont ainsi évoqués. L’étude concerne également les caractéristiques de ces corps de métiers, en particulier la difficile possibilité de se syndiquer pour les fonctionnaires.

Par ailleurs, les agents de l’État obtiennent progressivement après 1945 un statut général que beaucoup voient alors comme privilégié. La féminisation des fonctionnaires fait également l’objet d’une mise au point éclairante et le livre se termine sur la difficile question de la réduction des effectifs. C’est tout le talent de l’auteur que l’on peut louer ici, car partant souvent de constats ou situations actuelles, il nous fournit les clés de compréhension à partir des données robustes et d’exemples historiques bien choisis. En outre, on doit mentionner le travail d’Émilien Ruiz sur la construction du livre et sur son écriture, qui facilite pour un grand public la lecture et la compréhension du sujet. L’auteur aujourd’hui poursuit sa réflexion en particulier dans le cadre d’un séminaire « Dialogues autour de la fonction publique »[1].

Le Service public empêché

Nadège Vezinat est professeure de sociologie à l’Université Paris 8. Elle vient de publier un livre intitulé Le Service public empêché, qui est une enquête sur les transformations des tâches des fonctionnaires dans plusieurs services publics. Elle montre en particulier que les nouvelles modalités de travail imposées par des politiques publiques ou des porteurs d’idéologies néo-libérales ont considérablement affaibli le sens du service public et les missions des personnels. Cela favorise des critiques des usagers et une mauvaise qualité de vie au travail des fonctionnaires.

 La première partie du livre étudie les évolutions de la notion même de service public, ce qui est très utile pour comprendre les évolutions récentes. Son propos est toujours associé à des exemples précis pris dans les enquêtes menées par l’autrice, comme à la Poste. Elle étudie ensuite les évolutions des pratiques professionnelles, bien souvent imposées au nom d’une rationalité copiée sur le privé, ou au prétexte d’une conception idéologique qui ne dit pas souvent son nom. L’attrait pour la concurrence et pour la privatisation ont souvent fait figure de politique publique, et c’est un paradoxe que de voir de nombreux hauts fonctionnaires être au service d’une marchandisation du service public ! Nadège Vezinat étudie ensuite l’impact de ces politiques sur les usagers qui sont bien souvent déboussolés par les innovations mises en place. La question de la digitalisation du service et de sa dématérialisation est particulièrement bien étudiée. Elle aborde enfin les conséquences sur les fonctionnaires, là encore en se servant de nombreuses enquêtes menées. La question du rôle du syndicalisme est bien abordée également, et c’est très intéressant à lire pour tous les militantes et militants syndicalistes. On comprend à la lecture de ce très bon livre comment le débat actuel sur les fonctionnaires et le service public peut être pollué par des stéréotypes et des préjugés qui servent souvent de prétextes à de nouvelles politiques de dérégularisions.

La haine des fonctionnaires

Le 3ème ouvrage, lui aussi paru récemment, aborde la question de la haine des fonctionnaires. Les auteurs, Julie Gervais, Claire Lemercier, Willy Pelletier, tous trois spécialistes de la fonction publique, ont choisi d’aller à l’encontre des stéréotypes que l’on entend trop souvent sur les fonctionnaires et de rétablir les faits. Cela rend la lecture de ce livre particulièrement revigorante ! Les fonctionnaires sont-ils fainéants ? La récente polémique sur le prétendu « absentéisme » des personnels a réactivé de tels propos et les auteurs montrent qu’il n’en est rien, chiffres à l’appui, bien au contraire ! Ensuite sont étudiés les « privilèges » des fonctionnaires qui n’en sont pas : les spécificités du statut sont de plus en plus attaquées et on constate au contraire une désaffection pour les métiers de la fonction publique, ce qui montre bien qu’il est difficile de voir les fonctionnaires comme des privilégiés.

Alors comment expliquer les évolutions ? Le livre aborde le rôle des hauts fonctionnaires et des cabinets de conseil dans la transformation des missions de service public. C’est particulièrement bien informé et très intéressant. Tout au long du livre, plusieurs exemples sont mis en évidence et lorsqu’on est enseignant ou personnel de l’éducation, on se retrouve souvent dans les propos mentionnés. On ne peut que conseiller cette lecture à tout le monde tant ce livre peut devenir un antidote contre toutes les paroles de « fonctionnaire bashing »

A la lecture de ces trois ouvrages qui éclairent le débat actuel, on ne peut être que saisi par l’envie de dire à tous les fonctionnaires : on vous aime !

Émilien RUIZ, Trop de fonctionnaires ? Histoire d’une obsession française (XIXe-XXe siècle, Paris, Fayard, 2021.

 Nadège Vezinat, Le Service public empêché, PUF, 2024

 Julie Gervais, Claire Lemercier, Willy Pelletier, La Haine des fonctionnaires, éditions Amsterdam, 2024.


[1] https://www.sciencespo.fr/histoire/fr/content/dialogues-autour-de-la-fonction-publique-histoire-sciences-sociales-et-pratiques-rh.html


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