L’alcool voilà l’ennemi : le syndicalisme et la lutte pour la tempérance

Depuis 2008, chaque début d’année est placé sous le signe du « Dry January », que l’on peut traduire par « Janvier sobre ». Il s’agit durant ce mois de ne pas consommer d’alcool et d’inciter le plus grand nombre de personnes à faire de même pour se rendre compte des effets bénéfiques d’un mode de vie sans alcool et pour pointer du doigt la dépendance parfois méconnue ou niée aux boisons alcoolisées. Chaque année, cette initiative a un plus grand succès, bien que les pouvoirs publics ne la soutiennent pas officiellement, en raison du poids des lobbys de la production vinicole en particulier. Cependant, il ne faudrait pas réduire l’action pour la sobriété à cette pause annuelle, et la lutte antialcoolique a déjà une longue histoire[1], qui est souvent liée avec le mouvement syndical, ce que l’on connaît peu aujourd’hui. Le syndicalisme de l’éducation a été bien souvent précurseur dans ce domaine, en lien avec le mouvement ouvrier.

La consommation d’alcool : un fléau social

Si le mouvement pour la tempérance existe depuis le milieu du XIXème siècle, c’est surtout avant la Grande Guerre de 1914 qu’il se constitue en France sous forme d’associations et de groupes de pression. A cette époque, boire de l’alcool peut conduire au « trop-boire » et à de désastreuses conséquences sociales : dès la fin du XIXème siècle, les ivrognes et les alcooliques sont perçus comme des individus dangereux mettant à mal la cohésion de la société. Les courants hygiénistes dénoncent l’alcoolisme, plus précisément au sein des milieux populaires. On pense que c’est l’alcool qui cause la misère des familles ouvrières. Les femmes, même si cela se fait moins en public, mais aussi les enfants s’y adonnent sans modération. On boit au repos, et on boit au boulot.

On boit surtout dans les débits de boisson. Il y en a près de 500 000 avant 1914. Le Français a une moyenne de consommation de vin de 160 litres par an ! Quelques régions à l’ouest ou au nord préfèrent le cidre ou la bière, mais quasi tous les départements avant 1914 font du vin. Et on en boit dans toutes les couches sociales. Pour beaucoup d’ailleurs, il ne faut pas confondre le vin, inoffensif, et les spiritueux. Comme l’absinthe, la fameuse « fée verte » ravageuse qui fait l’objet d’une campagne de dénigrement jusqu’au sein de l’Assemblée nationale pour obtenir son interdiction, ce qui est fait en 1915.

La fédération ouvrière antialcoolique et l’action de Gustave Cauvin

Les ligues antialcooliques qui fustigent les conséquences sociales et morales de l’alcoolisme, s’inquiètent moins de ses effets ravageurs dans le domaine des accidents du travail. En lien avec le mouvement syndical, on peut ici citer la fédération ouvrière antialcoolique qui est née en 1909 et se développe au sein des militants syndicaux et socialistes[2]. Cette organisation doit beaucoup à Gustave Cauvin (1886-1951) figure attachante et peu connue du mouvement ouvrier[3]. Tout d’abord ouvrier coiffeur, il participe au mouvement anarchiste et antimilitariste, ce qui explique qu’il est très surveillé par les autorités. Mais son engagement se concentre dans deux domaines : d’une part, l’action contre l’alcool, et d’autre part l’utilisation du cinéma comme moyen de propagande dans le mouvement ouvrier. Il participe ainsi à la création du Cinéma du Peuple, qui est le premier groupe à organiser avant 1914 des tournées de propagande cinématographique[4].Régulièrement d’ailleurs, ses conférences contre l’alcool se doublent de la projection de films sur la lutte antialcoolique.

Pour lui, il faut lutter contre l’alcool en réformant les mœurs en particulier au sein de la population ouvrière. Cela passe par de nouvelles méthodes de travail, moins aliénantes et fatigantes, par la création de foyers d’éducation, des musées, des bibliothèques et de lieux de distraction placés sous l’égide de la tempérance. La consommation d’alcool est en effet vu comme une aliénation de la classe ouvrière et la tempérance comme une émancipation qui permettra la transformation de la société. Son action est visible dans de nombreux rassemblements politiques d’avant 1914, où l’on fait la guerre à la guerre, mais aussi la guerre à l’alcool : ainsi dans les premières grandes manifestations pacifistes qui regroupent des syndicalistes de la CGT et des socialistes en septembre 1911, de nombreux panneaux « Guerre à l’alcool ! » sont bien visibles sur les photographies[5].

Pour rendre plus visible son action, Cauvin participe aux actions de la Ligue nationale antialcoolique, qui regroupe toutes les organisations de tempérance, en lien avec les pouvoirs publics, le ministère de l’instruction, certains groupes religieux, en particulier au sein du protestantisme, et même des responsables de l’armée ! Cauvin évolue aussi dans son engagement politique, car comme beaucoup d’autres militants ouvriers, il se rallie à la SFIO avant 1914, quittant progressivement l’anarchisme[6]. La Grande Guerre et les années suivantes sont une période de forte action pour la sobriété, où Gustave Cauvin enchaîne les conférences en particulier dans les milieux éducatifs : il fait ainsi une présentation de son action à Nancy en octobre 1919 devant 2 000 enfants et instituteurs, ou bien encore quelques mois plus tôt à Quimper avec l’ensemble des autorités scolaires et politiques. Il affirme qu’il faut être uni dans la lutte contre l’alcool[7]. Mais il privilégié l’action éducative, en utilisant en particulier des films pédagogiques durant l’entre-deux-guerres. Il dirige à la même période un journal intitulé Le Travail illustré, populaire, anti-alcoolique[8].On y trouve très régulièrement des articles en lien avec l’enseignement et l’éducation afin de développer parmi les plus jeunes l’action en faveur de la sobriété[9].

Le syndicalisme de l’éducation en faveur de la sobriété ?

L’action de groupes pour la tempérance bénéficie du soutien de plusieurs syndicalistes de l’éducation, mais cet engagement est néanmoins minoritaire. Il faut dire que si les pouvoirs publics se préoccupent de la prévention de la consommation de l’alcool parmi les enfants et les plus jeunes, les lobbys et de nombreux acteurs de la société civile militent en faveur d’un art de vivre où l’alcool coule à flot. Pour autant, dans les programmes scolaires, on bénéficie d’un contenu concernant « les maladies sociales : alcoolisme, tuberculose, cancer » et il est interdit d’apporter dans les écoles des boissons alcoolisées. Aussi étonnant que cela paraisse aujourd’hui, on assiste dans l’entre-deux-guerres à un développement de campagnes de publicité en faveur de l’alcool pour les enfants, minorant les dangers d’une telle consommation[10].

À plusieurs reprises, dans la presse militante nationale ou locale, en particulier dans L’Ecole libératrice, dirigée par Georges Lapierre, on trouve des articles dénonçant les dangers de l’alcool et des positions en faveur de la tempérance. On mentionne les dangers pour la santé, mais aussi pour la cohésion des familles et on insiste sur l’aliénation que les boissons alcoolisées entrainent.

L’étude de Didier Nourrison et Jacqueline Freysinnet-Dominjon, l’École face à l’alcool, contient nombreuses indications sur le sujet de la lutte antialcoolique en milieu scolaire. Mais l’action syndicale n’est pas réellement évoquée, ce qui est regrettable [11]. Un travail de recherche sur cette thématique est sans doute encore nécessaire car on trouve de nombreuses prises de position en faveur de la sobriété dans les publications militantes : on peut citer à titre d’exemple l’article d’Albert Aubry en mai 1919, instituteur syndicaliste et futur député socialiste, paru dans le journal des instituteurs et institutrices d’Ille-et-Vilaine (en orthographe simplifiée) : « le sindicalisme doit vaincre l’alcool, il saura mètre fin à l’ère de la bistrocratie. Au nom de l’avenir du peuple et de l’émancipation, exigeons la suppression du poison de l’humanité. [12]« 


[1] Pour une mise au point historiographique, voir le bon article de synthèse de Victoria Afanasyeva, L’antialcoolisme en France comme objet d’histoire : généalogie et perspectives, Histoire, médecine, santé, hiver 2024, en ligne https://journals.openedition.org/hms/8912 Voir aussi Thierry Fillaut,  « Pouvoirs publics et antialcoolisme en France sous la Troisième république » in T.Fillaut, V.Nahoup-Grappe, M.Tsikounas, Histoire et Alcool, L’Harmattant, 1999 qui est une excellente synthèse.

[2] Sur l’histoire de la fédération ouvrière antialcoolique, voir aux Archives nationales, le dossier F/7/13594.

[3] Voir sa notice dans le Maitron https://maitron.fr/spip.php?article153850 Cette biographie est incomplète et on trouve de nombreux compléments dans son dossier de la Sureté nationale, Archives Nationales, 199404437/143.

[4] Tangui Perron, « Le contrepoison est entre vos mains, camarades. CGT et cinéma au début du siècle », Le Mouvement social de juillet 1995, en ligne https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56192340/f23.item

[5] Voir à ce sujet, Benoît Kermoal, Socialistes et syndicalistes contre la guerre : la manifestation de l’Aéro-Park en 1911, note de la fondation Jean-Jaurès, 2024 en ligne https://www.jean-jaures.org/publication/socialistes-et-syndicalistes-contre-la-guerre-la-manifestation-de-laero-park-en-1911/

[6] Cauvin est délégué aux congrès de la SFIO en 1913 et 1914, où il évoque d’ailleurs la lutte antialcoolique, tout en diffusant des films de propagande. À ce moment, le parti socialiste a plusieurs tendances, dont certaines sont toujours influencées par le syndicalisme révolutionnaire, d’où provient ce militant ouvrier. Cette précision n’est pas présente dans la notice du Maitron, qui situe son engagement socialiste après la Grande Guerre.

[7] Son dossier de surveillance contient de nombreux compte rendus de ces réunions éducatives.

[8] Voir à ce sujet le très bon article de Stéphane Le Bars «L’antialcoolisme à la une. Le Travail. Journal illustré, populaire, anti-alcoolique de Gustave Cauvin (1919)», Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l’Art et Musicologie [En ligne], Numéros parus, 2023-7, Sources, mis à jour le : 05/03/2024, URL : https://tierce.edel.univ-poitiers.fr:443/tierce/index.php?id=934.

[9] Le journal est en ligne sur Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb328798763/date.item

[10] Voir à ce sujet Sarah Howard, Les images de l’alcool en France, 1915-1942, éditions du CNRS, 2006. On y trouve une analyse de ces publicités montrant explicitement des enfants consommant de l’alcool.

[11] Jacqueline Freysinnet-Dominjon et Didier Nourrisson, L’École face à l’alcool, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2009.

[12] Albert Aubry, «  Antialcoolisme et syndicalisme » Bulletin mensuel du sindicat des instituteurs et institutrices, mai 1919. Voir la notice de l’auteur dans le Maitron https://maitron.fr/spip.php?article10393 Le dessin en une de cet article provient du journal de Gustave Cauvin, le Travail, octobre 1920.


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