Ismaïl Ferhat, professeur d’université et membre du conseil d’orientation du Centre Henri Aigueperse vient de publier un nouveau livre intitulé Les Syndicats de l’éducation nationale (PUF, 2025). Nous l’avons interviewé à cette occasion.
Tout d’abord peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je suis enseignant à l’université Paris-Nanterre, rattaché au laboratoire CREF. Je suis par ailleurs impliqué dans la formation des personnels éducatifs, étant co-directeur du MEEF premier degré de l’université, ainsi que chargé de mission laïcité pour l’établissement et pour l’INSPE de l’académie de Versailles. Mes thèmes de travail sont centrés sur les politiques éducatives et leur territorialisation, les rapports entre système éducatif et phénomènes religieux ainsi que sur les interactions entre champ politique et champ scolaire.
Pourquoi écrire un livre sur le syndicalisme enseignant aujourd’hui ?
Je me permets de corriger amicalement un point immédiat : il s’agit d’un ouvrage sur le syndicalisme de l’Éducation nationale. Cet aspect n’est pas une pirouette sémantique. Comme ceci a été quantifié dans le premier chapitre, la plupart des travaux académiques comme militants sur les organisations syndicales et la syndicalisation dans le système éducatif se concentrent sur les seuls enseignants. C’est ignorer à la fois le caractère pluriel du secteur, et la présence d’autres professions, que l’on qualifie faute de mieux, souvent, de « non-enseignants ». Or, les réformes éducatives ont particulièrement touché celles-ci: décentralisation des TOS, montée du rôle des Perdir du fait de l’autonomie des EPLE, mutations d’activité corps des d’inspection territoriaux ou des secrétaires généraux d’établissements scolaires…
Il n’y a pas eu de travaux de synthèse sur ce secteur depuis une vingtaine d’années : on peut citer les études de Bertrand Geay, René Mouriaux et André Robert, d’ailleurs plutôt centrées sur les enseignants. Or, depuis 2003, celui-ci a muté. La chute de la participation électorale en 2011 s’est révélée pérenne. Les questions de laïcité et de décentralisation ont traversé le secteur, en mettant en lumière les fractures. Le paritarisme a été modifié- entraînant la suppression de CAPN historiques, ainsi celle du premier degré. Et pourtant le secteur continue à résister à l’influence des confédérations dites représentatives, alors même que sa spécificité sociologique dans l’histoire (un syndicalisme de classes moyennes fortement diplômées et à statut stable) devient la norme croissante du militantisme syndical et de la syndicalisation du salariat français.
Y-a-t-il des spécificités des syndicalistes de l’UNSA Éducation ?
L’UNSA Éducation, lorsqu’on analyse les votes aux élections professionnelles de 2002 à 2022, reste la force la moins enseignante des organisations représentatives en termes de suffrages reçus. C’est une position doublement remarquable. D’une part, certaines forces traditionnellement interprofessionnelles (FO ou CGT) se sont « professoralisées », si l’on peut dire, très nettement sur la même période. D’autre part, les autres sous-représentent de manière pérenne les professions autres qu’enseignantes. Du point de vue des croyances des militantes et militants de la fédération, on remarque un fort attachement à la laïcité (et en particulier à la loi de 2004 : ce sont elles et eux qui y sont le plus attachés), un relatif pluralisme politique (plus forte dispersion d’autopositionnement) et un pessimisme peut être moins marqué sur l’action syndicale (ce qui est à relier à la sur-représentation des non-enseignants probablement). Pour les autres items testés par l’enquête, les militantes et militants de l’UNSA partagent un fonds culturel commun relativement proche, que l’on va qualifier de manière un peu simplificatrice de jacobin et laïque, avec celles et ceux des autres organisations qui ont accepté de diffuser l’enquête.
Quelles peuvent être les revendications communes actuellement selon toi ?
Il y a un enjeu fondamental, qui est me semble-t-il peu présent dans les textes et revendications des organisations syndicales du secteur éducatif. C’est la question de la valorisation des parcours militants. On va au-devant d’un choc démographique qui peut être très violent pour les OS: les vagues de militantes et militants entrés dans la période de la 2ème massification scolaire (1985-1995) partent désormais à la retraite. Plus généralement, les organisations ont des militantes et militants relativement vieillissants, et significativement bien plus que la moyenne des agentes et agents de l’Education nationale. Dans le même temps, la croyance dans l’efficacité de l’action syndicale exprimée par les militantes et militants eux-mêmes est, quel que soit l’organisation, assez faible. Si l’on veut continuer à avoir des syndicats qui jouent un rôle irremplaçable pour la démocratie sociale et pour la santé de l’école, il convient de penser des dispositifs valorisant l’expérience militante. Ceci est d’autant plus nécessaire que les données collectées par l’enquête montrent un resserrement de l’expérience militante sur la seule action syndicale. On est bien sorti, de ce point de vue, du modèle traditionnel en vigueur à la FEN ou dans l’ex-SGEN, où les militantes et surtout les militants étaient souvent entre syndicalisme, champ politique et monde associatif. Aujourd’hui, bien plus qu’avant, on est dans l’action syndicale uniquement, ce qui accroît cette question de la reconversion de l’expérience acquise dans les OS.
Autre enjeu, lui aussi fondamental : comment s’adresser à la part croissante des agentes et agents du système éducatif sous statut contractuel ? Celles-ci et ceux-ci sont quasiment absents des enquêté(e)s, ce qui crée un hiatus croissant entre une forme de turnover croissant dans l’institution scolaire et les trajectoires professionnelles stables des militantes et militants des OS.
Le livre d’Ismaïl Ferhat est disponible dans toutes les bonnes libraires ainsi que sur le site des éditions PUF https://www.puf.com/les-syndicats-de-leducation-nationale?v=28116
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