Les vacances approchent et cette période est essentielle dans le rythme des plus jeunes et des moins jeunes. À rebours d’un discours d’un « toujours plus » qui pousserait les hommes et les femmes à travailler davantage, il faut le dire et le redire : les coupures estivales sont indispensables pour se reposer, se ressourcer, apprendre différemment, en un mot profiter de la vie et de ses proches. Alors que la canicule s’étend sur une large partie du pays, retour sur les liens historiques entre la gauche, le syndicalisme de l’éducation et le droit aux vacances.
Connaissez-vous « Le Grand Air » ? Il s’agit de la première colonie de vacances créée par le parti socialiste, à l’époque de la SFIO, avant la Première Guerre mondiale. Cette première initiative illustre toutefois que dès les premières années de son existence, le parti socialiste se pose les enjeux des rapports entre le socialisme et le temps libre, que ce soit sous forme de loisirs ou de vacances. Lorsqu’un militant du parti décrit cette initiative du Grand Air créé à partir de 1909, il explique :
« Bien peu (…) connaissent l’existence de cette colonie originale qui amène trois mois durant des centaines de travailleurs socialistes goûter quelques jours le charme des villégiatures estivales, de ces villégiatures réservées jusqu’ici aux riches et aux heureux du monde. [1]»
Cette colonie de vacances de la SFIO s’est installée à Larmor Baden, en Bretagne où cela choque les vacanciers issus de milieux favorisés qui voyaient arriver des travailleurs socialistes en vacances[2]. Parmi les premiers locataires de cette colonie d’un style nouveau, on trouve des enseignantes et enseignants qui se sont engagé.es dans le syndicalisme et pour l’émancipation.
La généalogie du droit aux vacances
Dans une des cartes postales que l’on connaît d’un des vacanciers, il est simplement écrit : « Ici on respire ». C’est bien de cela dont il s’agit pour les socialistes et les syndicalistes : faire de cette période de vacances dans une colonie socialiste, en réalité un hôtel pour les adhérents et adhérentes du parti au bord de la mer, une respiration, une pause dans l’année marquée par le travail. Mais est-ce seulement une pause ? Ou alors un avant-goût d’une période qui doit venir avec l’instauration du socialisme et qui serait marquée par une moindre importance du travail au profit des loisirs et des vacances [3]?
La réflexion sur les vacances est intrinsèquement liée à la question du temps de travail. Les socialistes ont commencé à y réfléchir sérieusement à la fin du XIXe siècle. Cette civilisation à venir est l’objet de plusieurs textes. Les loisirs et les vacances y ont une place importante et c’est l’ouvrage de Paul Lafargue Le Droit à la paresse paru en 1880 qui est le plus marquant à ce sujet. Il a d’ailleurs connu une nouvelle célébrité depuis quelques temps au sein de la gauche française, ce qui prouve que cet essai mérite encore aujourd’hui d’être lu et relu[4]. Lafargue parle de trois heures de travail par jour dans son livre et il met en valeur la baisse du temps de travail pour obtenir de meilleures conditions de vie pour les ouvriers et les ouvrières. Mais la « paresse » selon Lafargue est un programme assez éclectique : activités artistiques, activités physiques, et activités procurant les plaisirs du quotidien. Mais d’autres socialistes évoquent aussi cette période de loisirs, en particulier Jaurès. La société socialiste du futur selon lui est basée sur la justice, sur la satisfaction des besoins, et sur l’épanouissement des individus, et c’est dans ce dernier cadre, que l’importance des vacances et des loisirs est réelle[5]. Dans un article de 1896, il écrit « l’Humanité veut vivre et d’une vie toujours plus large qui accroisse et apaise le désir. [6]»
La gauche, c’est aussi la recherche de la limitation du temps de travail : journée de 8 heures qui devient une revendication exprimée en particulier lors du 1er mai. Une loi adoptant ce temps de travail est adoptée en 1919 après la Grande Guerre. Une pause hebdomadaire est également votée.
Mais c’est surtout au moment de l’embellie du Front populaire que le sujet devient central : la semaine de 40 heures est adoptée dans un contexte de crise économique et de fortes attentes sociales[7]. La réduction du temps de travail se poursuit ensuite lorsque la gauche revient au pouvoir dans la Vème République : 39 heures en 1982 puis 35 heures en 1998. On le voit donc : La conquête du temps libre et l’invention de ses usages est liée à la gauche.
L’avancée des congés payés
Une première initiative est proposée en 1925 du temps du Cartel des gauches, mais cela échoue, essentiellement en raison du patronat qui n’accepte pas un tel dispositif. Cela fait progresser la réflexion au sein de la gauche, essentiellement du côté socialiste, car à ce moment, ce n’est pas encore une thématique de la gauche communiste. Léon Blum intervient plus particulièrement à ce sujet, et il conceptualise l’idée que cela ne doit pas être seulement un temps de pause, mais « la partie la plus importante de la vie ».
La seconde tentative est la bonne avec les deux semaines de congés payés du Front populaire de 1936, où on doit rappeler le rôle essentiel de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux sports et à l’organisation des loisirs. L’enjeu de la démocratisation est ici essentiel. La 3e semaine de congés payés est créée par le gouvernement de Guy Mollet en 1956. La 4e semaine généralisée se met plus difficilement en place : c’est le gouvernement de Pompidou qui le propose au début mai 1968, mais il y a un refus préalable du Sénat. Cependant, l’adoption accélérée a quand même lieu après mai 68. Puis en 1981, se met en place la 5e semaine avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand.
Il peut être ici nécessaire de rappeler qu’en 1936, la loi sur les congés payés est votée par 563 pour et 1 voix contre, et au Sénat, seulement 2 voix contre. Cela fait désormais partie intégrante des droits et de la dignité.
L’organisation des loisirs : un enjeu essentiel
Le terme « organisation » est important car il s’agit non pas d’évoquer les loisirs mais de planifier leur organisation à la fois pour construire les structures nécessaires aux activités de loisirs, mais aussi aider des programmes d’action qui pouvaient venir d’associations : on peut penser aux Auberges de jeunesse ou encore à la Jeunesse en Plein Air fondée par l’instituteur syndicaliste Georges Lapierre au moment du Front Populaire. Il s’agit de favoriser une meilleure organisation pour que davantage de monde profite des loisirs.
Jaurès, dès le début du XXème siècle, parle lui des « activités de civilisation » à savoir les activités culturelles et les activités sportives. On peut aussi signaler que le rôle précurseur des municipalités socialistes dans la démocratisation et l’organisation des loisirs.
Cela permet de penser à une nouvelle organisation du temps libre : Les loisirs en milieu naturel sont valorisés. Et on met l’accent sur les loisirs éducatifs.
On parle des sports, de la musique, de loisirs que l’on veut adaptés aux classes populaires. Tout cela se matérialise dans l’été 1936. Les associations y participent, et il faut rappeler le rôle essentiel de la mouvance laïque et du syndicalisme, ainsi que le rôle des enseignants et enseignantes avec la volonté de popularisation des loisirs culturels et leur démocratisation. Cette organisation des loisirs se poursuit après la Libération avec les premiers comités d’entreprise. L’éducation populaire devient de plus en plus importante et à ce moment, le PCF s’empare de cette question pour en faire un élément essentiel de la culture communiste à la française. On peut citer les Clubs de jeunes et les foyers socio-éducatifs et toujours et encore les multiples actions municipales. Les Trente glorieuses amènent de nouveaux loisirs de masse, et parfois de plus en plus de regards critiques de la gauche sur le tourisme de masse, qui s’accompagne également de critiques fortes sur le travail.
Autre temps fort essentiel : l’arrivée de François Mitterrand en 1981 : son gouvernement dispose un poste de Ministre du temps libre, qui est attribué à André Henry, ancien responsable de la FEN, qui met en place par exemple les chèques vacances en 1982. La question des vacances est donc un sujet présent dans la « culture de gauche » pas forcément ancrée sous la forme d’un programme d’un parti mais aussi dans les revendications des syndicats et des associations.
Pour aller plus loin
Benoît Kermoal, Jérémie Peltier, Vers la Vie pleine. Réenchanter les vacances au XXIème siècle, Fondation Jean Jaurès, 2023, en ligne https://www.jean-jaures.org/publication/vers-la-vie-pleine-reenchanter-les-vacances-au-xxie-siecle/ ( Ce article reprend beaucoup d’éléments de l’introduction de cette publication qui concerne l’histoire du droit aux vacances).
Le site de Jeunesse en plein air https://jpa.asso.fr/
[1] Frédéric Bonneaud, « Une visite au ‘Grand Air’ », Le Rappel de Morbihan, 6 septembre 1913. Bonneaud était alors le secrétaire de la fédération socialiste du Morbihan et un militant du syndicalisme enseignant balbutiant.
[2] Voir sur le sujet des colonies de vacances, Laura Lee Downs, Histoire des colonies de vacances, de 1880 à nos jours, Paris, Perrin, 2009.
[3] Pour une approche globale, voir la synthèse de Marion Fontaine, « Travail et loisirs » dans Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, Histoire des gauches en France, volume 2, Paris, La Découverte, 2005, p.703-722.
[4] Plusieurs éditions existent, on peut conseiller la suivante, qui dispose d’un fort appareil critique, Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, Présentation de Maurice Dommanget et préface de Gilles Candar, Paris, La Découverte, 2009.
[5] Voir Gilles Candar, Jaurès et la vie future, Fondation Jean-Jaurès et éditions de l’Aube, 2021.
[6] Jean Jaurès, « Organisation socialiste : Chapitre V : la production socialiste », La Revue socialiste, n°137, 1896.
[7] Jean Vigreux, Histoire du Front populaire, Tallandier, 2016.
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