Cette semaine qui s’ouvre va mettre sous les feux de l’actualité le monde syndical de notre pays. En effet, dans un contexte politique et social agité, une journée intersyndicale de mobilisation est prévue le 18 septembre. Après le mouvement de 2023 contre la réforme des retraites, le climat social semble à nouveau de plus en plus instable. Dans un pays fragilisé par une crise politique qui semble s’installer durablement, quelle place et quel rôle ont les organisations syndicales aujourd’hui en France ? Quelle stratégie adopter pour peser sur les événements et mettre sur la table des négociations les revendications ? Deux ensembles d’études abordent ce sujet, en nous aidant à mieux comprendre les enjeux actuels.
Repolitiser le syndicalisme ?

Le premier recueil d’études affiche dès son titre son intention : dans Le Syndicalisme est politique. Questions stratégiques pour un renouveau syndical[1] le sociologue Karel Yon a rassemblé plusieurs études écrites par de nombreux spécialistes du syndicalisme aujourd’hui. Sociologue et politiste au laboratoire l’IDHES[2] (institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société, CNRS, Paris-Nanterre) , K.Yon a écrit plusieurs ouvrages importants sur le fonctionnement du syndicalisme en France. Il est en particulier le co-auteur d’un excellent manuel, écrit en compagnie de Sophie Béroud[3] et Baptiste Giraud[4], Sociologie politique du syndicalisme, qui est une des études les plus intéressantes parues récemment sur l’actualité du monde syndical[5]. On retrouve d’ailleurs dans ce nouvel ouvrage ces deux sociologues, en compagnie d’autres spécialistes du mouvement social[6].
Plusieurs chapitres abordent ici la question du renouveau syndical, en s’ancrant dans de nouveaux combats (les luttes féministes ou bien encore le défi de la transition écologique) mais surtout en réexaminant à nouveaux frais la question du rapport entre le syndicalisme et le politique. Pour l’ensemble des auteurs et autrices, adopter une nouvelle stratégie porteuse de renouveau et de succès, passe par la construction d’ une stratégie politique au service du syndicalisme. Cette problématique d’ensemble renoue avec certaines formes du syndicalisme du passé, qui à des moments clés de l’histoire politique et sociale de la France, n’a pas hésité à venir sur le terrain politique pour porter les revendications du mouvement social. Cette stratégie d’alliance, que certains ont pu juger contradictoire avec la Charte d’Amiens de 1906 instituant l’indépendance du syndicalisme par rapport aux partis politiques, s’est en effet produite dans notre histoire, comme en 1936 ou bien encore en 1968. Mais ce que montre ce livre, c’est qu’il est nécessaire d’élaborer, en partant du constat de cette nécessité, de nouvelles modalités d’actions et de coopération qui vont à l’encontre de la situation récente marquée par la toute-puissance du néo-libéralisme. Pour Karel Yon et Baptiste Giraud, la dépolitisation du syndicalisme est une impasse et favorise le sentiment que le syndicalisme dans son ensemble est en crise. Quant à Sophie Béroud, elle analyse l’impact du mouvement des Gilets jaunes sur les organisations syndicales : à trop se tenir éloignés de revendications sociales légitimes et d’une colère puissante, les syndicats risquent d’être placés hors-jeu du mouvement social, ce qui renforce à terme leur fragilité.
Chaque étude est étayée par de nombreux travaux de recherche sur le monde syndical, même si on peut constater, comme l’indique d’emblée la 4eme de couverture du livre qu’il s’agit d’un travail de « chercheur.ses et militant.es spécialistes du syndicalisme ». Ce caractère situé de ce livre doit être mentionné, non pas pour en disqualifier son contenu, mais pour pouvoir mieux en percevoir les apports et discuter de telle ou telle affirmation. En effet, le positionnement relayé ici explique une attention particulière aux formes les plus actives et contestataires du syndicalisme. Si les syndicats davantage contestataires et les syndicats plus réformistes s’accordent aujourd’hui pour envisager « une transformation sociale », force est de constater que la définition même de cette « transformation » peut être différente. Pour autant, ce livre apporte de nombreux éléments de réflexion qui sont très utiles pour réfléchir au renouveau syndical.
Recréer des alliances syndicats-partis

C’est aussi le cas du numéro de la revue SiloMag qui a pour sous-titre « Agora des pensées critiques »[7]. Une telle appellation souligne son attachement à une position elle aussi engagée dans le débat politique et social. Liée à la fondation Gabriel Péri[8], aux éditions sociales[9] et plus largement à la CGT, tout comme au PCF, cette belle revue en ligne mérite d’être connue car elle offre des dossiers très riches sur de nombreux sujets d’actualité. Ainsi, le dernier dossier porte sur les liens entre les partis politiques et les syndicats. On y retrouve le sociologue Baptiste Giraud, mais aussi Tristan Haute[10] ou bien encore René Mouriaux, auteur pionnier dans l’étude des syndicats[11].
Ce dossier sous-titré « entre indépendance et luttes communes » aborde l’histoire de la Charte d’Amiens, replacé dans son contexte historique et son actualité, mais aussi la sociologie électorale des membres d’organisations syndicales, les possibilités d’alliances et l’élaboration d’une stratégie d’ensemble pour un syndicalisme de lutte. Plusieurs acteurs syndicaux ou politiques sont également interrogés. De nombreux articles sont très précieux pour mieux comprendre notre actualité politique et sociale. Mais comme pour l’ouvrage précédent, la ligne d’ensemble des articles présentés est engagée, avant tout en faveur de formes de syndicalisme axées sur la lutte et la contestation, servie par une pensée critique, également fortement influencée par le marxisme. Là encore, le dire, ce n’est pas disqualifier, bien au contraire, mais c’est souligner le point de vue adopté, pour mieux replacer ces articles dans un contexte intellectuel et pratique.
Quelle place pour une approche réformiste du renouveau syndical ?
En dernier point, il peut être utile d’aborder la question de la place d’une approche davantage réformiste dans ce débat sur le renouveau syndical et la question de la « repolitisation » du mouvement social.
On peut commencer par un premier constat : les étiquettes souvent maniées sans nuance de « réformiste », « contestataire », « syndicalisme de lutte », ou bien encore de « transformation sociale » ou de « radicalité » n’aident pas toujours à mener la réflexion. On peut tout simplement se nourrir de l’ensemble des réflexions présentes, dont beaucoup sont marquées par l’œuvre de Pierre Bourdieu[12] ou par les pensées critiques[13]. C’est même essentiel si on souhaite disposer d’une vision d’ensemble pour mieux comprendre et analyser les changements à l’œuvre aujourd’hui. Et cela oblige à un second constat : si la « pensée critique » se porte bien, on peut regretter que la réflexion placée du coté réformiste est actuellement peu développée. On dispose certes des ouvrages de Pierre Rosanvallon[14], élaborés dans un écosystème marqué par la CFDT, mais cela fait peu, comme on peut le voir avec les deux études collectives mentionnées au début de cet article. Une telle asymétrie ne concerne pas que le champs des études sur le syndicalisme : plus largement, les études sur le politique sont sensiblement marquées par un positionnement davantage radical[15].
Vers le « pouvoir d’agir social » (Erik Olin Wright)

Mais peut-être qu’une telle typologie est désormais obsolète : ainsi, le livre d’Erik Olin Wright, Utopies réelles[16] peut se lire comme une tentative réussie de dépasser les pratiques réformistes ou contestataires du mouvement social, pour dresser des pistes qui rassemblement l’ensemble des familles de pensée. C’est en particulier le cas lorsqu’il analyse l’importance et le rôle des organisations syndicales dans la construction d’un futur possible. Il montre avec brio qu’il est important de donner à la population et aux groupes organisés sur la voie du progrès un « pouvoir d’agir social ». On assiste également à des tentatives salvatrices de revitalisation de la pensée sociale du côté progressiste, comme le montre le dernier numéro de la revue Esprit, avec plusieurs articles passionnants sur le présent du mouvement politique et social[17]. Plus largement, l’action de la Fondation Jean-Jaurès[18], avec ses nombreuses notes et ouvrages, illustre le dynamisme de la réflexion progressiste, ce qui permet de nourrir aujourd’hui la pensée et l’action.
Revenons enfin pour terminer sur la pensée d’Erik Olin Wright : dans son livre Utopies réelles, mais aussi dans le suivant, qui est une synthèse plus accessible[19], il envisage les modalités d’une action politique et syndicale en projetant une vision neuve du progrès et des outils permettant d’y accéder, ce qu’il nomme donc le pouvoir d’agir social. Pour cela il part d’expériences du vécu, réalisées actuellement, qui permettent d’envisager un avenir plus désirable. C’est peut-être une des voies les plus stimulantes aujourd’hui pour aider à concevoir la réflexion sur l’action syndicale : en effet, tourné avant tout vers le futur, il ne s’appesantit pas sur le retour d’expériences du passé. Bien sûr, il est nécessaire de se rappeler des propos de Marc Bloch écrivant : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé[20] ». Mais si la connaissance du passé est nécessaire, il ne faut que cela soit un refuge pour éviter d’envisager l’avenir possible.
Plus largement, beaucoup d’études actuelles sur le monde du syndicalisme, l’envisagent avant tout en miroir du monde politique et du système des partis. Il est nécessaire là encore d’élargir la focale : les associations, les mouvements de coopération, le mutualisme, mais aussi les lieux de confrontation et de débats, comme les revues intellectuelles, sont aussi des structures qu’il faut prendre en compte si on souhaite donner un rôle majeur au syndicalisme pour mieux comprendre le présent et envisager l’avenir. C’est aussi ce que propose d’ailleurs Erik Olin Wright, que nous aurons l’occasion d’évoquer plus encore dans de prochains articles sur le site du Centre Henri Aigueperse.
[1] Karel Yon (dir.), Le syndicalisme est politique. Questions stratégiques pour un renouveau syndical, La Dispute, 2023.
[2] Voir les activités de l’IDHES sur leur site https://www.idhes.cnrs.fr/
[3] Sophie Beroud est l’autrice de plusieurs études passionnantes sur le monde syndical, voir par exemple avec Martin Thibault, En Lutte ! Les possibles d’un syndicalisme de contestation, Raison d’agir, 2021
[4] Baptiste Giraud est également l’auteur de l’ouvrage récent, Réapprendre à faire grève, PUF, 2024.
[5] Baptiste Giraud, Karel Yon et Sophie Béroud, Sociologie politique du syndicalisme, Armand Colin, 2018.
[6] Il s’agit de Guillaume Gourgues, Maxime Quijoux, Pauline Delage, Fanny Gallot, Adrien Thomas.
[7] En ligne https://silogora.org/
[8] En ligne https://gabrielperi.fr/
[9] En ligne https://editionssociales.fr/
[10] Il a en particulier participé au très bon ouvrage collectif, Citoyens et partis après 2022, éloignement, fragmentation, PUF, 2024.
[11] Il est en particulier l’auteur du livre fondamental Les Syndicats dans la société française, paru en 1983 aux presses de FNSP, et toujours très utile.
[12] Voir avant tout dans l’optique de notre article, Pierre Bourdieu, Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale, Raisons d’agir, 2003. Nous ne réduisons évidemment pas l’œuvre de Bourdieu à ce petit livre d’intervention sociale.
[13] Voir à ce sujet Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, La Découverte, 2017. Ce très bon guide doit cependant être actualisé.
[14] Voir par exemple Pierre Rosanvallon, La question syndicale, Hachette pluriel,1988. Cet ouvrage déjà ancien est néanmoins toujours d’actualité sur bien des aspects.
[15] On peut noter ainsi les différents ouvrages publiés actuellement par l’institut La Boétie aux éditions Amsterdam, ou bien encore les ouvrages centrés sur une actualisation du marxisme aux éditions sociales.
[16] Erik Olin Wright, Utopies réelles. La Découverte, 2024.
[17] « Barbarie ou socialisme » Esprit, septembre 2025, voir en ligne https://esprit.presse.fr/tous-les-numeros/barbarie-ou-socialisme/943
[18] Voir en ligne https://www.jean-jaures.org/
[19] Erik Olin Wright, Stratégies anticapitalistes pour le XXIème siècle, La Découverte, 2020. Dans cet ouvrage, le sociologue américain, aujourd’hui décédé, a repris le contenu de son livre Utopies réelles, mais en l’adaptant à différents publics, en particulier venant de partis politiques progressistes, de syndicalistes ou de membres d’associations, ce qui en rend le contenu plus facile à comprendre.
[20] Marc Bloch, Apologie pour l’Histoire ou métier d’historien, Armand Colin, 1974, p.47.
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