La question de la refonte de notre système, et surtout sur la taxation des plus hauts revenus dans une période de crise économique et sociale importante, est aujourd’hui de plus en plus présente. On peut le saluer, à condition que les échanges reposent sur un débat argumenté, et non pas sur des invectives qui n’éclairent pas les enjeux. Comme tout sujet économique, ce débat est complexe et l’Histoire peut nous aider à voir plus clair. Du New Deal à la taxe Zucman, plusieurs expériences nous montrent que oui il est possible de taxer les riches au nom de la justice sociale.
La politique fiscale à mener en France est actuellement l’objet d’âpres discussions : pour autant, un consensus autour de la taxation des hauts revenus s’impose chaque jour de plus en plus. Les expériences historiques nous montrent que cela est en effet bénéfique, en dépit de nombreuses difficultés.
L’expérience Roosevelt
La politique menée par le président Franklin Roosevelt dans les années 1930 aux États-Unis en est l’illustration : l’objectif était de créer une très forte imposition des riches, progressivement, pour aider au sursaut d’une nation très durement marquée par les effets de la crise économique de 1929. Par étapes, les plus hauts revenus se voient imposer à un très fort taux (jusqu’à 91% à l’entrée en guerre des États-Unis en 1941), en dépit du rejet de ces mesures par les milieux d’affaires : les plus grands patrons crient au scandale et le président américain est détesté par les conservateurs, les capitalistes les plus riches et une partie de l’opinion. Si ce projet connaît quelques pauses, il se poursuit toutefois dans la même dynamique, ce qui permet à l’État de participer activement à la relance économique voulue dans le cadre du New Deal (« Nouvelle donne »). Cela ne détruit en aucun cas le capitalisme, au contraire : l’économie américaine se développe encore davantage, permettant au pays de se relever et de s’enrichir encore plus. Mais les oppositions des plus riches entraînent malgré tout des revirements avec une taxation également progressive des classes moyennes. Et comme l’explique l’historien Romain Huret : « le président des États-Unis renonça à partir de 1938 à aller chercher l’argent là où il se trouvait.[1] » En cela, l’expérience Roosevelt est intéressante : d’un côté, la taxation des plus hauts revenus a des effets bénéfiques pour l’ensemble d’une nation, d’un autre, les résistances de ces mêmes plus riches entraînent souvent des pauses qui ont un impact sur le reste de la société, en particulier les classes moyennes qui doivent contribuer davantage à l’effort national financier. Et c’est pourquoi cet épisode historique est riche de sens aujourd’hui.
Du New Deal à la taxe Zucman
Lorsque Roosevelt est au pouvoir, tous les moyens sont bons pour les plus riches pour torpiller la politique du gouvernement. C’est à un tel torrent d’arguties ou de mauvaise foi que l’on assiste aujourd’hui en France, même si l’opinion publique n’est pas dupe. Proposer de taxer à hauteur de 2% par an les patrimoines ne mettrait pas en danger, ni l’économie, ni la stabilité de notre pays. Cette taxe proposée par l’économiste Gabriel Zucman, à partir de ses travaux de haute volée[2] est une mesure de justice fiscale et de justice sociale qui bénéficiera à l’ensemble du pays. Et ce n’est pas l’égoïsme ou l’arrogance des plus riches qui arrêtera l’adhésion de plus en plus de Français et de Françaises à ce principe simple d’égalité.
Pour aider à la compréhension de ce débat, on peut lire avec profit le livre de Gabriel Zucman, écrit en collaboration avec Emmanuel Saez, Le Triomphe de l’injustice : Richesse, évasion fiscale et démocratie[3]. Cette étude, qui est un des seuls écrits de G.Zucman en français, permet de mieux comprendre la nécessité de trouver des solutions à l’injustice fiscale qui met cruellement en péril la cohésion sociale et la démocratie. D’autres livres montrent également l’utilité de mieux comprendre le débat actuel : on peut ainsi citer tout d’abord le livre de Gilles Dorronsoro, Le Reniement démocratique. Néolibéralisme et injustice sociale, qui aborde la question du néolibéralisme et de la nécessité de trouver des solutions politiques, et non pas d’attendre que « la main invisible du marché » trouve des solutions au bon déroulé économique du monde[4]. Ce très bon livre qui est d’un accès facile (ce qui n’est pas toujours le cas lorsqu’on parle d’économie) peut être complété par celui d’Albena Azmanova, politiste américaine, qui dans Contre la précarité. L’anticapitalisme du XXIème siècle[5], propose une réflexion permettant d’avoir une stratégie aboutissant à une véritable transformation sociale.
Ces ouvrages permettent, à partir des travaux de la recherche, d’alimenter le débat et de proposer des solutions viables et justes pour réformer notre société et créer les conditions d’un meilleur avenir. Doublés d’une connaissance des expériences passées, mêlant réussites et échecs, ils permettent de mieux s’emparer d’un débat citoyen qui doit infléchir la politique gouvernementale vers davantage de justice sociale.
Pour aller plus loin
En complément des ouvrages et articles déjà cités :
Daniel Cohen et Alain Bergougnioux (dir.), Le socialisme à l’épreuve du capitalisme, Fayard-Fondation Jean Jaurès, 2012. Cet ouvrage collectif fait le point sur les rapports entre le capitalisme et le socialisme du point du vue historique, économique et sociologique. C’est une excellente synthèse.
La revue Socialter propose régulièrement des dossiers très inspirants sur les futurs possibles, voir en ligne https://www.socialter.fr/
Yves-Marie Péréon, Franklin D. Roosevelt, Tallandier, coll. « Texto », 2020. Une biographie très bien menée sur le président américain.
Entretien avec l’historien Nicolas Delalande sur le rapport des Français.es à l’impôt , en ligne sur la chaîne YouTube UNSA Éducation https://www.youtube.com/watch?v=9b-vbSW5QiQ
[1] Romain Huret, « Faire payer les tiches ? Roosevelt et le difficile combat contre les hauts revenus », Pouvoirs n°150 – Franklin Roosevelt aujourd’hui – septembre 2014 – p. 75.
[2] Pour l’ensemble de ses travaux, voir https://gabriel-zucman.eu/
[3] Gabriel Zucman, Emmanuel Saez, Le Triomphe de l’injustice : richesse, évasion fiscale et démocratie, Seuil, 2021.
[4] Gilles Dorronsoro, Le Reniement démocratique. Néolibéralisme et injustice sociale, Fayard, 2019.
[5] Albena Azmanova, Contre la Précarité. L’anticapitalisme du XXIe siècle, Seuil, 2023.
En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education
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