« Frapper les pauvres » – Un roman percutant

Jean-Paul Delahaye, ancien haut responsable de l’Éducation nationale[1] et chercheur engagé, n’a cessé de dénoncer les inégalités qui traversent l’École française notamment via des rapports ou des essais solides faisant référence. Dans son premier roman, « Frapper les pauvres », il poursuit son combat, en donnant chair à celles et ceux qui subissent l’exclusion et l’injustice scolaire et sociale. 

Nous voilà suivant Dylan et Brandon, deux jeunes de banlieue, très bons élèves qui ont eu la possibilité d’intégrer l’internat d’excellence basé à « Clovis » , un lycée parisien prestigieux. Ils y découvrent un monde étranger et se sentent écartelés entre ce qu’ils vivent à Paris et la réalité de leurs camarades restés en banlieue, le plus souvent élèves en lycée professionnel. « On n’est pas à l’aise quand on rentre chez nous le week-end. Nos copines, nos copains, n’ont rien de tout le confort et de toutes les aides qu’on nous donne pour nos études à Clo. Ils ne comprennent pas pourquoi ça ne se passe pas comme ça aussi pour eux. ‟Et pourquoi ils n’en prennent que quelques uns et laissent tous les autres dans la merde‟. Ils ont raison les copains » explique Brandon. Très vite, ces différences leur paraissent insupportables. 

Face aux suppressions d’heures d’enseignement et de professeurs non remplacés dans son lycée professionnel, Elsa, la petite amie de Dylan restée à Clichy, motive ses camarades. Il faut faire remonter la réalité, il faut écrire leur quotidien, en classe mais pas seulement, dans leur vie aussi. Il faut réclamer les mêmes droits que ceux accordés aux jeunes issus de milieux privilégiés. Alors chaque samedi, ils et elles se retrouvent et échangent, écrivent et remplissent ces Brèves d’en dessous, nom choisi pour leurs cahiers de doléances. Tout y passe : alimentation, galère du quotidien, violence, vêtements, orientation, mixité, etc. Et puis aidés de leurs parents et professeur.es, c’est une expédition croisée qui est organisée dans leurs établissements respectifs. Quelle en sera l’issue? 

Ce livre très agréable à lire au demeurant, ne peut pas laisser indifférent. Il ne traite pas seulement de destins individuels mais de mécanique sociale qui « frappe » toujours les mêmes. Ici, tout rappelle les lignes de fracture où se rejoue, jour après jour, la reproduction des inégalités. Cette intrusion dans la fiction est un moyen de poursuivre le combat en interpelant le lecteur ou la lectrice, en lui faisant ressentir ce que les chiffres des rapports ne livrent pas toujours. Comme le dit Jean-Paul Delahaye au Café pédagogique « Ceux qui vivent dans leur bulle de privilégiés et qui sont insensibles aux difficultés et aux humiliations rencontrées par tous les autres ne voient jamais venir la goutte d’eau qui fait déborder le vase… »[2]

Quelle résonance forte de l’actualité ! Quand les politiques ciblent la « fraude sociale » et non fiscale, quand les discours stigmatisants se banalisent, quand on apprend par l’Unicef que plus de 2000 enfants dorment à la rue actuellement dans notre pays[3], quand la précarité étudiante explose,… Jean-Paul Delahaye rend concrets et visibles ceux qu’au choix, on cloue au pilori ou que l’on veut invisibiliser. Il clôt ici, restant fidèle à ses convictions, un cycle de plusieurs études (références ci-dessous) qui ont toutes abordées, sous différentes formes, le thème de l’École et de la pauvreté.

C’est une évidence, la question éducative est inséparable des conditions sociales : l’école seule ne peut pas tout mais, comme le prouve l’auteur, elle porte une responsabilité immense face à la pauvreté. À l’heure où cette dernière s’accroit et l’action politique semble s’amenuiser, cet ouvrage, porté par la fougue des jeunes protagonistes, sonne comme un appel à ne pas se résigner. 

Jean-Paul Delahaye Frapper les pauvres Éditions de la Librairie du labyrinthe, Août 2025


[1] : Jean-Paul Delahaye est un pédagogue et haut fonctionnaire français qui a exercé la fonction de directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) entre 2012 et 2014, après avoir été le conseiller spécial de Vincent Peillon, alors ministre de l’Éducation nationale. Il est connu pour avoir rédigé plusieurs écrits concernant l’éducation, en particulier prioritaire, ainsi que différents ouvrages, voir infra, sur l’École et la pauvreté.

[2] Voir l’article : Frapper les pauvres de Jean-Luc Delahaye, « Une société et un système éducatif qui demeurent profondément injuste », Le Café pédagogique, 25 août 2025.

[3] : Voir notre article sur le rapport d’Unicef France


Pour aller plus loin :


En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture