Les Français trouvent parfois leur vie au travail insoutenable. C’est à partir de ce postulat qu’un collectif de chercheuses et de chercheurs a décidé de travailler pour apporter des solutions aux défis soulevés par le monde professionnel actuel. Le fruit de cette collaboration entre l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES)1 et l’Institut des sciences sociales du travail (ISST)2 a été regroupé dans un ouvrage, publié aux Presses universitaires de France, coordonné par Christine Erhel (CNAM-CEET) et Bruno Palier (CEE, Sciences Po)3. On peut trouver sur le site La vie des idées, un reccueil des propositions proposées dans ce livre4.
Cette problématique du « travailler mieux » était aussi l’objet d’une journée de réflexion associant les chercheurs et chercheuses, les acteurs et actrices de terrain et les représentant.es syndicaux.ales. En ligne de mire : la perte de sens, les effets pervers de la digitalisation, les exigences nouvelles imposées par la transition écologique etc. pour chacune de ces thématiques des pistes d’amélioration concrètes, éprouvées et mobilisables ont été identifiées.
Mesurer et améliorer la qualité du travail
En ouverture, Christine Erhel (CNAM-CEET) montre que la France, malgré son niveau de richesse, demeure en contre-performance sur de nombreux indicateurs de qualité du travail. Aussi plaide-t-elle pour la création d’un observatoire national inspiré de pratiques existantes dans d’autres pays (le Gute Arbeit Index allemand du DGB5, ou encore les données tirées du « How good is your job ?6 » au Royaume Uni) qui permettrait de suivre régulièrement un index fondé sur plusieurs critères. Elle insiste également sur l’importance de donner davantage de contrôle aux salarié.es sur leurs horaires, notamment quand ils sont atypiques car cela « vient en atténuer les effets négatifs». Enfin, elle avance l’idée d’un « salaire vital » qui irait au-delà du salaire minimum qui ne suffit pas à protéger de la pauvreté. Il correspondrait à un salaire qui assurerait un niveau de vie décent aux travailleurs et à leur famille.
Renforcer la démocratie au travail et refonder le management
Coralie Perez (Université Paris I), qui a travaillé avec Thomas Coutrot (IRES), est intervenue ensuite. Tous deux pointent le déficit de pouvoir d’agir des salariés et la perte de sens qui en découle. Leur proposition de créer un « délégué au travail réel » vise à redonner une voix aux salarié.es sur l’organisation concrète de leur activité. Ce dispositif, associé à des temps d’expression collectifs hors présence hiérarchique, constituerait une innovation démocratique majeure, voire « révolutionnaire » car elle suppose une remise en cause des rapports de pouvoir établis (patronaux, syndicaux etc.)
Laurent Cappelletti (Lirsa-Cnam) enfin, rappelle les limites structurelles du management français, marqué par une verticalité excessive, source de déshumanisation et de perte de productivité. S’appuyant sur un vaste programme de recherches mené depuis 1975, il défend un management durable et participatif qui implique de mesurer de manière fine les coûts cachés des défaillances managériales (il explique qu’un euro bien investi en qualité du management, en rapporte 4 en moyenne), de privilégier des solutions négociées et locales, et d’agir dans six domaines essentiels tels que les conditions de travail, la formation ou la négociation. C’est pour lui un levier d’efficacité et de justice.
Anticiper les transitions technologiques et écologiques
Sur ce point, Jérôme Gautié (Université Paris I) et Coralie Perez (Université Paris I), nous rappellent que l’intelligence artificielle, par la rapidité de son développement et par l’ampleur de ses champs d’application, représente une double rupture. Ses effets sur le travail ne sont pas prédéterminés par la technique mais dépendent des choix sociaux et politiques. Les auteurs appellent en particulier à former les travailleurs et les travailleuses et leurs représentant.es ou à créer des observatoires paritaires pour encadrer les usages de l’IA. Ils suggèrent également de négocier en amont les conditions de déploiement de ces technologies afin de garantir qu’elles servent l’émancipation plutôt que le contrôle des salariés.
Nathalie Moncel (Cereq) s’interroge : dans quelles conditions la transition écologique pourra-t-elle être source d’emplois et de travail décent ? Elle identifie différents axes pour mieux travailler au temps de cette transition : valoriser les compétences liées à celle-ci, l’obligation de protéger la santé et la sécurité face aux aléas climatiques et mobiliser les institutions du travail au niveau territorial car l’approche individuelle ne suffit pas. Comme elle le précise, « lier verdissement, qualité du travail et de l’emploi reste un défi ».
Des syndicalistes ont également participé aux échanges et débats, en confrontant leur expérience aux communications des chercheuses et des chercheurs.
L’ouvrage Travailler mieux dessine les contours d’une stratégie de la qualité : une économie et une société fondées sur la valorisation du travail, la démocratie dans l’organisation et la soutenabilité écologique et technologique. Les contributions débattues ici convergent vers une vision où l’emploi n’est plus seulement un coût à réduire, mais une ressource humaine et sociale à cultiver. La question n’est plus seulement de « travailler plus », mais de créer collectivement les conditions pour « travailler mieux ». « C’est un outil de lutte » proclame Bruno Palier (CEE, Sciences Po), à nous de nous en saisir.
- IRES ↩︎
- ISST ↩︎
- Travailler mieux, PUF, 2025 ↩︎
- La vie des idées ↩︎
- Index du DGB ↩︎
- How good is your job? ↩︎
Pour aller plus loin : visionner les interventions de la journée.
En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.



Laisser un commentaire