Comment militer sans se cramer ?

En cette rentrée sociale agitée, Hélène Balazard et Simon Cottin-Marx publient un livre percutant : son titre Burn-out militant – Comment s’engager sans se cramer résume le propos des deux chercheur.es. Il s’agit ici, à partir d’expériences individuelles et d’outils de la recherche en sociologie et en sciences politiques, de faire le point sur l’engagement militant qui peut conduire à l’épuisement et au renoncement ; plus simplement, comme on peut le lire sur la 4e de couverture, ce livre répond à la question suivante : « Comment faire en sorte que celles et ceux qui s’engagent continuent à (tenter de) changer le monde sans s’esquinter la santé ? »

S’engager sans souffrir

Ce livre est une formidable réussite, et il faut le dire d’emblée, Hélène Balazard[1], chercheuse en science politique à l’ENTPE, école de l’aménagement durable des territoires et Simon Cottin-Marx[2] , sociologue et maître de conférences au CNAM, ont réussi avec brio à écrire un ouvrage très pratique qui reprend une multitude d’expériences que beaucoup de militant.es dans des syndicats, des associations, des partis politiques, ont déjà pu vivre ou éprouver. Mais ce livre est aussi ancré dans les travaux de la sociologie du militantisme[3], et cette alliance en rend la lecture très agréable. En conséquence, on doit souhaiter que les militantes et militants de toutes sortes, tout comme le lectorat davantage porté sur la théorie se ruent sur cette lecture ô combien revigorante.

On soulignera ainsi la clarté de l’introduction intitulée « Changer le monde sans y laisser sa santé ». En effet, la thématique du burn-out militant est plus présente de nos jours, sans aucun doute en raison des évolutions de l’engagement, mais aussi de l’actualité sociale et politique, faite d’incertitudes, de découragement et d’anxiété. L’engagement sous toutes ses formes ne doit pas entraîner un épuisement et/ou un renoncement et c’est ce qui est rappelé ici : l’engagement est synonyme d’émancipation et de plaisir et il faut sans cesse le rappeler[4]. La participation active à un syndicat ou à une association repose sur un statut de bénévole, et on assiste aujourd’hui à une vitalité toujours active de ce type d’action tourné vers autrui. Mais de nouveaux profils ne correspondent plus au modèle historique de la militante ou du militant entièrement tourné.e vers la défense de la cause. Il est ainsi rappelé que le militantisme repose sur un collectif, sur une forme d’entente entre les personnes qui surpassent l’individualité et l’individualisme. Est aussi interrogée la « culture du sacrifice » encore ancrée dans les mentalités militantes, qui fait de celles et ceux qui se mobilisent des acharné.es de l’engagement. Or, on peut et on doit souffler et prendre soin de chacune et chacun mutuellement dans les structures collectives.

Des recettes pour mieux militer en confiance et en endurance

Militer, c’est souvent faire face à l’inaction des pouvoirs publics, c’est aussi affronter le doute et connaître l’insatisfaction. C’est pourquoi il faut adopter un répertoire d’actions collectives qui permette des temps de respiration, de petites victoires fêtées en commun et une solidarité en actes qui ne reproduit pas des relations parfois nocives héritées du monde du travail, du paternalisme ou du patriarcat. La gestion de la charge émotionnelle de l’engagement est aussi bien montrée, à partir d’exemples de militants et militantes confronté.es à des degrés divers aux malheurs du monde. Sur ce point, tout.e représentant.e du personnel sait combien il est parfois difficile d’oublier les problèmes des autres, au risque de s’épuiser soi-même et de sombrer dans un désenchantement aux conséquences durables pour soi.

La fatigue militante nous guette toutes et tous et il faut donc une stratégie d’ensemble que chaque organisation doit mettre en place : Hélène Balazard et Simon Cottin-Marx fournissent une multitude de conseils qui forment un ensemble réaliste et assez facile à appliquer pour peu qu’on se penche sur ce sujet du burn-out. En cela, leur livre est précieux. C’est le cœur de la 2ème partie du livre intitulé « S’organiser ». On mesure bien l’apport théorique appliqué au concret, ce qui montre aussi une connaissance intime du sujet[5] pour l’autrice et l’auteur de ce livre. Les questions de « carrière militante » ou de « rétribution » du militantisme sont ainsi parfaitement replacées dans l’histoire individuelle des engagé.es. Un des travers de toute organisation est parfois de reproduire des phénomènes de domination, qui sont par ailleurs condamnés dans la vie de tous les jours. En cela, l’exemplarité et l’édiction de règles claires de fonctionnement sont indispensables pour éviter de tels écueils. La prise en compte de l’avis de toutes et tous est aussi indispensable pour faire vivre concrètement l’émancipation au cœur du projet de toutes les structures d’engagement. Les exemples multiples mentionnés sont très éclairants.

L’entraide est dans tous les cas indispensable et on peut aussi retenir la thématique de « l’endurance sociale », notion qui a été mise en valeur par la politiste états-unienne Mie Inouye dans un formidable texte théorique et pratique, intitulé « Maintenant la solidarité »[6].

Vous l’aurez compris : à l’heure où l’engagement est interrogé dans notre société et où la multiplicité des causes peut confiner à l’épuisement et au découragement, ce livre est un véritable guide de survie pour celles et ceux qui sont engagé.es. C’est donc une lecture chaudement recommandée et comme on peut le lire dans cet ouvrage : « être bénévole ou militant, c’est un acte altruiste. C’est s’engager pour un monde meilleur. Mais ce n’est pas une raison pour s’oublier soi-même. [7]»

Hélèhe Balazard et Simon Cottin-Marx, Burn-out militant. Comment s’engager sans se cramer, Payot, 2025,


[1] Voir son parcours académique et ses écrits  https://umr5600.cnrs.fr/fr/lequipe/name/helene-balazard-1/

[2]  Idem https://lise-cnrs.cnam.fr/le-laboratoire/les-membres-du-lise/simon-cottin-marx–957666.kjsp

[3] On pense ici aux travaux fondamentaux initiés par Olivier Fillieule, voir par exemple sous sa direction, Le désengagement militant, Belin, 2005.

[4] On peut penser ici au récent entretien croisé entre Clémentine Autain et Paul Magnette paru dans la revue Esprit et intitulé « Le socialisme est une fête », septembre 2025, en ligne https://esprit.presse.fr/article/clementine-autain-et-paul-magnette/le-socialisme-est-une-fete-46169

[5] On reprend ici l’expression de Lucien Febvre, voir https://reflexivites.hypotheses.org/2624

[6] Mie Inouye, «  Maintenant la solidarité », Mouvements, en ligne https://mouvements.info/maintenant-la-solidarite/  Ce texte est majeur pour comprendre les évolutions de l’engagement aujourd’hui.

[7] P.31.


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