À propos du livre de Mark Bray, L’Antifascisme. Son passé, son présent et son avenir, Lux, 2024.
Durant le mois d’octobre dernier, on a appris que l’historien américain Mark Bray, professeur à l’université Rutgers (New Jersey) a dû trouver refuge en Espagne après avoir reçu des menaces de mort de la part de l’extrême droite américaine. La raison ? Il est spécialiste de l’histoire de l’antifascisme et à cause de cela, en lien avec un nouveau décret présidentiel qui assimile ce courant politique à du terrorisme, il a été déclaré ennemi public par des groupes organisés autour de la mouvance trumpiste. Cette situation oblige à aborder la notion d’antifascisme, à partir du livre de Mark Bray publié en français par l’éditeur canadien Lux[1].
L’histoire de l’antifascisme depuis 1945
L’objet du livre concerne avant tout l’histoire de l’antifascisme de 1945 à nos jours dans les pays européens et aux États-Unis. En cela, il offre une synthèse bien menée, nourrie d’entretiens avec des militant.es, d’utilisation des publications de cette mouvance et des travaux historiques déjà existants. S’intéresser à l’antifascisme oblige à revenir au contexte historique dans lequel cette opposition au fascisme s’est développée. C’est ce que fait l’histoire dans la première partie de son livre. Il part des travaux de synthèse de Robert Paxton[2], historien bien connu en France. Concernant l’antifascisme, Mark Bray se focalise sur la mouvance que l’on pourrait nommer radicale, c’est-à-dire situé politiquement à l’extrême gauche, dans les milieux anarchistes ou autonomes. Ce courant adopte, en s’inscrivant dans l’héritage de l’antifascisme des années 1930[3], des formes d’action directe, y compris en utilisant la violence. En ciblant ces groupes actifs, Mark Bray n’aborde donc pas l’entièreté de l’histoire de l’antifascisme et de ses stratégies : on conseillera donc en complément de lire l’excellente synthèse de l’historien Gilles, centrée sur le cas français, L’Antifascisme en France de Mussolini à le Pen[4]. En effet, les pratiques de riposte à l’extrême droite et au fascisme sont multiples et ne se réduisent pas exclusivement aux minorités révolutionnaires de gauche. Dans notre pays, le développement, dans les années 1930, de groupes se réclamant du fascisme a ainsi entraîné une riposte des milieux de gauche et des partisans de la démocratie pour faire face à ce que le secrétaire général du Syndicat national des instituteurs appelle alors « la grande peur des républicains de 1934 [5]».
Le répertoire d’action collective de la mouvance antifa
Ce livre est avant tout construit autour de 61 entretiens avec des antifascistes d’hier et d’aujourd’hui. Il concerne principalement l’histoire immédiate de ce courant, en nous donnant les détails de l’ensemble des groupes qui se réclament de la lutte contre le fascisme. Plusieurs exemples en Europe et aux États-Unis sont relatés, en lien avec la croissance de l’extrême droite politique, que ce soit par l’intermédiaire de groupes parlementaires ou de bandes ouvertement néo-fascistes. Mark Bray, lui-même issu de cette mouvance antifasciste, a une connaissance intime de son sujet, ce qui lui a permis de recueillir de nombreux témoignages. Cela lui a également donné les clés de compréhension pour rendre compte de l’« antifascisme au quotidien » en s’intéressant aux pratiques et aux comportements de ces groupes actifs dans une sorte d’ethnographie de ce milieu.
L’un des enseignements les plus passionnants à retenir de cette enquête historique concerne le rapport de ces groupes à l’histoire : « L’antifascisme est une tradition politique légitime, héritière d’un siècle de luttes dans le monde entier.[6] » Depuis plusieurs années en effet, celles et ceux que l’on appelle communément les « antifas » réutilisent par exemple le symbole des trois flèches créé par le psychologue activiste de gauche Serge Tchakhotine dans les années 1930[7]. Mais d’autres épisodes historiques sont à retenir : ainsi en Grande Bretagne, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’organisation du « 43 Group », une organisation regroupant principalement des anciens combattants juifs, fait tout pour arrêter les rassemblements fascistes dès 1945. D’autres groupes antifascistes juifs sont mis en place par la suite, comme le « 62 Group » dont la récente et excellente série « Ridley Road » retrace à la fois les actions et les motivations[8].
À la fin des années 1970, des groupes antifascistes se lient au mouvement punk, autour de quelques groupes comme les Clash ou Stiff Little Fingers, tout en créant des titres musicaux en lien avec le reggae inspiré des migrants jamaïcains. Parallèlement, la culture skinhead suprémaciste blanche se développe dans ce pays, puis en France. Dans notre pays, on les retrouve très présents au sein du Front national de Jean Marie Le Pen : « À cause de la montée du FN et des skinheads fascistes au début des années 1980, une nouvelle génération doit saisir à bras-le-corps les défis de l’antifascisme.[9] » On peut citer le groupe parisien des Red warriors, les groupes autour du SCALP ( Section carrément anti Le Pen), et surtout le groupe des Béru,rier Noir, auteur de la chanson antifasciste « Porcherie » souvent reprise encore dans les manifestations actuelles avec ces paroles devenues célèbres : « la jeunesse emmerde le Front national ».
Ce livre est une très bonne synthèse dont on peut regretter toutefois deux manques à notre avis : la question de l’usage légitime ou non de la violence pour lutter contre les groupes néo-fascistes, n’est que rapidement abordée, laissant le lecteur sur sa faim[10]. Plus encore, en restreignant cette synthèse au mouvement antifa, Mark Bray n’évoque pas la place de l’antifascisme dans les partis politiques et l’ensemble du mouvement ouvrier institué (en premier lieu au sein des organisations syndicales) qui depuis les années 1920 sont sensibles à ce mot d’ordre d’agir contre les partisans du fascisme. En effet, l’antifascisme ne se réduit pas aux groupes minoritaires révolutionnaires, il est plus large et davantage mobilisateur : aux côtés de l’antifascisme révolutionnaire s’est ainsi développé en France un antifascisme républicain qui doit être rappelé et étudié jusqu’à nos jours[11]. Mais le format du livre, une synthèse assez courte, expique sans aucun doute, de tels choix.
Cette synthèse historique de Mark Bray est très précieuse pour qui souhaite en connaître davantage sur l’antifascisme d’hier à aujourd’hui. Mais le parcours de cet historien illustre également les difficultés qu’il peut y avoir aujourd’hui à faire de la recherche en histoire sur certaines thématiques et les instrumentalisations de plus en plus fréquentes. Comme le souligne l’éditeur de Mark Bray à propos de son exil forcé : « Cet événement n’est pas anecdotique. Il ne concerne pas qu’un historien américain, qu’une seule université. Il témoigne d’un étiolement rapide des droits démocratiques en Amériques. Quiconque tient pour fondamentaux la liberté de penser, la sécurité des personnes et le règne de la justice devrait être interpellé par cette situation.[12] » En dépit de plusieurs articles dans la presse nationale (Le Monde, Libération, Mediapart)[13] et d’un entretien avec l’histoire diffusé sur France Culture[14], il y a pour le moment eu assez peu d’échos au sort de Mark Bray menacé de mort en raison de son travail d’historien. Lire son livre contribue donc à défendre les libertés académiques, mais aussi à mieux comprendre les stratégies de l’antifascisme, d’hier à aujourd’hui.
[1] Voir la présentation de l’ouvrage en ligne https://luxediteur.com/catalogue/lantifascisme-2/
[2] Robert Paxton, Le Fascisme en action, Seuil, 2004. Sur ce champ historiographique très riche, on peut aussi citer le récent livre Pierre Serna (dir.), Contre les fascismes. Zeev Sternhell, un historien engagé, Folio Histoire, 2025. Nous reviendrons donc une prochaine note de lecture sur cet ouvrage.
[3] Matthias Bouchenot, Tenir la rue. L’autodéfense socialiste 1929-1938, Li
bertalia, 2014, https://www.editionslibertalia.com/catalogue/ceux-d-en-bas/tenir-la-rue
[4] Gilles Vergnon, L’Antifascisme en France de Mussolini à Le Pen, PUR, 2009, https://pur-editions.fr/product/329/l-antifascisme-en-france
[5] André Delmas, A gauche de la barricade, éditions de l’Hexagone, 1950, p.9.
[6] Mark Bray, op.cit., p.19.
[7] Voir notre article Combattre l’extrême droite : les recettes du docteur Flamme sont-elles toujours d’actualité ?
[8] Cette série est une œuvre de fiction, inspirée de faits réels, pour la présentation voir en ligne https://www.bbc.co.uk/programmes/p09vc7k4
[9] Mark Bray, op.cit., p.90.
[10] On peut ici citer les analyses très intéressantes d’Isabelle Sommier, plus particulièrement son étude La violence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, PUR, 2008, https://pur-editions.fr/product/4549/la-violence-politique-et-son-deuil
[11] On peut citer l’article de l’historien Maurice Agulhon, « Faut-il réviser l’histoire de l’antifascisme ? » Le Monde Diplomatique, juin 1994, en ligne https://www.monde-diplomatique.fr/1994/06/AGULHON/7178 A titre d’exemple de parcours, le livre de Sabine Jansen, Pierre Cot. Un antifasciste radical, Fayard, 2002, illustre parfaitement l’importance de l’antifascisme républicain dans l’histoire de notre pays, https://www.fayard.fr/livre/pierre-cot-9782213614038/ . Pour une vue d’ensemble toujours utile, Jacques Droz, Histoire de l’antifascisme en Europe, 1923-1939, La Découverte, 2001 ( rééd.) https://www.editionsladecouverte.fr/histoire_de_l_antifascisme_en_europe_1923_1939-9782707134455
[12] Sur le site de Lux, en ligne, https://luxediteur.com/menace-de-mort-aux-etats-unis-mark-bray-trouve-refuge-en-espagne/
[13] À titre d’exemple, voir Le Monde, https://www.lemonde.fr/international/article/2025/10/15/mark-bray-historien-americain-menace-de-mort-pour-ses-travaux-sur-l-antifascisme-s-exile-en-europe_6646949_3210.html
[14] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-l-idee/trump-a-decide-que-l-antifascisme-est-une-organisation-terroriste-discussion-avec-mark-bray-historien-americain-exile-8579558 et voir aussi https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-info-de-france-culture/a-ce-rythme-on-se-dirige-vers-une-sorte-de-fascisme-du-xxie-siecle-mark-bray-historien-qui-a-fui-les-etats-unis-2420394
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