Des énigmes, du sang et des larmes : la Série Noire a 80 ans

À l’automne 1945 sont publiés les premiers romans policiers de la Série Noire. Portée par Gallimard, cette nouvelle collection va connaître une audience grandissante jusqu’à aujourd’hui où on commémore ses 80 ans. Pourquoi un tel succès ? Tenter de répondre à cette question, c’est plonger dans une histoire d’un genre littéraire qui gagne en respectabilité au cours du XXe siècle : né à la marge, le roman policier est aujourd’hui plébiscité par le public. Il est également devenu un objet d’étude pour la recherche en littérature, en sciences sociales ou en histoire car il épouse toutes les périodes et rend compte les transformations sociales et politiques, tout en créant de nouvelles formes d’écriture. C’est aussi une porte d’entrée dans la littérature et il est de plus en plus utilisé dans l’enseignement comme support pédagogique et didactique. Les 80 ans de cette collection permettent de revenir sur une aventure littéraire sans égale. Plusieurs publications rendent hommage à cette collection devenue iconique : passage en revue ci-dessous.

Revenir sur les 80 ans de la Série Noire, qui symbolise l’aura du roman policier, ou plus encore du « polar » ou roman noir, cela permet de rappeler en premier lieu que ce genre littéraire a un lien privilégié à la fois avec la critique sociale et l’histoire du syndicalisme de l’éducation. En effet, l’un des principaux leaders dans l’entre-deux-guerres de la Fédération générale de l’enseignement (FGE qui est l’ancêtre de la FEN) Régis Messac (1893-1945)[1] est l’auteur de la première grande étude sur le genre du roman à intrigue : publié en 1929, son livre Le « Détective-Novel » et l’influence de la pensée scientifique[2] est la première étude scientifique sur ce genre littéraire. Ce n’est sans doute pas un hasard si le syndicaliste s’est intéressé au roman noir car ce genre a toujours eu partie liée à la critique sociale et à l’idée de transformation de la société face aux inégalités et aux injustices. C’est ce que montre aussi dès l’entre-deux-guerres, l’intellectuel allemand critique Siegfried Kracauer dans son livre Le Roman policier. Un traité philosophique[3]. Plus récemment, l’intellectuel de gauche Ernest Mandel, dirigeant de la IVème Internationale, a pu écrire une synthèse à ce sujet : Son Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier[4] illustre parfaitement les liens entre le polar et la critique de la société. Cela a une conséquence notable : beaucoup d’auteurs et d’autrices de polars sont ancrés dans l’engagement politique ou syndical et ce jusqu’à nos jours. Sans multiplier les références, on peut citer Thierry Jonquet, auteur de plusieurs romans dans la collection ( voir par exemple Les Orpailleurs, Série Noire n°2313, qui a été engagé politiquement à gauche, ou bien encore Patrick Pécherot qui fut journaliste pour la CFDT et qui s’inspire beaucoup de l’histoire sociale ( voir Terminus Nuit, Série Noire n° 2560 ou bien Les Brouillards de la butte, n° 2606). Il y a même un roman qui allie engagement, histoire sociale et mention du dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Maitron : Treize reste raide de René Merle ( Série Noire n° 2471).

Le polar et la Série noire : objet d’étude

Rappeler ces premiers éléments permet de situer le genre du roman policier dans la société et de mieux comprendre l’émergence et le succès de la Série noire. Après la Seconde Guerre mondiale, alors que le romain noir connaît un vif succès aux États-Unis depuis les années 1930 et que certains précurseurs comme Léo Malet[5] avec les aventures de Nestor Burma commencent à être connus en France, le directeur de la collection Marcel Duhamel va imprimer sa marque sur la littérature policière en France. Les débuts sont modestes mais à partir des années 1950 et 1960, la Série Noire connaît un vif succès : certains auteurs sont américains et placent comme héros des détectives ou policiers souvent désabusés mais toujours déterminés et marqués par la volonté de justice. De nouveaux auteurs français, souvent jeunes et marqués par les luttes sociales de l’époque s’emparent de ce genre littéraire de plus en plus populaire. Ces livres deviennent reconnaissables avec leur couverture noire au liséré jaune : littérature populaire ou roman de gare, délaissé en apparence par le public académique mais lu par de plus en plus de monde, le polar conquiert les lecteurs et les lectrices devenant un genre planétaire et dont beaucoup de romans sont adaptés avec succès au cinéma.

Plusieurs publications récentes reviennent sur les grandes évolutions de cette collection majeure : on peut tout d’abord citer une histoire du roman policier en bande dessinée par Claire Caland et Sandrine Kerion : intitulée sobrement Le Polar, cette BD[6] retrace l’histoire de ce genre littéraire avec réussite. Cela permet de comprendre les composantes du champ du roman policier en France et partout dans le monde, avec un foisonnement durant les dernières années. La Série noire n’est en effet plus la seule collection dévolue au genre, puisque la plupart des grandes maisons d’édition ont une collection dans ce domaine. Certaines d’ailleurs ont redynamisé ce secteur, comme la collection Rivages noir ou bien encore Actes noirs des éditions Actes sud.

Si l’histoire de la Série Noire a déjà été faite lors du 70e anniversaire[7], Gallimard a publié en novembre 2025 dans le cadre des 80 ans un livre de Natacha Levet et Benoît Tadié sur Les femmes de la Série noire[8]. En effet, le genre du roman noir, souvent perçu comme exclusivement masculin, a en réalité laissé une place de plus en plus importante aux autrices, d’autant que si on se penche sur le lectorat, la part féminine est aujourd’hui majoritaire[9]. On doit aussi souligner que de nombreux romans policiers célèbres de la collection ont été republiés dans une nouvelle traduction[10].

Plusieurs revues ont réalisé un dossier spécial sur la Série Noire. C’est le cas de la Nouvelle revue française, fer de lance de la maison Gallimard : le numéro de juin 2025 consacre plusieurs articles à ce sujet, avec de nombreuses références à l’auteur Jean-Patrick Manchette, figure tutélaire du néo-polar des années 1970-1980[11]. C’est aussi le cas de la revue Critique dont le dossier « Frontières du noir [12]»  est une belle réussite avec des articles passionnantes sur le roman noir et ses épigones. Une telle recension ne serait pas complète si on ne mentionnait pas le numéro spécial de la revue 813. La revue des littératures policières qui dresse un portait passionnant de cette collection mythique[13].

Enfin on doit également signaler un excellent Cahier d’enquêtes qui passionnera tous les amateurs et amatrices d’énigme et de mystère[14].

Le roman noir : du succès à l’outil pédagogique

Succès important, le genre littéraire du roman policier touche une lectorat plus large depuis quelques années[15]. C’est pourquoi on le retrouve comme objet d’études de plus en plus fréquemment[16], mais aussi comme outil pédagogique dans l’enseignement. D’un genre sous-estimé et souvent critiqué pour sa violence et son évocation réaliste de la société, le genre policier est pleinement entré aujourd’hui dans l’enseignement : on trouve dans la littérature jeunesse de plus en plus d’enquêtes policières adaptées à tous les âges, de nouveaux polars sont devenus des classiques de la littérature et plusieurs auteurs – on pense ainsi à Didier Daeninckx , l’un des premiers à avoir réussi à diversifier les publics, mais aussi Daniel Pennac et tant d’autres – sont étudiés dans les classes. Souvent, la littérature à énigmes est un outil pour entrer concrètement dans l’écriture : les ateliers d’écriture pédagogique privilégient aujourd’hui l’enquête policière pour apprendre à écrire des histoires et des romans.

Ce succès littéraire du noir se retrouve dans les nombreux salons consacrés à ce genre littéraire. L’un des plus importants en France, les Quais du polar à Lyon offre chaque année, en plus des rencontres et conférences, des activités pédagogiques pour les plus jeunes[17]. Cela illustre à la fois le dynamisme de la littérature policière et ses liens forts avec le monde de l’éducation.

Se pencher sur les 80 ans de la Série noire permet de mettre un coup de projecteur sur un pan entier de la littérature contemporaine, parfois encore jugée comme subalterne. Les quelques exemples évoqués ci-dessus montrent au contraire que c’est un genre dynamique ancré dans la société actuelle et ses enjeux, qui offre de nombreuses potentialités pédagogiques. En ces temps de fin d’année où l’on cherche parfois quoi offrir à ses proches, les références que l’on trouve dans cet article peuvent en outre donner des idées de cadeaux. Longue vie au polar et à la Série Noire !


[1] Voir sa notice biographique dans le Maitron https://maitron.fr/messac-regis-gilbert-antoine/ Il existe une association des amis de Régis Messac qui publie un bulletin, voir en ligne https://regis-messac.sitew.fr/

[2]  Publié aux Éditions Champion, Paris, 1929. Ce livre fondateur a été republié en 2011 aux éditions Les Belles lettres, https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251742465/le-detective-novel-et-l-influence-de-la-pensee-scientifique

[3] Siegfried Kracauer, Le Roman policier. Un traité philosophique, Petite bibliothèque Payot, 1979 ( 1ère édition en allemand 1922-1925)

[4] Ernest Mandel, Meurtres exquis. Histoire sociale du roman policier, la Brèche, 1986.

[5] Sur le parcours de Léo Malet, on peut lire sa notice biographique dans le Maitron https://maitron.fr/malet-leo-malet-leon-jean-dit-leo/

[6] Claire Caland, Sandrine Kerion, Le Polar, les humanoïdes associés, 2025, voir en ligne https://www.humano.com/serie/513

[7] C’est l’histoire de la Série Noire, 1945-2015, Gallimard, 2015.

[8] Natacha Levet, Benoît Tadié, Les femmes de la Série noire, Gallimard, 2025, voir en ligne https://www.gallimard.fr/catalogue/les-femmes-de-la-serie-noire/9782073101822

[9] Les Français et la lecture, année 2025 https://centrenationaldulivre.fr/donnees-cles/les-francais-et-la-lecture-en-2025

[10] Voir les dernières publications et rééditions https://www.gallimard.fr/livres/policier-et-sf/policier

[11] En ligne https://www.lanrf.fr/collections/la-revue/products/la-nouvelle-revue-francaise-n-661-printemps-2025

[12] « Frontières du noir » Critique, n°937-938, juin-juillet 2025, en ligne https://urls.fr/F7SXfd

[13] Voir en ligne https://www.blog813.com/la-revue-813

[14] Voir en ligne https://www.gallimard.fr/catalogue/le-cahier-d-enquetes-serie-noire/3260100036287

[15] Voir les chiffres de l’édition 2024-2025 https://www.sne.fr/document/synthese-des-chiffres-de-ledition-2024-2025/

[16] Voir par exemple Luc Boltanski, Énigmes et complots. Un enquête à propos d’enquêtes, Folio, 2024, https://www.folio-lesite.fr/catalogue/enigmes-et-complots/9782073046987

[17] Voir le programme pour la prochaine édition https://urls.fr/TOKu7y Il existe également une bibliothèque des littératures policières très active https://www.paris.fr/lieux/bibliotheque-des-litteratures-policieres-bilipo-2879 Sur la pédagogie, voir le cercle de l’enseignement de Gallimard https://www.cercle-enseignement.com/Lycee/Seconde-GT/Dossiers-thematiques/Le-roman-policier/(onglet)/3 ou bien encore plusieurs références ici https://liseo.france-education-international.fr/index.php?lvl=categ_see&id=12180


En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Centre de Recherche de Formation et d'Histoire sociale - Centre Henri Aigueperse - Unsa Education

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture