L’année 2026 sera marquée par les élections professionnelles dans l’ensemble de la fonction publique en décembre et cela mobilisera l’énergie de beaucoup de syndicalistes. À l’heure où le collectif marque le pas sur les intérêts individuels, où il est difficile de construire du commun et où les mécontentements se manifestent bruyamment, il est utile de se demander quels sont les ressorts et les motivations de celles et ceux qui continuent de s’engager. Pour nous aider, passage en revue de plusieurs travaux sur le sujet de l’engagement militant.
En 1976, l’intellectuel Yvon Bourdet publiait un livre au titre évocateur Qu’est-ce qui fait courir les militants ?[1] Il y expliquait que pour caractériser le monde du militantisme politique et syndical, il fallait se préoccuper des motivations des personnes qui se mobilisent durablement dans une organisation ou pour une cause. 50 ans plus tard, une telle approche est toujours d’actualité comme le montrent plusieurs études s’intéressant aux carrières militantes.
Motivations et carrières militantes
Comme le souligne le sociologue Olivier Fillieule, le concept de « carrière militante » s’est imposé récemment dans la sociologie du militantisme. Empruntée à la sociologie interactionniste américaine, cette notion calque le modèle militant sur le modèle d’une carrière professionnelle avec ses étapes successives d’enrôlement, de participation, de maintien de l’engagement ou de défection. Ainsi, « la notion de carrière permet donc de travailler ensemble les questions de prédispositions au militantisme, du passage à l’acte, des formes différenciées et variables dans le temps prises par l’engagement, de la multiplicité des engagement le long du cycle de vie. [2]» Une telle démarche permet de sortir d’une analyse trop individuelle faisant la part belle aux expériences et ressentis personnels ou bien encore de généralités trop souvent empruntées à la sphère spécifiquement politique[3].
C’est pourquoi pour mieux connaître les parcours d’engagement syndical, il est nécessaire de faire parler les acteurs et de disposer de données robustes, quantitatives et qualitatives. C’est ce qu’a fait le chercheur Ismaïl Ferhat pour constituer les données qui lui ont permis d’écrire son étude sur le syndicalisme dans le monde de l’éducation : il a ainsi fait passer un questionnaire par l’intermédiaire de plusieurs organisations syndicales aux militants et militantes déchargé.es pour leur organisation, afin de mieux connaître leur situation. Son livre Les syndicats de l’éducation nationale donne une photographie détaillée et actualisée sur un sujet peu prisé par la recherche en sciences sociales[4].
Nous ne disposons en effet que de peu d’études sur l’évolution actuelle du syndicalisme dans le monde de l’éducation, en dépit de travaux précédents importants, en histoire ou en sociologie. On peut ainsi citer l’étude fondamentale de Bertrand Geay, Profession : Instituteurs. Mémoire politique et action syndicale qui permet de mieux comprendre l’univers de cette profession dans le second XXème siècle. Mais on peine à disposer d’études plus actuelles.
Néanmoins, on dispose régulièrement de travaux sociologiques plus récents : ainsi, sur le sujet des AESH (Accompagnant.e des élèves en situation de handicap), on peut signaler l’article récemment paru dans la revue Travail, Genre et société reposant sur un entretien avec une AESH militante syndicale interrogé par les sociologues Pauline Sellier et Mathieu Uhel[5]. Cette forme d’entretien semi-directif entre des sociologues et des syndicalistes s’inspire d’une pratique que l’on retrouve régulièrement dans des revues comme Actes de la recherche en sciences sociales, qui vient de fêter ses 50 ans. Cela peut servir de base à des travaux de sociologie sur l’engagement, comme on peut le voir dans le livre de synthèse de Michel Pialoux, Le Temps d’écouter. Enquête sur les métamorphoses de la classe ouvrière[6].
Mesurer les évolutions
Même si le monde du syndicalisme de l’éducation ne fait pas forcément l’objet d’un grand nombre d’analyses actuellement, on peut se saisir de toutes les études à notre disposition pour tenter de dresser un portait à la fois actuel et utile pour les militants et les militantes. En effet, la stratégie syndicale peut se nourrir des avancées de la recherche en sciences sociales, afin de mieux connaître certaines évolutions et parfois d’aller contre des ressentis ou des idées reçues. Ainsi, l’étude récente de la DARES Comment sont perçus les représentants des personnels et les syndicats dans le secteur privé ? [7] permet de voir des évolutions positives : entre 2017 et 2023, les salarié.es du privé ont un regard davantage positif à la fois sur les délégué.es du personnel et sur l’action syndicale en général, ce qui peut aller à l’encontre de certaines représentations véhiculées actuellement. De même, l’étude annuelle « Fractures françaises » montrait récemment un regard plus confiant envers les syndicats, en particulier parmi les plus jeunes[8]. De tels constats, qu’il faudrait étayer avec d’autres données, soulignent un climat propice à l’engagement syndical ou plus largement à l’engagement tout court.
Toutefois, plusieurs publications nous alertent sur le fait que militants et militantes sont soumis à rude épreuve dans cette période complexe. Pour continuer à militer, il faut inscrire dans ses pratiques des dispositifs qui permettent d’éviter l’épuisement ou le découragement. C’est ce que montrent les sociologues Hélène Balazard et Simon Cottin-marx dans le livre Burn out militant. Comment s’engager sans se cramer[9]. D’autres expériences militantes, comme celle de Sarah Durieux, activiste et ancienne responsable de la plateforme change.org , illustrent la possibilité accrue de l’épuisement militant et propose des solutions pour continuer à militer en toute sérénité[10]. Ce livre, à la fois témoignage personnel et prise de hauteur proposant des alternatives bienveillantes pour continuer à militer dans des collectifs ou organisations, fournit des modalités applicables à beaucoup de structures militantes.
Car face aux difficultés, on peut s’attacher à deux idées qui solidifient un engagement épanouissant et source d’apport positif, individuel comme collectif. Ainsi, la sociologue américaine Mie Inouye dans son essai « Maintenant la solidarité[11] » insiste sur le concept d’ « endurance sociale » qui permet à chacun et chacune de poursuivre son engagement militant en dépit des difficultés. Plus largement, la question de la « joie militante[12] » est aussi à rappeler pour que l’engagement ne repose pas que sur des principes déceptifs.
Allier pratiques de la recherche, réflexivité et engagement syndical
Ce passage en revue de quelques travaux sur l’engagement syndical est bien sûr loin d’être exhaustif. Il montre cependant les possibilités d’une pratique de la recherche, alliée à la réflexivité, afin de mieux connaître le présent de l’engagement syndical. Cela peut créer les bases d’un dialogue prolixe avec les militants et militants qui ont parfois une perception biaisée à la fois de leur activité du quotidien et des finalités actuelles de l’engagement militant. Cette interconnaissance est un pilier du Centre Henri Aigueperse, centre de recherche, de formation et d’histoire sociale de l’UNSA Éducation qui doit avoir dans ce domaine un rôle de passeur. Mais on peut constater que les études sur le syndicalisme UNSA, que ce soit dans le monde de l’éducation ou plus largement de tous les champs professionnels, sont assez peu nombreuses, contrairement à d’autres organisations syndicales. Toutefois, dans le cadre de l’Agence d’objectifs de l’IRES, l’UNSA Éducation tente de combler de telles lacunes avec des travaux déjà publiés ou des études en cours[13]. Plus largement, l’un des objectifs du Centre Henri Aigueperse en cette année 2026 est de poursuivre ce travail de coopération entre militant.es et chercheur.es pour mieux comprendre ce qui fait courir les militants et militantes UNSA actuellement.
[1] Yvon Bourdet, Qu’est-ce qui fait courir les militants ? Stock, 1976
[2] Olivier Filieule « carrière militante » in Dictionnaire des mouvements sociaux, Presses de Sciences Po, 2009.
[3] Sur ce point voir l’article très intéressant de Joël Michel « Le Syndicalisme un horizon sans grandeur ? » Vingtième siècle, n°60, 1998, en ligne https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1998_num_60_1_2755
[4] Ismaïl Ferhat, Les syndicats de l’éducation nationale, PUF, 2025. Voir notre article https://centrehenriaigueperse.com/2025/03/23/entretien-avec-ismail-ferhat-a-propos-de-son-livre-les-syndicats-de-leducation-nationale/ L’auteur est membre du Conseil d’orientation du Centre Henri Aigueperse.
[5] Propos recueillis par Seiller, P. et Uhel, M. (2025). Clémentine, AESH et militante syndicale. Travail, genre et sociétés, 53(1), 5-20. , en ligne https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2025-1-page-5
[6] Michel Pialoux, Le temps d’écouter. Enquêtes sur les métamorphoses de la classe ouvrière, Paris, Raisons d’agir, 2019.
[7] Voir en ligne https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/comment-sont-percus-les-representants-du-personnel-et-les-syndicats-secteur-prive
[8] Voir notre article https://centrehenriaigueperse.com/2025/10/30/fractures-francaises-quelle-place-pour-les-syndicats/
[9] Hélène Balazard, Simon Cottin-Marx,Burn-out militant. Comment s’engager sans se cramer, Payot, 2025. Voir à ce sujet notre article https://centrehenriaigueperse.com/2025/10/06/comment-militer-sans-se-cramer/
[10] Sarah Durieux, Militer à tout prix ? Pourquoi nos collectifs nous font mal et comment les soigner, Hors d’atteinte, 2025, en ligne https://horsdatteinte.org/livre/militer-a-tout-prix/
[11] Voir en ligne https://mouvements.info/maintenant-la-solidarite/
[12] Carla Bergman et Nick Montgomery, Joie militante. Construire des luttes en prises avec leurs mondes, éditions du commun, 2021, en ligne https://www.editionsducommun.org/products/joie-militante-carla-bergman-nick-montgomery-traduction-juliette-rousseau
[13] Voir la liste des études publiées dans ce cadre https://ires.fr/publications/unsa/
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