Les séries sont-elles utiles pour transmettre l’histoire ?

Regarder des séries est devenue une des activités culturelles les plus en vogue, quel que soit l’âge et le milieu d’origine. En direct à la télévision, enreplay sur des smartphones, ou sur tous les supports multimédia grâce aux plateformes en ligne, tous les moyens et les horaires sont bons pour suivre une nouvelle série et être accro. Une telle activité marque notre imaginaire et façonne notre univers mental, et ce à tous les âges. Cela peut être particulièrement le cas en ce qui concerne les séries ancrées dans un contexte historique qui devient alors plus accessible et compréhensible à tous les spectateurs. Mais est-ce vraiment le cas ou n’est-ce qu’une illusion de proximité du passé : ces séries sont-elles devenues indispensables pour aider à transmettre l’histoire ?

La série Watchmen, tirée de l’œuvre culte de David Gibbons et d’Alan Moore[1], est diffusée à partir de 2019 aux États-Unis et dans le reste du monde. Mettant en scène des super-héros dans une époque imaginaire, elle s’ouvre pourtant sur un fait historique réel : le massacre de Tulsa (Oklahoma) qui causa plusieurs centaines de morts parmi la communauté afro-américaine en 1921[2]. L’ensemble de la série se déroulant dans une époque alternative à la nôtre, on ne comprend pas tout de suite que ce fait a réellement existé et qu’il ne sort pas de l’imagination des scénaristes de cette fiction. Ce prologue pose une partie des enjeux de l’intérêt des séries pour les historien-ne-s et pour les professeur-e-s d’histoire-géographie : peut-on les utiliser comme un moyen d’information et de transmission sur des sujets historiques ? Ces œuvres de fiction ne risquent-elles pas d’entraîner des confusions entre des faits imaginés et des faits historiques ? Quelle est plus globalement la vision du passé de ces séries de plus en plus plébiscitées par les jeunes et les moins jeunes ? Pour répondre à ces questions, il faut avant tout prendre au sérieux cet élément omniprésent dans la culture populaire d’aujourd’hui.

Le succès incontestable des séries

 Le monde des séries a une place de plus en plus grande dans le quotidien des adultes et des adolescent.es. L’ ouvrage de la philosophe Sandra Laugier, Nos Vies en séries[3] le montre avec soin. Si des séries historiques ont existé depuis les débuts de la télévision[4], elles offraient une vision traditionnelle du passé, basée sur des reconstitutions en « costumes » et un récit confinant à la perpétuation d’un passé mythifié souvent éloigné de la réalité historique. La profusion de nouvelles séries depuis le début des années 2000 a profondément modifié la donne : plusieurs d’ente elles s’ancrent à travers des héroïnes et des héros dans un passé mieux documenté. Comme le souligne Marc Bloch, l’une des fonctions de l’histoire est la distraction[5] ; il importe donc de partir de ce goût de la distraction et de la curiosité pour étudier plus précisément l’intérêt des séries dans la connaissance et la transmission de l’histoire.

L’une des autres caractéristiques de cette profusion de nouvelles formes culturelles est la diversification des pays de production : si la création de ces séries modernes a été dans un premier temps réservée aux États-Unis, on voit aujourd’hui la multiplication de séries crées dans de nombreux autres pays de tous les continents. Cela nourrit un imaginaire collectif plus diversifié et des références historiques multiples. Les œuvres qui se déroulent dans un passé identifiable ne sont pas toutefois les plus nombreuses : la science-fiction ou le récit du quotidien demeurent davantage plébiscités par le public. Mais les séries à intrigue sont aussi nombreuses et plusieurs d’entre-elles s’ancrent dans un récit historique clairement identifiable. C’est le cas en particulier des séries d’espionnage comme The Americans, Deutschland 83 ou plus récemment The Spy. Les deux premières sont un reflet de la période de la guerre froide, où les actions de subversion sont plus importantes que les conflits armés directs[6]. La troisième détaille un épisode du conflit au Moyen-Orient dans les années 1960. L’intrigue s’ancre dans un contexte qu’il est facile d’identifier : la crise des euromissiles par exemple fait l’objet de plusieurs épisodes dans The Americans ou Deutschland 83. On peut en regardant ces deux séries mieux comprendre les enjeux géopolitiques de la guerre froide, et c’est clairement une réussite qui permet de mieux transmettre tout un pan de l’histoire du XXe siècle. Cependant, si le contexte global s’ancre dans la réalité, les héros de ces séries sont des personnages de fiction. Cela oblige à ne pas considérer ces œuvres comme un simple reflet de la réalité passée : les personnages principaux sont toujours au centre de l’action et ils participent à infléchir les événements dans bien des épisodes. C’est grâce à leurs actions d’espionnage que la réalité historique est devenue celle que nous connaissons. Or, rien ne dit que l’évolution de la guerre froide se limite à une guerre de l’ombre entre agents de la CIA d’un côté et du KGB de l’autre. Une telle vision de l’histoire n’est pas conforme à la réalité et elle peut même poser des questions éthiques : si les actions des espions dans un contexte historique méritent d’être connues et étudiées comme le fait Alain Dewerpe dans son livre Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain[7], il faut cependant se garder de ne mobiliser qu’une vision du passé qui serait marquée par le seul sceau du secret. Cela pourrait en particulier entraîner une conception où subversions, trahisons, complots et conspirations ne seraient que le moteur de l’histoire. Cette dimension est à prendre en compte d’autant plus dans un dispositif d’enseignement qui peut être confronté à une trop grande crédulité des élèves. La série The Spy, qui s’inspire du destin réel d’un espion israélien, Eli Cohen, pourrait en théorie éviter l’ambivalence de la fiction, puisqu’il s’agit d’une série basée sur des faits réels. Mais dans ce cas, c’est la précision du contexte historique qui peut manquer à la compréhension : l’espion agit à partir des années 1950 en Syrie, pays touché par de nombreux changements politiques qui ne sont qu’effleurés dans les épisodes. On peine, si l’on se contente de suivre l’intrigue, à comprendre les enjeux de la période et à les replacer dans le contexte plus général des conflits au Moyen-Orient.

L’apport des séries à la transmission

Ces quelques exemples illustrent l’intérêt des séries dans l’enseignement de l’histoire : mieux comprendre une époque en suivant les aventures d’individus, ou bien encore assimiler les évolutions du contexte général des relations internationales. Mais des précautions d’usage sont cependant nécessaires : il faut en particulier ne pas heurter la sensibilité des élèves. En effet, ce type des séries contient de nombreuses scènes de meurtre et de violence, ou bien encore des contenus sexuellement explicites. Montrer la réalité crue de l’histoire peut aider à sa compréhension, mais les séries, basées sur les émotions, peuvent également faire que le public soit submergé par une identification et un registre émotionnel qui freinent finalement la connaissance de l’histoire.

Afin de mieux utiliser l’apport des séries, on peut s’aider de plusieurs travaux qui ont marqué récemment le champ historiographique. Ainsi, Ivan Jablonka, dans son ouvrage L’Histoire est une littérature contemporaine[8], réexamine en profondeur les liens entre la pratique de l’histoire et celle de la fiction, en insistant sur les ressemblances en particulier du point de vue de la narration. L’imaginaire peut avoir toute sa place dans l’écriture de l’histoire, sans s’écarter de la méthode scientifique. Cet appel à l’attrait de l’imaginaire dans la pratique historienne, on la retrouve également dans l’ouvrage de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles, paru en 2016[9]. Fruit d’une longue enquête sur l’histoire contrefactuelle, cet ouvrage permet d’interroger notre rapport au passé, la méthode historique en elle-même, ainsi que l’apport des émotions et de l’imaginaire dans l’opération historique. On peut retrouver en écho de telles interrogations dans deux séries européennes qui se situent à la même période de l’entre-deux guerres, Peaky Blinders et Babylon Berlin.

Une belle réussite illustrée par deux exemples européens

Peaky Blinders est une série composée pour le moment de six saisons. Un film clôturant l’aventure doit être diffusé dans quelques semaines. L’action se situe à Birmingham juste après la fin de la Première Guerre mondiale et l’on suit l’histoire d’une famille jusqu’aux années 1930. Les Peaky Blinders sont le nom d’un clan criminel, centré autour de la famille Shelby, dont les trois frères ont participé aux combats sur le sol français.

Les souvenirs de la Première Guerre mondiale reviennent très souvent dans la vie des Shelby : dans les premières saisons, l’aîné sombre dans un alcoolisme destructeur, le plus jeune est fasciné par les armes et l’utilisation de la violence. Ces vétérans en reconstruction peuvent être perçus comme une forme figurée et fictionnelle du concept de brutalisation élaboré par l’historien George L. Mosse, à l’origine de nombreux travaux sur l’histoire de la Première Guerre mondiale[10].

Les évolutions politiques sont aussi très présentes : la saison 4 fait apparaître la figure réelle de Jessie Eden, communiste et syndicaliste à Birmingham. Aux côtés des agitateurs communistes, on peut suivre également l’ascension du leader fasciste anglais Oswald Mosley.

Cette série offre un formidable exemple de la distorsion du récit historique par la fiction. Cela se retrouve dans la série Babylon Berlin, qui se compose de quatre saisons pour le moment. La 5ème saison finale ce cette série allemande sort également dans quelques semaines et se terminera par l’arrivé au pouvoir d’Hitler en 1933. On peut y suivre les aventures d’un inspecteur de police, Gedeon Rath, qui est lui aussi un survivant de la Première Guerre mondiale, confronté aux violences de l’Allemagne de l’entre-deux guerres. L’agitation communiste et la montée en puissance des nationalistes sont relatées, mais on y retrouve également une ambiance sombre et fantasque que les artistes expressionnistes avaient su décrire dans leur œuvre. Là encore, la fiction se combine à la réalité, sans qu’il soit possible dans un premier temps de faire la différence. La montée progressive du nazisme est toujours présente dans cette série qui comme pour Peaky Blinders donne un rôle majeur à la musique, qui est inspirée de l’époque présente. Ces deux séries, qui ont connu un très grand succès dans leur pays d’origine, sont une réussite qui permet de mieux comprendre l’ambiance d’une époque troublée. Pour des enseignant.es, cela peut également être un appel à creuser le rapport de la fiction au réel, en favorisant de plus les approches transdisciplinaires (avec les enseignements de langue par exemple).

La France paraît assez mal pourvue dans ce renouvellement des séries placées dans un contexte historique précis, en dépit de tentatives récentes assez décevantes. Le coût financier qu’implique la reconstitution du passé peut être un élément explicatif. Mais l’intérêt très fort des Françaises et Français pour l’histoire promet de belles surprises dans les mois à venir, sans aucun doute.

 On peut espérer qu’à l’avenir d’autres épisodes de l’histoire française puissent servir de cadre à de nouvelles séries et qu’elles serviront de support pour transmettre notre histoire commune.

Pour aller plus loin :

Peaky Blinders, six saisons, visible sur plusieurs plateformes.

Babylon Berlin, cinq saisons, dont une inédite, à voir également sur plusieurs plateformes.

A écouter « Peaky Blinders : gang industrie »

« Babylon Berlin : la République de Weimar à l’écran » Balises, le magazine de la BPI


[1] Alan Moore, David Gibbons, Watchmen, DC Comics, 2009.

[2] Le massacre de Tulsa méconnu en France est très présent dans la culture américaine et dans l’imaginaire audiovisuelle. Ainsi, la série The Lowdown ( 2025) récemment diffusée, évoque à plusieurs reprises cet événement historique.

[3] Sandra Laugier, Nos Vies en séries, éditions Climats, 2019. Voir aussi Sarah Sepulchre (dir.), Décoder les séries télévisées, De Boeck, 2011.

[4] Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore le temps. L’histoire au petit écran, Fayard, 2000.

[5] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Armand Colin, 2018 (rééd.)

[6] Odd Arne Westad, Histoire mondiale de la guerre froide (1890-1991), Perrin, 2019.

[7] Alain Dewerpe, Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain, Gallimard, 1994.

[8] Ivan Jablonka, L’Histoire est une littérature contemporaine, Seuil, 2014.

[9] Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles, Seuil, 2016.

[10] George Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, 1999.


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