Josette Cornec : pionnière du féminisme et du syndicalisme

En ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, il est utile de revenir sur le parcours d’une institutrice militante syndicale et féministe qui a marqué son époque : Josette Cornec (1886-1972), originaire de Bretagne, est aujourd’hui méconnue, mais elle a une importance essentielle au sein du mouvement féministe et du mouvement ouvrier dans la première partie du XXe siècle. De nombreuses nouvelles archives permettent de brosser un portrait plus complet de cette militante qui a combattu toute sa vie pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes.

Pour illustrer son rôle majeur au sein du mouvement syndical des années 1930, il suffit de rappeler que lors de la grande manifestation du 14 juillet 1935 marquant la naissance de l’alliance du Rassemblement populaire ( au pouvoir quelques mois plus tard sous la direction de Léon Blum[1]) c’est elle qui devait intervenir pour la région de l’Ouest. Les paroles de son discours insistent d’ailleurs sur le rôle des femmes dans ce mouvement naissant :

« Dans ce combat qui met les cœurs à l’épreuve et tend les volontés, les femmes de chez nous se montrent pas moins résolues que les hommes ». Et elle ajoute : « elles mettent leur élan, leur enthousiasme et leur vie au service de la liberté et de la paix. »

Elle associe ici aux mots d’ordre du Rassemblement populaire – « Pour le pain, pour la liberté, pour la paix » – la détermination des militantes qui œuvrent pour davantage d’égalité. Mais de telles paroles sont en réalité paradoxales : tout d’abord, même si c’est le journal Le Populaire, quotidien du parti socialiste qui nous permet de connaître la teneur de ce discours[2], Josette Cornec n’a pas eu la possibilité en réalité de prononcer ces paroles : en effet, la manifestation ayant pris beaucoup de retard, les différents représentantes et représentants des régions n’interviennent pas comme nous l’apprennent d’autres articles de la presse du lendemain. Elle était pourtant une des rares femmes qui devaient s’exprimer. Surtout, défendant dès ce moment l’égalité et promouvant le rôle syndical et citoyen des femmes, Josette Cornec ne pourra qu’être déçue par l’arrivée du Front populaire au pouvoir qui ne mit pas en application le droit de vote féminin en dépit des premières intentions[3]. Le premier gouvernent Blum avait toutefois trois femmes, dont l’institutrice et militante politique et syndicale Suzanne Lacore[4], ce qui est une innovation essentielle dans cette période.

               Le discours manqué de Josette Cornec lors de la naissance du Front populaire en juillet 1935 est une bonne illustration de la présence souvent effacée des femmes dans l’histoire du mouvement ouvrier et syndical : comme le souligne l’historienne Michelle Perrot : « le silence est l’ordinaire des femmes »[5]. Néanmoins, dans le cas de cette institutrice militante, il faut ici rappeler avant tout l’aide de nouvelles archives pour mieux connaître son parcours et le restituer dans les années du premier XXe siècle.

Jalons pour une histoire renouvelée du féminisme syndicaliste de l’éducation des années 1910 aux années 1930.

               L’engagement de Josette Cornec est aujourd’hui connu grâce à deux études biographiques et quelques autres travaux fondamentaux. Toutefois, beaucoup de faits majeurs la concernant sont encore trop méconnus, alors que plusieurs sources nous permettent de les étudier dans leur densité. C’est pourquoi il est utile avant tout de rappeler l’existence de ces archives qui permettent de dresser un portait plus fidèle[6].

               On dispose sur le parcours de Josette et de son mari Jean Cornec, lui aussi militant actif, d’un texte rédigé par son mari à la fin de sa vie : « Josette et Jean Cornec* instituteurs : de la hutte à la lutte 1886-1980 » est un récit autobiographique où les deux parcours militants se mêlent, avant tout sur la période 1910-1920, délaissant la seconde partie de leur engagement[7]. C’est une source très précieuse, que l’on peut compléter par un travail plus spécifique datant de 2002 sur la figure de Josette, rédigée par son fils et sa propre femme : Joséphine, Phine, fine. La vie passionnée de Josette Cornec (1886-1972)[8]. Ces deux documents, auxquels on peut ajouter la notice biographique du Maitron[9], reposent sur les riches souvenirs de Jean Cornec, mais aussi sur la documentation accumulée par le couple depuis les premiers temps de leur militantisme. Ils sont donc indispensables, mais ils ne sont pas exempts de défaut : en effet, les analyses proposées tout comme la sélection des événements évoqués reposent sur des choix qui mettent dans l’ombre beaucoup d’autres épisodes de la vie militante de Jean et Josette. On doit aussi souligner un côté hagiographique, très utile lorsqu’on souhaite rappeler la mémoire militante, mais qui nécessite un réexamen selon les méthodes scientifiques de l’histoire[10].

Pour aider à cette tâche, on dispose aujourd’hui d’un fonds d’archives personnelles du couple Cornec : cette documentation est associée à un fonds archivistique plus large disponible aux Archives du Monde du travail de Roubaix. Il s’agit du fonds SNI/SE-UNSA déposé à partir du début des années 2000[11]. La partie concernant les années 1910-1940 est en effet constituée non pas d’un fonds officiel du SNI mais des archives personnelles du couple Cornec sur l’ensemble de leur activité militante. C’’est une ressource indispensable sur l’histoire du syndicalisme de l’éducation, aussi bien pour la fédération unitaire de l’enseignement[12], à laquelle les deux instituteurs ont appartenu, que sur la genèse du syndicalisme des instituteurs dès les années 1910, ou bien encore sur leur action au sein du SNI dans les années 1930. S’y mêlent histoire nationale du syndicat et parcours militants personnels.

Par ailleurs, on dispose également des dossiers professionnels de Josette et Jean Cornec, conservés aux archives départementales du Finistère[13]. Ces deux dossiers professionnels sont très riches sur leur activité militante car ils ont été souvent en butte à leur administration ou aux actions contre eux des pouvoirs publics. L’ensemble de leur activité syndicale y est ainsi consigné. À ces dossiers professionnels, il faut ajouter les dossiers de surveillance issus du fonds de la Sureté nationale, disponibles à la consultation depuis quelques années seulement. Ces dossiers de surveillance, auparavant confisqués par les Soviétiques après la Seconde Guerre mondiale, sont là-aussi d’une richesse indispensable pour connaître l’activité des Cornec : comme souvent dans le cas des militants importants, Josette dispose de deux dossiers, l’un concernant les années 1916-1920[14] et l’autre les années 1922-1929[15]. On notera que ces deux dossiers s’arrêtent à la fin des années 1920, tout simplement parce que le couple milite à partir de cette date au sein du SNI et non plus dans d’autres organisations que les pouvoirs publics considéraient comme révolutionnaires. Pour autant le dossier de Jean va jusqu’aux années 1930, et y trouve beaucoup de renseignements sur sa femme.

Militer à quatre mains : le couple Josette et Jean Cornec

A ces nouvelles archives, il faut ajouter plusieurs autres fonds privés (comme le vaste fonds Maurice Dommanget disponible aux Archives Nationales) ou bien encore des témoignages : on peut plus particulièrement citer le témoignage de leur fils Jean datant du 4 mai 1994 au sein du séminaire conjoint du Centre fédéral de la FEN-UNSA et du Centre d’histoire sociale de la Sorbonne, séminaire mené conjointement par Guy Putfin et Jacques Girault. Ce dernier document est important pour connaître l’activité militante du couple, même si l’historien doit parfois l’utiliser avec précaution : ainsi, Jean Cornec fils, très lié au mouvement syndical après les années 1960, affirme que Josette et Jean n’ont jamais eu d’appartenance politique, et ont toujours privilégié l’engagement syndical. S’ils sont en effet passés du syndicalisme révolutionnaire au syndicalisme réformiste, ils ont toutefois appartenu à la SFIO durant la Première Guerre mondiale pour y insuffler une dimension pacifiste qui sera la marque de leur engagement jusqu’aux années 1940, ce qui contredit les propos de leur fils. Cela illustre l’importance du croisement des sources et de la nécessité de ne pas entretenir des faits rapportés sans vérification avec les archives disponibles. D’autres sources et plusieurs travaux peuvent aussi aider à mieux connaître le parcours de Josette Cornec : ainsi Anne Marie Sohn a étudié son engagement syndical[16] pour son travail de recherche sur les féministes syndicalistes. Des correspondances existent en outre et sont actuellement consultables : c’est le cas des échanges entre les Cornec et Madeleine Vernet, éducatrice et militante pacifiste[17]. Enfin, l’ensemble de la bibliothèque du couple, avec des centaines de brochures militantes, est conservée dans les locaux actuels du SE-UNSA.

De cet ensemble documentaire très vaste, on peut retenir que Josette Cornec, née Joséphine Mazé, a été la première à avoir une action syndicale dès avant 1910. Son compagnon puis mari Jean Cornec n’est arrivé au militantisme qu’en second, contrairement à beaucoup de couples qui militent à l’époque ensemble. Mais l’action commune du couple militant n’est cependant pas une exception dans le syndicalisme de l’éducation : on voit en effet dans ces années une telle configuration dans beaucoup de cas. Militer à quatre mains est la norme, à tel point qu’il est souvent difficile de savoir qui fait quoi exactement, tant l’action syndicale est commune[18]. Dans ce cas précis, les actions militantes autour du féminisme sont donc présentes chez les deux instituteurs, mais c’est Josette qui est la plus active : elle milite pour l’égalité salariale, la coéducation et les classes mixtes filles-garçons, mais aussi pour l’éducation à la sexualité et pour légaliser l’avortement. Enfin dès les années 1920, elle souhaite que les femmes puissent obtenir le droit de vote et cette revendication est réaffirmée lors du Front populaire avec force dans des dizaines de conférences syndicales qu’elle fait dans toute la France. C’est une militante féministe pionnière que nous avons déjà évoquée dans un article précédent sur son rôle dans la genèse historique de l’éducation à la sexualité, voir ici https://centrehenriaigueperse.com/2024/12/01/leducation-a-la-sexualite-une-revendication-ancienne-des-syndicalistes-de-lenseignement/

Féminisme, pacifisme et difficultés de positionnement

L’action de Josette Cornec est très riche et bien souvent passionnante. Les nombreuses archives permettent de reconstituer son parcours et de lui redonner l’importance qu’elle mérite dans l’histoire du mouvement syndicaliste et du mouvement féministe. Toutefois, en dernier point, on peut évoquer les éventuelles raisons de cette méconnaissance.

L’action féministe de Josette Cornec rencontre de nombreux succès à partir des années 1910 : les institutrices sont parmi les premières à obtenir l’égalité salariale. Elles militent fermement également pour la défense des personnels. Cela s’accompagne dans une volonté globale de changement qui les place dans une hostilité grandissante au système économique et social de l’époque. C’est pourquoi un grand nombre d’entre elles sont sensibles aux idées révolutionnaires que le syndicalisme porte alors, que ce soit dans les années d’avant 1914 au sein de la CGT, puis à la CGTU et dans des groupes minoritaires révolutionnaires, puis au sein du SNI et de la CGT réunifiée dans un souci d’efficacité et en lien avec les évolutions de l’histoire du mouvement ouvrier. Josette Cornec est également une des militantes qui s’engagent le plus pour la défense de la paix, en lien avec l’affirmation féministe. Cela est encore plus vrai à partir des années 1930 où les menaces de nouvelle guerre mondiale se font plus visibles. Josette Cornec milite fermement pour la défense de la paix à tout prix, devenant une activiste que l’on peut qualifier de pacifiste intégrale. Un tel positionnement, que partage Jean, perdure jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et même durant la période de l’Occupation. Cela entraîne de nombreux débats militants au sein du SNI devenu illégal, alors que d’autres choisissent l’action illégale pour défendre les principes de la République et chasser l’occupant du territoire. Ces difficultés de positionnement expliquent sans aucun doute le désengagement militant des Cornec après 1945 : on leur reproche leur pacifisme qui a pu s’accommoder d’une bienveillance envers le régime de Vichy, comme le montre des documents d’archives[19]. C’est pourquoi, ce n’est qu’à la fin de leur vie que Josette et Jean Cornec ont souhaité transmettre davantage la mémoire et l’histoire de leurs actions, délaissant toutefois certains épisodes que l’on peut aujourd’hui aborder avec davantage de sérénité.

Cela n’enlève rien à la nécessité de rappeler aujourd’hui le rôle pionnier de Josette Cornec en faveur de l’égalité femmes-hommes et son action syndicale visant à une amélioration des droits des femmes. En cette journée du 8 mars, il est utile de rappeler ce parcours ô combien inspirant.

Pour aller plus loin :

Outre les indications mentionnées en note :

La notice biographie de Josette Cornec https://maitron.fr/cornec-josette-nee-maze-josephine-dite/

L’hommage à Josette Cornec de l’Association pour la Sauvergarde et la Valorisation du Patrimoine Normalien du Finistère ( ASVPNF) avec de nombreuses informations complémentaires https://asvpnf.com/index.php/2025/10/19/hommage-de-lasvpnf/

Sur l’histoire du 8 mars , voir notre article https://centrehenriaigueperse.com/2026/03/07/journee-internationale-des-droits-des-femmes-pourquoi-le-8-mars/

Sur l’actualité du 8 mars et des combats à mener pour les droits des femmes, voir notre article https://centrehenriaigueperse.com/2026/03/05/choisir-legalite-des-sexes-maintenant-pour-garantir-un-avenir-equitable-et-prospere/


[1] Cette année 2026 sera marquée par plusieurs événements autour des 90 ans du Front populaire. Nous aurons l’occasion sur le site du Centre Henri Aigueperse de proposer des études et des recueils de documents sur le syndicalisme de l’éducation durant cette période. Voir sur la genèse du Front populaire le dernier livre d’un des meilleurs spécialistes, Jean Vigreux, Découvrir le Front populaire, éditions sociales, 2026.

[2] Discours de Josette Cornec, Le Populaire, 15 juillet 1935.

[3] Sur ce sujet voir Louis-Pascal Jacquemont, L’espoir brisé : 1936, les femmes et le Front populaire, Belin, 2016.

[4] Voir sa notice biographique dans le Maitron https://maitron.fr/lacore-suzanne-lacore-marie-suzanne-dite-suzon/

[5] Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Champs Flammarion, 1998. L’œuvre de cette historienne est majeure sur le sujet des femmes engagées dans la vie politique et syndicale.

[6]  Cette première exploration de nouvelles archives s’inscrit dans un projet de recherche plus large sur l’histoire renouvelée du syndicalisme de l’éducation que mène actuellement le Centre Henri Aigueperse. Par ailleurs, cela s’inscrit dans une étude universitaire en cours d’achèvement, Benoît Kermoal, «  Les militants socialistes entre guerre, paix et violence (Bretagne, 1910-1940), thèse en cours à l’EHESS.

[7] Jean Cornec, Josette et Jean Cornec* instituteurs : de la hutte à la lutte 1886-1980, éditions Clancier- Guénaud, 1981. Ce texte a été écrit par Jean après la mort de sa femme, sur l’insistance de leurs fils, également prénommé Jean, avocat responsable de la FCPE et du CNAL.

[8] Claudie et Jean Cornec, Joséphine, Phine, fine. La vie passionnée de Josette Cornec (1886-1972), éditions les Monédières, 2002.

[9] En ligne https://maitron.fr/cornec-josette-nee-maze-josephine-dite/

[10] Sur les différences entre mémoire et histoire au sein du mouvement syndical de l’éducation, voir Benoît Kermoal, Faire de l’histoire à travers l’action syndicale ? , IRES, 2025, en ligne https://ires.fr/publications/unsa/faire-de-lhistoire-a-travers-laction-syndicale-archives-memoires-temoignages-transmissions-repenser-les-pratiques-dans-lengagement-syndical/

[11] Voir en ligne https://recherche-anmt.culture.gouv.fr/archives/archives/fonds/FRANMT_IR_2011_14/open:all

[12] Voir à ce sujet Loïc Le Bars, La Fédération unitaire de l’enseignement. Aux origines du syndicalisme enseignant (1919-1935), Paris, Syllepse, 2005.

[13] Pour le dossier de Josette Mazé-Cornec, 1T 618 et pour celui de Jean, 1T 504.

[14] Archives nationales, fonds de la Sureté nationale, dossier Joséphine Mazé, 19940462/249 . Joséphine est le prénom de naissance de Josette qui en changea dès son début de militantisme pour un autre qu’elle estimait « plus musclé ». C’est pourquoi on retient davantage le prénom Josette.

[15] Archives nationales, Fonds de la Sureté nationale, dossier Josette Cornec, 19940437/358.

[16] Anne Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme. Les institutrices de la Fédération Unitaire de l’Enseignement de 1919 à 1935, thèse, 1973. On retrouve dans les archives du SNI/SE-UNSA à Roubaix le témoignage écrit de Josette Cornec envoyée à l’historienne.

[17] On trouve cette correspondance aux archives départementales des Yvelines, 3UI 477. Je remercie Mélanie Fabre, historienne du féminisme et de l’éducation pour cette indication.

[18] Voir sur ce point le dossier des Cahiers Jaurès, « Couples en socialisme, XIX-XXe siècles », n°247-248, dossier coordonné par Mélanie Fabre. Un travail en cours sur le couple Rollo, Joseph et Renée, montre de nombreuses similitudes.

[19] Cet article n’est qu’un résumé d’une recherche en cours sur l’action militante des Cornec, revue au prisme des nouvelles archives évoquées.


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