Nous avons demandé à Jean Paul Roux, secrétaire général de la FEN puis de l’UNSA Éducation de 1997 à 2002 de nous donner un témoignage sur l’action de Lionel Jospin, récemment décédé. Ministre de l’éducation nationale puis Premier Ministre, il a été une figure incontournable de l’histoire politique française des années 1980 aux années 2000. Il a eu durant son action dialogué et négocié régulièrement avec les représentants du syndicalisme de l’éducation.
« Le dernier départ de Lionel Jospin » par Jean Paul Roux
Il a parfois quitté ses responsabilités ou ses fonctions…Jamais ses convictions ni ses engagements !
Son dernier départ, le 22 mars 2026, est cette fois définitif. Mais il n’abandonne ni notre mémoire et encore moins l’Histoire des hommes d’Etat de ce Pays dont le nombre reste à ce point mesuré à gauche comme à droite…
Notre témoignage s’appuie sur une vingtaine d’années de dialogue, de débats, de confrontations. Jamais de rupture ni d’ignorance réciproque…
Et son humanité discrète ne lui épargnait parfois ni un compagnonnage inapproprié dans le choix d’un conseiller, ni quelques absences de clairvoyance dans le chemin qu’il traçait vers la magistrature suprême…Il savait alors se retirer avec dignité…Son image néanmoins restait intacte. L’unanimité dans l’émotion qu’a soulevée son décès en est le signe !
Il laisse à l’Histoire de notre Pays une loi indélébile sur l’éducation en 1989, la loi Jospin et, de 1997 à 2002, l’œuvre exceptionnelle, 5 années durant, d’un Premier Ministre à l’autorité sans partage puisque le Président de la République d’alors, Jacques Chirac, n’avait plus de majorité et que ses pouvoirs étaient de ce fait essentiellement protocolaires.
La loi Jospin.
En 1988 François Mitterrand entame son second mandat présidentiel.
Il nomme, dans le premier gouvernement, Lionel Jospin ministre de l’Education Nationale. Celui-ci est confronté dès le départ à un contexte d’urgence marqué par l’accroissement des effectifs et les difficultés de recrutement des enseignants. Sa loi va donc aborder les questions éducatives, les questions pédagogiques et celles des personnels. En ce sens elle est une novation dans l’histoire du système éducatif. Son élaboration va s’appuyer sur la négociation et le compromis voire les choix équilibrés qui dépendent de son arbitrage. Le dossier des personnels sera le plus complexe puisqu’il aborde à la fois les missions, les mises en cohérence statutaires, le rapport au statut général et la revalorisation. La négociation sera aussi soumise à la division qui traverse le mouvement syndical et, pour l’essentiel, la Fédération de l’Education Nationale. Elle débouchera sur un accord d’harmonisation et de revalorisation des corps enseignants étalé dans le temps. Un accord exceptionnel de par son ampleur et le budget qui lui sera consacré !
Mais la loi organise d’abord la scolarité en cycles, elle prévoit, pour les enseignants, la création des Instituts Universitaires de Formation des Maitres, elle crée le Conseil Supérieur de l’Education et les projets d’établissement.
Certes cette loi ne sera pas toujours appliquée avec le dynamisme nécessaire, elle sera maltraitée par les gouvernements de droite mais ses principes fondamentaux ont survécu au temps !
Ainsi Lionel Jospin est-il porteur de la plus importante réforme du système éducatif attachée à son histoire.
Le plus long mandat de Premier Ministre de la V° République !
Cinq années de mandat, de constance dans la démarche et un bilan incontestable, c’est ce que devrait retenir l’Histoire…
Les 35 heures, la Couverture Maladie Universelle, un plan pluriannuel de création d’emplois dans l’Education Nationale, le Pacte Civil de Solidarité qui annonce le Mariage pour Tous en 2013 sous la présidence de François Hollande…
Ce bilan incontestable laisse cependant la place aux inévitables points d’ombre !
L’échec d’un nouveau projet de réforme dans l’Education nationale sous la responsabilité d’un improbable ministre, Claude Allègre, qui ne laissera en mémoire que la marque de sa tonitruance brouillonne ! Sans nul doute cet échec pèsera sur les résultats du premier tour de l’élection présidentielle en 2002…Le refus d’un nouvel accord salarial dans la Fonction Publique en 2001, accord dont les partenaires étaient déjà trouvés, aura aussi son poids dans les résultats du 21 avril 2002…
En fait, une élection présidentielle au terme de 5 années de Premier Ministre était une situation qui ne s’était jamais encore présentée…
Lionel Jospin y est allé sur la base d’un bilan…C’était un projet qu’attendaient les électeurs ! L’équipe avait négligé les signaux inquiétants des sondages et de leur évolution. Le résultat fut implacable… La réaction trop tardive même si elle fût exceptionnelle. Le Front Républicain qui se forma quasi spontanément porta Jacques Chirac, au deuxième tour, vers une élection vertigineuse !
Mais le mouvement le plus émouvant, le plus impressionnant, déferla le 1er mai 2002, à trois jours du deuxième tour dans les rues de notre Pays !
A Paris, on avançait des chiffres vertigineux ! D’initiative Syndicale ces manifestations devinrent très vite Citoyennes, Républicaines…Trop tard !
Mais elles ont cependant longtemps porté sur l’Avenir…
Avancées, succès, réformes d’avenir…
Concertations, négociations, accords et compromis, tant dans les débats au Parlement, majorité et minorités, auquel revient le dernier mot, qu’avec le mouvement social, ses différences voire ses contradictions…
Lionel Jospin aura mené ces choix tant à la tête d’un parti de gouvernement que comme ministre de premier plan et surtout Premier Ministre inscrit dans la durée…
A la dimension du temps passé, ce bilan est désormais majeur, avec ses insuffisances, grâce à ces insuffisances qui inscrivent le chemin parcouru dans le temps.
L’hommage national, citoyen et populaire rendu au lendemain de son Départ place désormais Lionel Jospin dans cet espace réservé aux hommes d’Etat qu’il fût et qu’il demeurera dans l’Histoire.
Jean-Paul Roux
Secrétaire général de la FEN puis de l’UNSA éducation, 1997-2002
Pour aller plus loin :
Les biographies de Lionel Jospin et de Jean-Paul Roux dans le Maitron :
L. Jospin https://maitron.fr/jospin-lionel/
J.P. Roux https://maitron.fr/roux-jean-paul-roger/
Sur la loi de 1989 :
Ismaïl Ferhat, « Trente ans après, la loi de 1989 et ses héritages », note de la Fondation Jean Jaurès, en ligne https://www.jean-jaures.org/publication/trente-ans-apres-la-loi-jospin-et-ses-heritages/
Sur l’histoire politique et Lionel Jospin :
P.E. Guigo, La gauche plurielle (1997-2002), éditions bord de l’eau,2024
E.Steier, La genèse de la gauche plurielle, PUR,2021.
NB : photo d’illustration, droits réservés, archives FEN/UNSA
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