Hommage à Carlo Ginzburg, fondateur de la microhistoire

Carlo Ginzburg est décédé dans la nuit du 16 au 17 juin. Il était un des plus grands historiens de la fin du XXe et début du XXIe siècle, mondialement connu, et auteur de plusieurs livres qui ont marqué des générations d’étudiantes et d’étudiants et de passionné.es d’histoire. Il fut également un des principaux instigateurs de la microhistoire, une méthode qui renouvela considérablement l’histoire sociale, en proposant d’étudier l’histoire à travers un changement d’échelle, observant comme au microscope les dynamiques individuelles et les évolutions sur de petits territoires. Ce changement de paradigme a influencé jusqu’à aujourd’hui de nombreux travaux de la recherche en histoire.

Le travail de l’historien, entre méthode renouvelée et révélateur des inconnu.es de l’histoire

Carlo Ginzburg, né en 1939, a été dès le plus jeune âge marqué par les crises du XXème siècle et par son intérêt pour l’histoire. Ses premiers travaux ont concerné l’étude des procès en sorcellerie dans la région italienne du Frioul aux XVIe-XVIIe siècles. Il y analyse alors avec brio une phénomène de la sensibilité rurale de ce territoire : les adeptes d’un culte agraire de fertilité, les Benandanti, des sortes de « bons sorciers », se chargeaient de protéger les cultures et de faire face aux affres du temps. Dans le collimateur de l’Église, ils subissent rapidement les procès de l’Inquisition qui les assimilent à des adorateurs du diable. À travers les archives des procès, Carlo Ginzburg donne la parole aux accusé.es issus des classes populaires en tentant selon une démarche d’ethnographie historique de comprendre leur vie, leurs croyances et leur sensibilité. Son livre intitulé Les Batailles nocturnes[1] connaît rapidement un succès planétaire. Au-delà de son sujet, la méthode et le style d’écriture ont contribué à sa reconnaissance auprès de la profession des historiens et historiennes, parfois bousculé.es par ses hypothèses et ses analyses.

Quelques années plus tard, une autre voix du passé devint célèbre grâce à Carlo Ginzburg : Menocchio, un meunier toujours originaire du Frioul est accusé d’hérésie et l’historien peut reconstituer son univers mental, marqué par des idées originales, fruit de lectures diverses et d’énoncés approximatifs de Menocchio sur l’origine du monde ou sur l’au-delà. Intitulé Le Fromage et les vers[2] (métaphore qui correspond à la façon dont le meunier concevait le monde), ce livre connaît aussi un grand succès, offrant pour une des premières fois grâce au travail historique une description d’une vie subalterne que l’histoire académique ignorait trop souvent, entre attrait des « grands Hommes » et sérialité de l’histoire économique et sociale s’intéressant davantage aux groupes sociaux qu’aux parcours individuels. Là encore, on y trouve également une méthode implacable et une démonstration qu’on lit avec engouement.

Ces deux ouvrages, devenus des classiques de l’histoire sociale, ont contribué à l’élaboration d’une nouvelle méthode en histoire que Carlo Ginzburg initie avec d’autres historiens italiens[3] : la microhistoire[4]. Il a expliqué sa méthode dans un article qui a fait grand bruit et qui peut servir d’initiation à toute personne qui souhaite adopter une démarche historique dans un travail de recherche : « Signes, Traces, Pistes – Racines d’un paradigme de l’indice » est un article passionnant et foisonnant qui définit le paradigme indiciaire comme élément déterminant de la démarche historique. Cet article, associé à d’autres études, est publié en France pour la première fois en 1980 dans la revue Le Débat puis repris dans un recueil intitulé Mythes, emblèmes, traces[5].

Carlo Ginzburg en conférence : le cheminement d’une pensée au service de l’histoire

Ces trois indications bibliographiques ne donnent qu’un aperçu réduit de l’œuvre multiple et exigeante de Carlo Ginzburg. Ses travaux ont été à maintes reprises discutés, critiqués, mais ils ont surtout été à l’initiative d’un nombre considérable d’études historiques sur toutes les périodes qui ont repris les conseils de l’historien italien mondialement connu. Sa passion pour le passé et son intérêt pour l’histoire sociale s’illustraient dans ses conférences ou prises de parole toujours passionnantes et tellement foisonnantes qu’elles en étaient à certains moment presque difficiles à suivre.

On se souvient l’avoir écouté pour la première fois à la BNF en janvier 2001 dans un amphi clairsemé : Carlo Ginzburg devait faire une conférence ayant pour titre « l’écriture de l’histoire ». Sa voix tonitruante et son accent lorsqu’il s’exprimait en français ont subjugué le rare public présent alors : il y analysait des photographies, des affiches dans un tourbillon de références et d’ébauches d’hypothèses[6]. Et enfin un exercice périlleux : diffuser des images animées que l’historien n’avait jamais vu et réagir en direct avec sa méthode habituelle. Une prise de risque dans un monde académique parfois si conformiste !  Le journaliste Philippe Lançon quelques jours plus tard a décrit la scène : « Hypnotisant. D’emblée, petit choc de mystère : dans l’amphi désert et animé d’un crépuscule artificiel, un gigantesque portrait, projeté en diapositive sur le mur-écran, contemple durement le public : la tête froide, martiale, hypnotisante, de lord Kitchener en 1914.[7] » On se souvient à la fin de la conférence avoir pensé qu’on n’avait pas tout compris mais aussi qu’on pourrait dorénavant dire plus tard « J’y étais ». Autre décor, 10 ans plus tard : Carlo Ginzburg officiant dans le grand amphi de la Sorbonne, rempli à craquer cette fois-ci pour la 32ème conférence Marc Bloch initiée par l’EHESS. Il y analysait l’œuvre de Marcel Mauss et son essai sur le don[8]. Et là aussi, on pouvait alors se dire « Quelle chance d’être là ». Parce qu’assister à une conférence ou un séminaire de Carlo Ginzburg était une expérience sans commune mesure : on y apprenait beaucoup, on se perdait souvent, on notait des références et on rentrait ensuite chez soi avec une autre perception du monde et de la recherche en histoire.

Plus récemment, il était revenu sur l’œuvre de Marc Bloch, à la fois dans des écrits et des conférences. Son petit livre Dialogue avec Marc Bloch [9] illustre son intérêt pour le co-créateur des Annales qui sera panthéonisé le 23 juin[10]. Les deux grands historiens avaient beaucoup en commun, des combats pour l’histoire, à l’intérêt pour l’histoire des sensibilités et des mentalités jusqu’au rôle des intellectuels dans la Cité. Analysant l’apport de Marc Bloch, Carlo Ginzburg a pu écrire ses phrases qui sonnent comme un avertissement aux générations actuelles et aux générations futures : « Quand nous nous adressons aux générations qui viennent, nous devons admettre franchement nos défauts, en décrivant ce que nous avons essayé de faire contre vents et marées. Les générations qui viennent nous écouteront et elles feront autre chose que nous, comme ce fut toujours le cas. « Tristo è lo discepolo che non avanza il suo maestro » (l’élève qui ne dépasse pas son maître est un mauvais élève) a dit un jour Léonard.[11] »


[1] Carlo Ginzburg, Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires aux XVI-XVIIe siècles, Flammarion, Champs, nouvelle édition 2019, avec une préface de Patrick Boucheron.

[2] Carlo Ginzburg, Le Fromage et les vers, Flammarion, Champs, nouvelle édition,2019, avec une préface de Patrick Boucheron.

[3] Giovanni Levi, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont au XVIIe siècle, précédé de Jacques Revel « L’histoire au ras du sol », Gallimard, 1989.

[4] Pour une analyse complète, voir Jacques Revel, Jeux d’échelle. La microanalyse à l’expérience, Gallimard-le Seuil, 1996.

[5] Carlo Ginzburg, Mythes, emblèmes, traces, Verdier, édition de 2010.

[6] Voir son livre Peur référence terreur. : quatre essais d’iconologie politique, Presses du réel, 2013.

[7] Philippe Lançon, « Carlo Ginzburg prend la propagande entre quatre yeux » Libération, 2 février 2001.

[8] Voir en ligne https://www.youtube.com/watch?v=9oedBomMb3c

[9] Carlo Ginzburg, Dialogue avec Marc Bloch, Presses universitaires de Lyon, 2025.

[10] Nous reviendrons prochainement sur l’importance de Marc Bloch pour l’histoire sociale.

[11] Carlo Ginzburg, « Nos mots et les leurs. Une réflexion sur le métier d’historien, aujourd’hui », Essais, en ligne, https://journals.openedition.org/essais/2527


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