La « culture du milieu » en danger

Parmi les secteurs qui auront le plus subi les conséquences de la pandémie, celui de la culture continue à être dévasté et ce dans le monde entier. Selon l’UNESCO, « en mars 2020, l’industrie cinématographique mondiale avait déjà subi une perte de revenus de 7 milliards de dollars et les prévisions estimaient à 160 milliards la perte au cours des cinq années suivantes. Dans l’industrie de la musique, une fermeture de six mois pourrait coûter plus de 10 milliards de dollars en parrainages. Par rapport à l’année 2019, le marché mondial des éditeurs de livres devrait se contracter de 7,5 % en 2020 suite aux conséquences de la COVID‑19 ».

Cette situation sanitaire et les mesures de confinement ou de fermeture «ont déjà eu un impact très conséquent sur l’emploi dans les secteurs culturels et créatifs. De nombreuses institutions et organisations artistiques ont été contraintes de fermer ou de réduire leurs effectifs en raison de la pandémie ». C’est ainsi le cas pour « un tiers des galeries d’art (interrogées par Art Basel) qui ont réduit leur personnel de moitié. Dans l’industrie du cinéma, on estime que 10 millions d’emplois seront perdus en 2020, si l’on tient compte des effets indirects et induits »

Si une transition numérique rapide était attendue dans le domaine culturelle, elle a été terriblement accélérée du fait de la situation. Ainsi certains analystes estiment que ce sont cinq années de progrès qui ont été comprimées en l’espace de trois mois. « Le confinement dans le monde entier a propulsé notre interaction sociale et notre consommation culturelle presque entièrement dans la sphère numérique. Le secteur culturel et créatif est ainsi devenu le lieu d’exceptions et de limitations des systèmes de propriété intellectuelle en vue de faciliter l’accès – bien que dans certaines circonstances et sous certaines conditions – aux contenus créatifs. La diffusion et l’accès aux contenus créatifs se sont avérés indispensables pour faire face au confinement nécessairement imposé en réponse à la crise de la COVID‑19. L’accès à Internet est devenu un service essentiel alors même qu’environ 46% de la population mondiale reste privée de connexion Internet ».

De telles accélérations et transformations des pratiques ne sont pas sans conséquences. Économiques, évidemment, puisque se pose la question de la diffusion, des droits d’auteurs, du financement de la culture, mais aussi de la rémunération des artistes et des professionnels du secteur. L’UNESCO a, dans ce domaine, produit un guide à l’usage de tous les décideurs afin de répertorier les dispositifs d’aides et de soutiens pouvant être mis en œuvre et valoriser les bonnes pratiques répertoriées dans tous les pays : « La culture en crise. Guide de politiques pour un secteur créatif résilient » https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000374632/PDF/374632fre.pdf.multi.

Cette crise pourrait profondément fragiliser ce que le philosophe et directeur du département Culture et Création du Centre Pompidou Mathieu Potte-Bonneville appelle « la culture du milieu ». Il affirme dans un entretien à France culture que « du point de vue économique, l’année que nous traversons est dévastatrice pour la culture du milieu. Pascal Ferrand parlait de films du milieu pour désigner les films qui ne sont ni blockbusters, ni micro-productions cinématographiques, qui s’en sortent toujours parce qu’elles vivent de rienAujourd’hui, la culture du milieu est en danger car si les grandes institutions culturelles en France sont protégées – et il faut s’en réjouir, et si les micro-initiatives continueront à travailler avec des bouts de ficelle, il reste entre les deux un creux terrible » (https://www.franceculture.fr/emissions/affaire-en-cours/affaires-en-cours-du-mardi-03-novembre-2020 ).

Or, au-delà des structures, ce sont également les publics qui sont concernés. Certes, il a de très grandes chances -et c’est heureux- que dès sa réouverture le public de l’Opéra soit au rendez-vous. Les grandes institutions culturelles et artistiques mondiales retrouveront leur publics dès que confinements et fermetures cesseront. En attendant, leurs sites proposent de très nombreuses captations de spectacles et expositions virtuelles qui élargissent même largement leur public traditionnel.

De même, malgré la pandémie, chacun.e peut continuer à chanter dans sa salle de bain, peindre ce qui se passe à sa fenêtre, photographier son chat ou son poisson rouge…

Mais combien sont privé.e.s du club théâtre de la MJC, de la chorale du foyer rural, du cinéma de quartier, de l’exposition dans le hall de la mairie, du spectacle de danse de l’association voisine ? La numérisation n’est pas, dans ces cas, une réponse adaptée. Perdre l’habitude de sortir, d’aller voir, d’être curieux est un risque… celui d’affaiblir la « culture du milieu » et son public et avec elle, l’ensemble des liens sociaux, des relations humaines, des approches sensibles qu’elle tisse au quotidien.

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