Et si l’histoire s’intéressait (davantage) au financement de l’éducation ?

En cette période de votes des budgets des ministères et plus globalement de celui de l’État pour l’année 2023, la revue « Histoire de l’Éducation » consacre son numéro 157 (2022-1) aux « réformes de financement de l’éducation ». Une occasion de montrer que ce sujet n’est pas qu’économique, même s’il n’a, que de manière épisodique, intéressé les historiens. Dans leur article établissant une comparaison entre la Suède et la France sur cette question du financement de l’éducation, Clémence Cardon-Quint et Johannes Westberg rappellent qu’il « met ainsi en jeu un large spectre de questions, investies par de nombreuses disciplines : économie, droit, sociologie, science politique, politique publique comparée et, bien sûr, histoire. Les premiers promoteurs d’une approche historique du financement de l’éducation viennent de l’histoire économique quantitative : leurs travaux font suite à l’essor de l’économie de l’éducation sur les campus américains à la fin des années 1950 ». Si les chercheurs ont abordé une grande variété de sujets et mobilisé un large éventail de séries quantitatives développant l’intérêt de l’économie historique pour l’éducation et le capital humain jusqu’à aujourd’hui, les auteurs constatent que « dans le champ de l’histoire de l’éducation, en revanche, le financement de l’éducation n’a retenu l’attention des chercheurs que par intermittence ». Ils distinguent plusieurs vagues, mais toutes assez modestes. Ainsi, plusieurs ouvrages dans les années 1970 et 1980 abordent les éléments financiers dans leur étude de l’histoire sociale de la scolarité. « Mais les travaux traitant, dans une perspective historique, de l’origine des ressources (monétaires ou non monétaires) allouées à l’éducation et de leur répartition entre différents types de dépenses sont restés plutôt rares ». Dans son répertoire « Un nouveau champ pour l’histoire : économie et finances de l’éducation » Philippe Savoie, en 1993 tente « de favoriser les contacts et les échanges interdisciplinaires entre historiens et économistes », plusieurs études en histoire ou en sociologie mettant alors en lumière «l’implication financière des villes dans le développement de diverses formes de scolarisation ». Mais là encore, « les ouvrages individuels en histoire de l’éducation mobilisant largement les données financières sont restés rares en France, par comparaison avec d’autres pays ». Il en est de même pour les deux colloques organisés par Jean-François Condette, en 2010 et 2011 sur les aspects financiers et économiques de l’éducation. et pour les contributions publiées dans les deux ouvrages collectifs tirés de ces rencontres. Si elles « couvrent une grande variété de situations (du XVIe au XXe siècle), pour la majorité des auteurs, cette incursion dans les aspects économiques et financiers de l’éducation n’a pas été suivie par d’autres travaux ». Ce n’est donc que très récemment qu’émerge un « investissement nouveau sur ce terrain ».

Les auteurs de l’article regrettent ce faible intérêt d’autant que pour eux, « les historiens de l’éducation ont de solides raisons d’étudier le financement de l’éducation. En effet, dans la mesure où la plupart des décisions ont des implications financières, les études sur l’origine des ressources et leur répartition entre les différents postes de dépenses permettent d’approfondir notre connaissance des politiques et des pratiques éducatives, et de mieux identifier les postes de dépenses jugées prioritaires et ceux qui, à l’inverse, ont été peu ou pas financés. Les dépenses d’éducation peuvent ainsi être appréhendées non seulement comme des indicateurs documentant l’évolution des établissements scolaires et des systèmes éducatifs, mais aussi comme des indices permettant d’affiner notre compréhension des visions et des intentions de leurs financeurs ».

Parmi les multiples raisons évoquées pour tenter d’expliquer cet investissement réduit, il est intéressant de relever celle d’« un idéal normatif selon lequel l’éducation ne devrait pas dépendre de considérations économiques au risque de détacher artificiellement les phénomènes éducatifs de leur contexte socio-économique ». Une sorte de sacralisation de la démarche éducative s’appuyant sur la vocation de ses personnels et la croyance dans leur mission émancipatrice par la diffusion du savoir, qui n’est pas sans rappeler l’origine religieuse de l’enseignement. Alors que questionner et analyser l’histoire du financement de l’éducation revient à définir les axes prioritaires, les orientations valorisées et donc à mieux comprendre l’histoire même des politiques éducatives et leurs incidences sur celles d’aujourd’hui.

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Cardon-Quint, C. & Westberg, J. (2022). Le financement de l’éducation en France et en Suède : éléments d’historiographie. Histoire de l’éducation, 157, 11-50. https://doi.org/10.4000/histoire-education.7159

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