En France, l’extrême droite est aujourd’hui aux portes du pouvoir en dépit d’un sursaut pour la défense des libertés démocratiques. La courte campagne électorale réactive une question simple, même s’il est bien difficile d’y répondre dans l’urgence : comment lutter contre l’extrême droite ? L’expérience du passé pourrait peut-être nous aider à réfléchir et à agir. En ce sens, les années 1930 fournissent un cadre d’analyse intéressant. C’est plus particulièrement le cas si on s’intéresse au contenu d’un livre publié en mai 1939, devenu depuis un classique des sciences sociales, Le Viol des foules par la propagande politique, écrit par Serge Tchakhotine. Censuré dès sa parution puis interdit par les Allemands après juin 1940, cet ouvrage a été republié en 1952 dans une version augmentée. Comme tout classique, il est parfois davantage cité que lu, tant son contenu peut dérouter, tout comme le parcours de son auteur, Serge Tchakhotine. Russe réfugié en Allemagne, puis en France, il s’est intéressé à la psychologie sociale et à la propagande politique avec pour but ultime de trouver le meilleur moyen de lutter contre l’extrême droite. Celui à qui on donne en France le surnom de « Docteur Flamme » fournit dans son livre un ensemble de recettes qu’il estime efficaces. Mais était-ce vraiment le cas dans les années 1930 ? Peut-on s’en inspirer aujourd’hui ?
Docteur Flamme contre le nazisme

Les trois flèches dans la propagande du SPD allemand
Serge Tchakhotine (1883-1973) est un scientifique russe, élève du psychologue bien connu Pavlov. Partisan de la Révolution russe, il doit quitter son pays d’origine pour se réfugier en Allemagne. Là, il met au service des socialistes de ce pays son expertise pour lutter contre le nazisme. Un premier temps considéré comme farfelu et peu crédible, il réussit à convaincre les dirigeants du SPD (le parti social-démocrate allemand) qu’il détient les moyens scientifiques de lutter contre le nazisme. Un des chapitres du livre[1] revient sur l’un des aspects les plus connus de Tchakhotine à savoir l’invention du symbole des trois flèches qui se popularise dans les années 1930 dans plusieurs partis socialistes européens. L’auteur explique la genèse de cette nouvelle propagande : « Nous avons entre les mains le récit authentique et inédit de la suite des événements de cette année tragique [1932], où se jouait le sort de l’Allemagne et de l’Europe. Il est écrit par l’homme qui a été à l’époque le chef de propagande du ‘Front d’airain’ la grande organisation de défense antihitlérienne, créée par le parti social-démocrate allemand. »[2] En réalité, il l’avoue dans l’édition de 1952, il s’agit bien de lui qui était alors chargé de la propagande du SPD et qui est donc l’auteur de cette étude que l’on trouve à l’intérieur de l’ouvrage.
Pour lui, afin de lutter contre le nazisme, il faut faire appel à la raison mais aussi aux émotions. Il explique que la propagande politique agit sur deux profils de personnes différents : une minorité souhaite avoir une propagande basée sur les faits, sur la raison, pour être convaincu et ensuite convaincre. C’est le groupe actif pour Tchakhotine. Mais la grande masse (90 % de la population selon lui) est passive et est davantage sensible à des émotions primaires, comme la peur ou la menace. C’est ainsi que le nazisme a réussi à gagner les foules, en agissant sur l’instinct et les émotions. Pour cela, il faut former des militants aguerris qui sont à même d’influencer par la suggestion le reste des masses : « il faut que les chefs sachent où et comment faire agir sur les masses les symboles et les slogans, déclenchant à volonté leur comportement propice au régime. L’intimidation, la violence psychique, est toujours le régulateur suprême. »[3] Après avoir décrit la propagande du nazisme, il explique comment il faut résister : il faut agir en utilisant aussi les émotions, non pas les émotions négatives, mais les émotions positives, c’est ce qu’il appelle le principe du « socialisme actif ». Il faut faire usage des symboles, des actes, du rituel qui suscitent l’adhésion du plus grand nombre. Mais s’il peut y avoir intérêt à faire une démonstration de force, il faut se garder d’être violent, et manier chaque élément de propagande dans un plan d’ensemble : ainsi l’ironie est souhaitée, mais pas à une dose trop importante. C’est ainsi qu’il créé le symbole des trois flèches destinées à barrer symboliquement les croix gammées. Pour lui, le socialisme actif qui est la riposte à l’extrême droite repose à la fois sur une « ratio-propagande » (convaincre par les arguments) et une « senso-propagande » (susciter l’adhésion par la persuasion et l’émotion). La jeunesse selon lui a adopté sa méthode avec enthousiasme, mais cela n’a pas suffi à arrêter l’avènement du nazisme. Tchakhotine doit quitter le pays et arrive en France en 1934. Il prête ses services au parti socialiste, qui adopte peu à peu ses méthodes.
Le Docteur Flamme contre l’extrême droite en France

Dessin de Robert Fuzier, Le Populaire, 5 avril 1934.
La méthode de Tchakhotine est exportée en France avec l’adoption des trois flèches par la SFIO socialiste, mais aussi l’usage du poing tendu[4], tout comme celui de l’uniforme pour faire face aux troupes de l’extrême droite. Les rituels créant une mystique du socialisme actif sont privilégiés : « C’est cet optimisme actif qui donne l’élan, la joie, l’enthousiasme, qui mène l’homme à la lutte, à la conquête, qui décuple ses forces ».[5] Ces méthodes nouvelles bousculent les habitudes des militants socialistes et des dirigeants de la SFIO. L’usage de la force fait plus particulièrement peur à des socialistes habitués à agir dans un cadre plus policé et démocratique. Le mimétisme des méthodes est remis en cause, mais Tchakhotine met au plan le « Plan Flamme » destiné à combattre l’extrême droite en France[6]. Il a convaincu des dirigeants socialistes comme Marceau Pivert ou bien encore Jean Zyromski, tous deux situés à la gauche du parti. Le symbole des trois flèches se diffuse dans toute la propagande socialiste, devenant un symbole officiel des socialistes jusqu’en 1971. Les trois flèches et le poing levé se sont répandus dans les pratiques militantes, bien au-delà du milieu partisan socialiste. L’antifascisme, républicain ou révolutionnaire, s’empare plus particulièrement des trois flèches qui devient le symbole de la lutte contre l’extrême droite.
L’Ecole libératrice, publication du syndicat national des instituteurs, s’est intéressée au livre de Tchakhotine : c’est Georges Lefranc, professeur, animateur du collège du travail, socialiste et syndicaliste, qui se charge de rendre compte de l’ouvrage dans un article qu’il publie le 17 février 1940. Il ne retient d’ailleurs que certains points du livre, il est vrai très difficile à résumer : la question des « masses et la politique », à savoir comment agir sur les masses. Lefranc n’est que peu convaincu par l’ensemble de l’ouvrage, mais lui reconnait de nombreuses qualités, tout en insistant sur son caractère mystérieux[7]. Son article est toutefois très intéressant parce qu’il révèle la pensée de l’auteur[8] : actif militant très proche du SNI, Lefranc fait partie de ce groupe d’intellectuels, ultra-pacifistes et socialistes, qui depuis le déclenchement de la guerre en septembre 1939, se trouve totalement déstabilisé par les événements. Proche de la tendance ultra-pacifiste Redressement de la SFIO, dont le leader Ludovic Zoretti[9], lui-même syndicaliste enseignant, a été exclu du parti pour antisémitisme, Lefranc écrit plusieurs articles montrant ses doutes. Il ne croit plus au socialisme, il ne croit plus non plus en la République, et a des doutes mêmes sur la démocratie. Face au nazisme, il a perdu la conviction socialiste et son optimisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il accepte après la défaite le nouvel ordre de Vichy en devenant partisan de la collaboration et en étant séduit par le national-socialisme. En cela, il n’a pas retenu deux enseignements de Tchakhotine. D’une part, il est difficile de combattre l’extrême droite à cause de sa capacité d’attraction ; ensuite, il faut garder dans le combat une forme d’optimisme : « L’optimisme est un facteur puissant en politique, mais seulement s’il est actif, s’il se base sur la connaissance et la conscience de ses propres forces, s’il provient d’une vision claire des buts à atteindre et des moyens à employer[10] ».
Alors que dans quelques jours, l’extrême droite sera peut-être majoritaire après les élections législatives, les enseignements de Tchakhotine, toutes proportions gardées, sont intéressants et il faut les rappeler. Les situations ne sont évidemment pas comparables, et depuis la propagande politique a beaucoup évolué, avec de nouveaux outils et de nouvelles conceptions. Il n’en demeure pas moins que les recettes du docteur Flamme nous aident à nous préparer au pire et à envisager l’avenir. Être optimiste et actif !
Quelques articles historiques pour aller plus loin :
– E.Nadaud « le renouvellement des pratiques militantes de la S.F.I.O. au début du Front populaire (1934-1936) » Le Mouvement Social, n° 153, octobre-décembre 1990
– P.Burrin « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire » Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°11, juillet-septembre 1986.
– G.Vergnon « le poing levé, du rite soldatique au rite de masse. Jalons pour l’histoire d’un rite politique » Le Mouvement Social, n°212, juillet-septembre 2005.
– A.Collignon « Les Jeunes gardes socialistes, ou la quête du Graal révolutionnaire, 1930-1935 » Cahiers d’Histoire du Temps Présent, n° 8 2001.
– P.Pasteur « Le Semeur, la semence et le fidèle combattant de l’avenir ou la masculinité dans la social-démocratie autrichienne (1888-1934) » Le Mouvement Social, n° 198, janvier-mars 2002.
[1] Le livre est aujourd’hui disponible dans la collection « Tel » Gallimard depuis 1992. Nous utiliserons l’édition de 1939 qui est différente de la version disponible de nos jours.
[2] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard, 1939, p.169
[3] Op.cit, p.152.
[4] Philippe Burrin « Poings tendus et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire » Vingtième siècle, revue d’histoire, n°11, juillet-septembre 1986.
[5] Op. cit. p.247.
[6] Le plan a été publié dans la Revue Aden n°15, 2016. Présenté par l’historien Gilles Vergnon, ce plan aborde de nombreux aspects de la propagande mise en valeur dans le livre de Tchakhotine. Comme l’écrit Gille Vergnon, « son histoire et surtout celle de son influence restent largement à écrire » p.169.
[7] Georges Lefranc, « Les masses et la politique » L’Ecole libératrice, 17 février 1940.
[8] Voir sa notice biographique dans le Maitron https://maitron.fr/spip.php?article107802
[9] Voir sa notice biographique dans le Maitron https://maitron.fr/spip.php?article89648
[10] Op.cit p.251.
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