L’école de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme: conclusions de l’enquête IFOP

L’étude « L’école de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme » révèle une situation préoccupante concernant le climat social dans les écoles françaises. Commandée par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) ainsi que par la Fondation Jean-Jaurès et réalisée par l’Ifop auprès d’un échantillon national représentatif de 2 000 collégiens et lycéens, elle dresse le portrait d’un climat social scolaire fragilisé par la montée de l’antisémitisme, un défi majeur pour l’école de la République.

L’analyse qualitative d’entretiens avec des élèves juifs expose les diverses formes d’hostilité, allant des insultes directes aux moqueries banalisées et au rejet lié à la perception d’Israël. L’enquête quantitative confirme une imprégnation profonde de préjugés antisémites chez une part importante des élèves, avec des concentrations plus élevées dans certains milieux socio-culturels et géographiques.

Une accélération du phénomène depuis près de 2 ans

L’étude met clairement en évidence une augmentation significative de l’antisémitisme en milieu scolaire depuis le début des années 2000, avec une accélération alarmante après le massacre du 7 octobre 2023.

Les auteurs constatent un rajeunissement des auteurs et des victimes d’actes antisémites, indiquant une imprégnation de ces préjugés dès le plus jeune âge. L’antisémitisme à l’école prend de multiples formes, allant des insultes directes aux blagues de mauvais goût, en passant par une hostilité sourde et un déplacement de la haine sur la figure d’Israël, assimilée aux élèves juifs.

Le conflit israélo-palestinien s’importe de manière significative dans les écoles, servant de catalyseur à l’hostilité antijuive et entraînant un « amalgame identificatoire » entre les élèves juifs et la politique de l’État d’Israël. Les auteurs notent une difficulté pour les élèves à qualifier l’antisémitisme qu’ils subissent et une certaine « cécité » des enseignants face à ces manifestations. Ils décrivent une « judéophobie d’atmosphère » où les élèves juifs vivent dans un contexte où l’hostilité liée à leur origine ou religion est une possibilité constante. Ils évoque notamment une « déscolarisation » des élèves juifs de l’école publique, motivée par un sentiment d’insécurité.

Les chiffres clé de cette étude :

  • Une majorité écrasante de jeunes juifs (96 %) perçoivent une augmentation des actes antisémites en France depuis l’attaque terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre 20231 . De plus, 42 % d’entre eux affirment avoir déjà été victimes d’antisémitisme, et dans 22 % des cas, leur première expérience antisémite a eu lieu après cette date.
  • Les atteintes aux personnes à caractère antisémite constituent une part disproportionnellement élevée (près de 60 %) de l’ensemble des atteintes à caractère raciste ou religieux, alors que la population juive représente moins de 1 % de la population française.
  • Dans l’enseignement public, on observe une augmentation significative des actes à caractère antisémite recensés, passant de 400 pour l’année scolaire 2022-2023 à 1 670 pour l’année scolaire 2023-2024.
  • Le collège est l’établissement scolaire le plus concerné par les signalements d’actes racistes et antisémites, représentant à lui seul 53 % de ces signalements.
  • En 2024, une majorité des victimes (62 %) d’actes antisémites déclarent avoir subi ces violences au sein d’un établissement scolaire, et 42 % affirment que cela s’est produit à plusieurs reprises.
  • Les enquêtes de victimation, comme celle de Fondapol/AJC en 2020, révèlent que 84 % des jeunes juifs âgés de 18 à 24 ans ont déjà été victimes d’au moins un acte antisémite au cours de leur vie . Ce pourcentage est significativement plus élevé que pour les autres tranches d’âge de la population juive.
  • Les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur ne donnent qu’une vision partielle de la réalité de l’antisémitisme en France, car ils reposent uniquement sur les actes ayant fait l’objet d’un dépôt de plainte, d’une main courante ou d’une saisine du parquet . De nombreux actes antisémites ne sont donc pas comptabilisés.

Que quels préjugés est-il question précisément?

D’après l’étude, l’antisémitisme en milieu scolaire repose sur plusieurs grands types de préjugés antisémites, allant des stéréotypes classiques à l’antisémitisme contemporain. Ces préjugés incluent notamment :

  • Des préjugés liés à l’argent :

L’idée que « les juifs aiment plus l’argent que les autres Français »: 22 % des élèves du second degré partagent cette opinion .

L’acceptabilité de « faire une blague à un élève juif en lui disant qu’il est radin » : 17 % des élèves jugent cela acceptable.

L’affirmation qu’ « un juif, c’est riche » : 21 % des élèves sont d’accord avec cette affirmation.

  • Préjugés liés au pouvoir et à l’influence :

L’idée que « les juifs disposent de lobbies très puissants » . Plus d’un tiers des élèves (39 %) le pensent .

La croyance que « les juifs contrôlent les médias ». Environ un quart des élèves (24 %) y croient.

L’opinion que « les juifs ont trop de pouvoir ». 20 % des élèves partagent cette opinion .

Le sentiment que « les juifs s’estiment souvent supérieurs aux autres ». 36 % des élèves en REP/REP+ partagent cet avis, contre 20 % hors REP/REP+.

  • Des préjugés liés à l’instrumentalisation de la mémoire de la Shoah :

La pensée que « les juifs utilisent la Shoah et le génocide dont ils ont été victimes pour défendre leurs intérêts ». Plus d’un quart des élèves (28 %) le pensent.

  • Des préjugés liés à Israël et à la double allégeance :

L’idée que « les juifs sont plus attachés à Israël qu’à la France ». Ainsi, 44 % des élèves partagent cette considération antisémite classique de l’extrême droite.

L’opinion que « les juifs sont responsables de la guerre dans la bande de Gaza » : 25 % des élèves le considèrent.

Quelles perspectives les auteurs dressent-ils de ces constats ?

Les autres ne proposent pas de recommandations, mais en s’appuyant sur les constats de l’étude, on peut déduire plusieurs pistes d’actions et des enjeux importants qui pourraient être considérés comme des recommandations implicites de cette étude:

L’amélioration de la collecte et la publication des données sur l’antisémitisme scolaire : l’étude souligne la divergence significative entre les chiffres du SPCJ/ministère de l’Intérieur et ceux du ministère de l’Éducation nationale. Elle note également le caractère tardif de la publication des données par le ministère de l’Éducation nationale. Rendre plus systématique, transparent et exhaustif le recueil et la diffusion des statistiques sur les actes antisémites dans les établissements scolaires, permettrait une vision plus fidèle de l’ampleur du phénomène.

Mieux appréhender le « chiffre noir » de l’antisémitisme scolaire : L’étude mentionne que de nombreux actes antisémites ne font pas l’objet de signalements ou de plaintes. Développer des outils et des approches permettant de mieux comprendre et de prendre en compte les formes d’hostilité antijuive qui ne sont pas officiellement recensées, telles que les micro-agressions, les blagues et l’ostracisation éclairerait la part d’ombre laissée au tableau déjà bien sombre. Le recours aux enquêtes de victimation est présenté comme un moyen utile pour appréhender ce « chiffre noir ».

Le renforcement de la formation et la sensibilisation des personnels de l’éducation : L’étude révèle une certaine « cécité » des enseignants face à l’hostilité antijuive. Elle souligne également la difficulté qu’ont les enseignants à qualifier l’antisémitisme et à en apprécier la gravité. La formation initiale et continue des enseignants et des personnels d’encadrement sur la définition, les manifestations et les enjeux de l’antisémitisme à l’école, afin de favoriser une meilleure reconnaissance et une prise en charge plus efficace de ces situations est sous-jacente.

Encourager la parole des élèves victimes et faciliter les signalements : L’étude montre que les élèves victimes d’antisémitisme ont souvent du mal à qualifier ce qu’ils vivent et hésitent à en parler aux adultes. La peur des représailles et le manque de confiance dans la réaction des adultes semblent être des freins au signalement. Créer un climat de confiance et de sécurité dans les établissements scolaires, d’encourager les élèves à parler des actes antisémites dont ils sont victimes ou témoins, se donner les moyens de mettre en place des procédures de signalement claires et efficaces devraient être de réelles mesures à mettre en œuvre dans le système scolaire.

Mieux comprendre l’impact du conflit israélo-palestinien sur l’antisémitisme à l’école : L’étude met en évidence le rôle du conflit au Proche-Orient comme catalyseur et vecteur de l’antisémitisme en milieu scolaire. Approfondir l’analyse des mécanismes par lesquels ce conflit se traduit en hostilité antijuive à l’école, notamment à travers l’amalgame entre les élèves juifs et la politique de l’État d’Israël semble être un levier d’action.

– L’étude constate une augmentation du nombre d’enfants scolarisés dans les écoles juives privées, motivée en partie par des préoccupations de sécurité. Elle souligne de fait l’importance d’identifier les « manquements de l’école républicaine dans sa fonction d’accueil universel » qui conduisent certaines familles à déscolariser leurs enfants de l’Ecole publique.

Télécharger l’étude

Pour aller plus loin :

L’antisémitisme à l’école, entre préjugés et violences, par Smaïn Laacher pour la Fondation Jean Jaurès

Notre article Faire face à l’antisémitisme


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