Un enseignement langagier repensé pour plus de solidarité

Lors d’un précédent article, nous évoquions, à l’occasion d’une table ronde en présence d’Eliane Viennot, l’importance de redonner toute sa place à la moitié du genre humain dans le langage courant.

Dans le prolongement de cette première réflexion, la lecture de son ouvrage « Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! », nous amène aujourd’hui à proposer des pistes de réflexion pour un enseignement du français repensé.

La réflexion plutôt que la domination

En premier lieu, il est essentiel de rappeler que la règle de « l’accord de proximité » n’a jamais été abrogée tout autant que celle de l’accord selon « le sens » (p116-117). A ce titre, envisager de féminiser ou de pluraliser en fonction du sens et des idées sous-tendues par le texte permettrait une réflexion bien plus intéressante et dynamique sur la langue que la stricte application d’un cadre grammairien dichotomique.

L’inversion de l’ordre établi – acte 1

L’usage de liste dans l’illustration des règles d’orthographe, de vocabulaire ou de grammaire est lui aussi à questionner. Comment justifier en effet qu’un terme féminin soit la déclinaison systématique d’un terme masculin ? Les origines latines seront certainement convoquées, mais quid des mots issus d’autres origines ou des mots « nouveaux » issus des pratiques langagières récentes ? Inverser le process, aussi peu couteux soit-il, permettrait de mettre en valeur toute la richesse du langage et donnerait (enfin) une place entière aux mots féminins sans pour autant amputer son homologue masculin quand il existe : « la princesse (féminin), le prince (masculin) et non plus « prince, féminin princesse ».

L’inversion de l’ordre établi – acte 2

Autre usage fortement installé à questionner : celui de l’exemple. A ce titre, nous ne résistons pas à reprendre celui qu’Éliane Viennot extrait du Bescherelle pour appuyer son propos : « un amant couronné/ une amante insensée » (p101-102). Indépendamment du contexte un peu « daté » de cette citation, la question de la (re)qualification du féminin par rapport à son pendant masculin est cruciale.

Ainsi, une attention particulière, et là encore peu onéreuse, pour proposer des exemples égalitaires comme une vigilance à mieux expliciter les choix par le contexte dont ils proviennent permettraient un rééquilibrage linguistique et in fine social.

La (re) naissance des effacé·es

Comment comprendre que ce que la loi permet, le français ne le pourrait pas ? La langue, qui est avant tout un objet commun et partagé par un peuple, est en France un marqueur élitiste en faveur d’une minorité très excluante. L’effacement de multiples termes notamment liés aux métiers et titres en est une illustration parfaite et il est plus que nécessaire de rappeler leur existence et donc leur possible usage. Comme nous le rappelle Éliane Viennot, autrice, poétesse, magistrate (…) ont tout autant leur place dans les textes que coiffeuse, crémière ou assistante qui eux n’ont étonnamment pas subi les foudres caudines de l’effacement (p121).

La (re)connaissance des effacé·es

Faciliter l’accès, et donc l’usage, à ces occurrences volontairement oubliées, nécessite cependant d’une part de rétablir la liste des termes existants et d’autre part d’arrêter d’inventer des « termes minorés » ou redondants pour dire le réel. Une femme écrivant de la musique est une compositrice et non une compositeure (qui semble mieux sonner à l’oreille non musicale de certain·es) tout comme une chercheuse trouvera certainement aussi bien qu’une chercheure (terme inventé dans les années 1980) (p122) ou qu’une autrice écrira aussi vite qu’une femme auteur (p133).    

L’émancipation par le travail collectif

Enfin, dernier axe à investiguer, et non des moindres, émanciper le féminin du genre masculin présenté à tort comme généraliste. La boulangère n’est pas la femme du boulanger ni une entité indistincte de ce dernier mais bien une personne autonome capable de fariner les miches comme tout membre de sa profession. De même, les avocates représentent à elles seules la moitié de leur métier et ont autant le droit de susciter les vocations que leurs confrères (p132).

En bref, en redonnant toute sa légitime place à la moitié la composant, l’humanité française parlerait un langage bien plus égalitaire qu’elle ne prétend le faire aujourd’hui et incarnerait enfin le modèle universel qu’elle érige en drapeau depuis 1789.

Eliane Viennot Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !  iXe Éditions Version augmentée Septembre 2022


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