Robert Badinter au Panthéon : l’honneur de la justice et témoignage d’André Henry

Ce 9 octobre, date anniversaire de la promulgation de la loi d’abolition de la peine de mort, la République rend un hommage solennel à Robert Badinter en l’accueillant au Panthéon. Monument des grandes figures de la conscience républicaine et de l’histoire de notre pays, il devient désormais le lieu où repose celui qui fit triompher l’humanisme sur la vengeance et la raison de justice sur la raison d’État. À cette occasion, nous avons recueilli le témoignage d’André Henry, ancien secrétaire général de la FEN et ministre du temps libre en 1981, aux côtés de Robert Badinter, alors ministre de la justice.

Une victoire historique : l’abolition de la peine de mort
Ministre de la Justice de 1981 à 1986, Robert Badinter (1928-2024) prononce, le 17 septembre 1981, à l’Assemblée nationale1, l’un des discours les plus marquants de la Ve République. Sa voix, grave et calme, porte alors un message universel :
« Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. »
La loi d’abolition de la peine de mort, promulguée le 9 octobre 1981, marque une rupture historique et morale. Par cet acte, la France rejoint le camp des pays qui affirment que l’État ne peut disposer de la vie d’aucun de ses citoyens.
Badinter en fait, tout au long de sa vie, le cœur d’un combat universel : contre toutes les formes d’exécutions, d’injustices et de traitements inhumains.

Une vie marquée par la perte et la foi dans la justice
En 1941, Simon Badinter, père de Robert, fuit Paris pour Lyon avec sa femme et leurs deux fils. La famille espère trouver refuge en zone sud, sous le régime de Vichy. En 1943, Simon Badinter est arrêté par la Gestapo à Lyon, déporté et assassiné au camp d’extermination de Sobibor (Pologne).
Robert Badinter, alors adolescent, découvre à la Libération les circonstances de cette disparition : une blessure intime et un traumatisme fondateur.
Cette tragédie scelle son rapport à la justice. Devenu avocat, il défend en 1972 Gérard Bontems et Patrick Henry, deux condamnés à mort, plaidant non la cause de leurs actes, mais celle de la vie. Il refuse la barbarie d’État et considère la peine capitale comme inhumaine et inacceptable.

Le symbole Klaus Barbie : la justice sans vengeance
En 1983, Klaus Barbie, le « boucher de Lyon »2, est extradé de Bolivie. Robert Badinter, alors garde des Sceaux, ordonne qu’il soit incarcéré à Montluc, là même où il avait emprisonné et torturé des résistants et des Juifs pendant la guerre — parmi lesquels Simon Badinter.
Ce geste n’est pas de vengeance, mais de justice républicaine : Barbie bénéficie d’un procès équitable, preuve que la démocratie n’imite jamais ses bourreaux.

L’universalité du combat pour la justice, l’éducation et la mémoire
L’héritage de Badinter dépasse les frontières. Son combat pour l’abolition universelle de la peine de mort a inspiré des générations de militants et de juristes, en France et à l’étranger. Robert Badinter a œuvré à la modernisation de la justice et à la défense du droit à un procès équitable, à la dignité des détenu.es et à l’indépendance des magistrat.es. En 1982, il a également décidé la dépénalisation de l’homosexualité dans notre pays
Son parcours illustre la force de l’éducation républicaine et l’importance d’une conscience citoyenne éclairée. Il faut également souligner que l’action du ministre de la justice s’est nourri de l’expérience de l’histoire (il a ainsi co-écrit avec sa femme Elisabeth la biographie de Condorcet) et des travaux de la recherche : ainsi, pour améliorer le sort des détenu.es, il a participé activement à un séminaire de recherche sur la prison républicaine à l’EHESS avec l’historienne Michelle Perrot afin de nourrir sa réflexion sur la détention à la fin du XXème siècle. Rares sont les responsables politiques actuels qui se sont autant inspirés des travaux de chercheur.es et d’historien.nes pour guider leur action publique.
Sa panthéonisation résonne comme un rappel essentiel : l’histoire, l’éducation à la liberté, à la justice et à l’humanité restent les meilleures armes contre toutes les formes de barbarie.


Le témoignage d’André Henry, ministre du temps libre en 1981, aux côtés du ministre Badinter

André Henry, ancien secrétaire général de la FEN (Fédération de l’éducation nationale) et ministre du temps libre en 1981 a accepté de répondre à nos questions sur Robert Badinter :
1/ Vous avez côtoyé Robert Badinter au gouvernement nommé en mai 1981, quelle image gardez-vous de lui ?
Robert Badinter m’est apparu comme un homme simple doté d’une fine intelligence. Ses interventions au Conseil des Ministres étaient marquées par une rigueur et une finesse de pensée qui impressionnait. Il vivait intensément dans son monde, celui de la Justice avec un J majuscule.
2/ Quelles sont selon vous les actions les plus importantes menées par Robert Badinter au gouvernement ?
Chaque Ministre est d’abord focalisé sur les responsabilités dont il a la charge. Mais ce qui nous a toutes et tous frappés, c’est son engagement passionné pour la suppression de la peine de mort. Passionné et courageux, car nous savions tous que l’opinion publique était hostile et restait encore favorable à la peine capitale.
3/ À l’heure de sa panthéonisation, que peut-on selon vous retenir d’essentiel pour l’avenir sur son action et sur sa pensée ?
Exercer des responsabilités ministérielles exige une prise de conscience que le service de l’Etat n’est comparable à aucun autre. Les actions conduites par Robert Badinter plus que celles de bien d’autres Ministres sont à l’honneur de la République française. Car il faut beaucoup de volonté, beaucoup d’abnégation, une pensée ferme pour changer à ce point la vie d’une société. Je suis de ceux qui sont fiers d’avoir connu cet Homme.


Pour aller plus loin :
Toutes les informations sur la cérémonie du 9 octobre : https://www.paris-pantheon.fr/agenda/hommage-solennel-de-la-nation-a-robert-badinter-au-pantheon

Deux livres parmi une œuvre riche :
– Robert Badinter, La Prison républicaine, Paris, Fayard, 1992 (qui reprend le travail évoqué du séminaire sur la prison de l’EHESS)
– Elisabeth et Robert Badinter, Condorcet. Un intellectuel en politique, Livre de poche, 1990.

  1. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00004546/discours-integral-de-robert-badinter-sur-l-abolition-de-la-peine-de-mort ↩︎
  2. Procès de Klaus Barbie https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/proces-klaus-barbie-boucher-lyon ↩︎

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