A l’occasion de la Journée mondiale du souvenir des victimes de la circulation routière[1], le centre Henri Aigueperse souhaite revenir sur la naissance de la prévention routière. En effet, inscrite de manière indiscutable dans le paysage législatif actuel, la politique de prévention routière ne s’est pas construite sans difficulté ; pendant très longtemps, elle a même été niée comme devant faire partie des préoccupations étatiques. Ainsi, dans les années 1950-1960, la voiture, alors en plein essor, est synonyme d’une liberté individuelle ne semblant pas pouvoir souffrir de règles restrictives à son usage.
Un évènement local symptomatique d’une société inégalitaire
Il aura fallu un fait divers social et meurtrier pour que les lignes commencent à bouger. Le 25 avril 1972, sur une route départementale près d’Ancenis (Loire-Atlantique), une collision frontale entre un poids lourd et une camionnette de « ramassage ouvrier » provoque un bilan effroyable : douze morts, dont neuf femmes.
Cet accident est à la fois symptomatique de l’absence de règles de sécurité routières mais également révélateur d’une très forte inégalité sociale quant à l’usage de la voiture individuelle. L’accès au permis, bien qu’ouvert à toutes et tous était massivement investi par les hommes : en 1967, seulement 22 % des femmes conduisaient, soit trois fois moins que les hommes. De plus, posséder ce passeport pour circuler ne signifiait pas l’accès au véhicule : lorsqu’un foyer est équipé, l’usage est bien souvent réservé à l’homme, encore identifié comme chef de famille, et donc à ces besoins « prévalents » sur ceux de son épouse ou des autres membres de la famille.
Le drame d’Ancenis est révélateur de cette inégalité : deux des neuf femmes victimes possédaient leur permis mais n’avaient pas accès au véhicule monopolisé par leur conjoint. De plus, la plupart des victimes habitant trop loin de leur lieu de travail, elles devaient utiliser un transport collectif surnommé « le poulailler ». Précaire et à l’image de son nom, ce véhicule tenait plus de la « bétaillère » et démontrait le mépris affiché pour la vie de ces femmes ouvrières.
Un électrochoc national à la naissance d’une prise de conscience collective
Mettant en lumière le paradoxe entre l’émancipation permise par le travail et la dépendance et l’insécurité dans les déplacements pour s’y rendre, cet évènement local a eu des retentissements au niveau national. Le drame a en effet contribué à une prise de conscience étatique qui a mené à la création du tout nouveau Comité interministériel de la sécurité routière (ancêtre de l’actuelle Sécurité routière) avec à sa tête Christian Gerondeau, premier « Monsieur sécurité routière ». C’est d’ailleurs à travers la détermination de ce dernier, par ailleurs personnellement touché par un accident de la route, que seront définies les premières mesures de sécurité routière : limitations de vitesse et port de la ceinture de sécurité obligatoire à l’avant.
Progressivement, l’arsenal législatif s’étoffe avec toujours le même objectif : diminuer le nombre de décès sur les routes. En parallèle des campagnes de préventions déployées auprès du grand public, va aussi être relancé le programme d’éducation dans le domaine de la sécurité routière institué initialement en 1957[2]. Là encore, les dispositifs se sont étoffés en tenant compte de l’évolution des modes de vie et in fine de déplacement des élèves. On peut ainsi citer l’extension du programme de prévention dès l’entrée en maternelle ou le passage obligatoire d’attestations telles que l’APER (attestation de première éducation à la route) ou bien encore l’ASSR (attestation scolaire de sécurité routière.
Une cause nationale toujours d’actualité
En 2024, les chiffres liés aux accidents de la route restent encore importants : plus de 3000 décès, un nombre total de blessé·es estimé à 236 000, en augmentation de + 0,3 % par rapport à 2023, alors que le nombre de blessé·es graves estimés reste « stable » (près de 16 000)[3].
Au-delà du bilan numérique c’est bien une réalité sociétale qui est à souligner : la prévention routière a une mission d’intérêt général y compris auprès des plus jeunes. Futur∙es citoyennes et citoyens, les élèves sont déjà les usagères et usagers de l’espace public qu’il est nécessaire d’accompagner en toute sécurité.
Pour aller plus loin :
Site de la Journée mondiale du souvenir des victimes de la circulation routière : https://worlddayofremembrance.org/#info
Documentaire Carambolage : https://france3-regions.franceinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/nantes/documentaire-carambolage-dans-une-france-ordinaire-retour-sur-le-drame-routier-aux-douze-victimes-qui-a-marque-tout-un-territoire-en-1972-3221699.html
[1] La Journée mondiale du souvenir des victimes de la circulation routière (WDR) est commémorée le troisième dimanche de novembre de chaque année.
[2] Loi nº 57-831 du 26 juillet 1957
[3] In https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/etat-de-linsecurite-routiere/bilans-annuels-de-la-securite-routiere/bilan-2024-de-la-securite-routiere
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