Etude CIPES sur la grande pauvreté: une méthodologie inédite

Pourquoi l’école française peine-t-elle tant à briser le déterminisme social qui enferme les enfants les plus pauvres dans des trajectoires souvent irréversibles ? Après six ans d’immersion au cœur d’une douzaine d’écoles maternelles et élémentaires, ATD Quart Monde a présenté ce 24 janvier 2026 à l’Académie des sciences, les résultats du projet CIPES[1] (Choisir l’Inclusion pour Éviter la Ségrégation). Cette étude fondée sur une méthodologie inédite, propose de déconstruire les mécanismes qui mènent trop souvent les enfants issus de la grande pauvreté vers des filières de relégation.

Les constats accablants qui peinent à évoluer au fil du temps

Les rapports qui prouvent la corrélation étroite entre origine sociale et échec scolaire en France sont nombreux et les constats sont sans appels :

  • les élèves issus de milieux très défavorisés représentent 72 % à 80 % des effectifs en SEGPA et 80 % en ULIS[2],
  • environ 20 % des élèves issus des milieux défavorisés accusent un retard scolaire à l’entrée au collège, contre seulement 2 % pour les élèves des milieux favorisés [3],
  • les enfants de classes populaires (ouvriers, employés, inactifs) représentent la moitié des effectifs totaux au collège, mais plus de 80 % des élèves de SEGPA [4],
  • 63 % des jeunes sortent de SEGPA sans aucun diplôme, ni inscription à une formation[5].

L’étude CIPES met en lumière que l’orientation vers l’enseignement spécialisé est parfois vécue comme une fatalité ou un « choix » par défaut, faute d’avoir pu adapter l’école ordinaire aux réalités de la grande pauvreté. Le travail en dehors de la classe, notamment les devoirs, est identifié comme un facteur majeur d’inégalité, créant des tensions et un sentiment d’incompétence au sein des familles les plus éloignées des codes scolaires.

Elle révèle également le poids du « curriculum invisible », c’est à dire les attentes de l’école qui ne sont pas toujours explicitement enseignées mais dont la non-maîtrise exclut de fait les enfants des milieux populaires (savoir se concentrer, s’organiser, comprendre l’implicite des consignes). De ce fait, c’est le système lui-même qui contribue à creuser les écarts.

Une méthodologie de travail inédite et engagée

Sur le plan scientifique, l’étroite collaboration entre les acteurs de divers horizons abat les cloisons entre les différents niveaux de connaissance. Et c’est bien l’interaction entre les savoirs scientifiques (chercheurs universitaires), les savoir professionnels (enseignants, directeurs, ATSEM, AESH) et les savoirs d’expériences (militants et familles vivant dans la grande pauvreté) qui a permis de produire des connaissances nouvelles qu’aucune de ces catégories, prise isolément, n’aurait pu construire seule.

Contrairement aux recherches classiques où les populations précaires sont des objets d’étude, CIPES intègre les militant·e·s  d’ ATD Quart Monde comme acteurs et co-auteurs de la recherche. Leur participation aux observations au sein des classes aux côtés des chercheurs universitaires, la co-construction et la conduite des 148 entretiens menés avec des élèves ainsi que leurs contributions aux analyses ont transformé l’étude en recherche participative au fil des 6 années.

Ce glissement illustre l’engagement éthique et politique porté par la recherche elle-même : reconnaître que toute personne, quelle que soit sa situation sociale et pour peu qu’elle soit accompagnée, détient les moyens de comprendre et d’interpréter sa propre réalité.

Un terrain d’étude devenu lieu d’expérimentation

Les réflexions de ces acteurs de terrain ont directement influencé le travail en cours. Plutôt que de parler d’une « inclusion » parfois théorique, elle s’est penchée sur les phénomènes d’exclusion au sein des pratiques ordinaires de la classe. Une forme d’expérimentation a pu voir le jour à l’école Paul-Rivet d’Oyonnax. Initialement confrontée à une forte distance avec des familles souvent allophones et peu présentes aux instances scolaires, cette école de l’Ain classée REP+ a atteint un taux de participation de 90 % des parents de la classe de grande section à au moins une activité scolaire au cours de l’année 2024-2025. Ce sont les échanges avec les acteurs de l’étude CIPES qui ont poussé l’équipe pédagogique à s’interroger sur les leviers qui pourrait réduire les distances avec les familles. Les décisions prises collectivement[6] ont généré des changements de posture, des modifications de pratiques dont les effets ont pu être mesurés au cours des 6 années de travaux.

Ainsi, CIPES n’est pas « juste » une étude de plus sur la pauvreté. Il s’agit une démarche démocratique qui redonne une place et une voix à ceux qui sont habituellement « invisibilisés » dans le système scolaire tout en révélant des constats qui doivent interpeler.

Consulter ou télécharger le rapport complet

Pour aller plus loin sur le sujet : découvrir le dossier des Cahiers pédagogiques Ecole et pauvreté et bientôt une étude menée par le centre Henri Aigueperse pour l’agence d’objectif IRES


[1] https://experimentation-cipes-ecoles.fr/

[2] Note d’information n° 2 de la DEPP de 2017

[3] Rapport sur les inégalités en France, publié en 2025 par l’Observatoire des inégalités

[4] Données DEPP 2023-2024 dans le rapport sur les inégalités en France, publié en 2025 par l’Observatoire des inégalités

[5] Note d’information n° 2 de la DEPP de 2017

[6] Des actions mises en place dans l’école Paul-Rivet d’Oyonnax pour favoriser le lien, l’implication des familles :

  • Rituel d’accueil instauré créant un sentiment d’être attendu.
  • Identification de tous les membres du personnel facilitée par l’affichage d’un trombinoscope.
  • Ouverture des portes des classes et activités visibles depuis la rue pour lever les barrières psychologiques et physiques à l’entrée dans l’école.
  • Remplacement du cahier de vie par une application qui propose une traduction instantanée dans plusieurs langues pour les parents allophones.
  • Apprentissages rendus visibles aux familles par d’affichage d’un tableau placé devant chaque classe.
  • Valorisation des réussites et les progrès de l’élève plutôt que sur ses lacunes, ce qui renforce la confiance des parents.
  • Semaine des langues (valorisant le plurilinguisme) ou l’événement artistique « La Grande lessive » avec implication des parents.
  • Les parents devenus des partenaires lors des ateliers réguliers organisés sur le temps scolaire.
  • Implication des ATSEM favorisant une unité de regard sur les élèves et leurs familles.
  • Reconnaissance institutionnelle : les heures dédiées à la recherche CIPES ont été décomptées du temps de travail officiel.
  • Analyse des pratiques : L’accompagnement par une chercheuse et le dispositif « Soutien au Soutien® » ont aidé l’équipe à prendre du recul, à lever ses propres préjugés et à adopter une posture de bienveillance et de tolérance accrue.

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