Alors que nos sociétés aspirent à l’équilibre parfait entre les genres, une ombre ancienne et pourtant résolument numérique s’étend sur la France : le masculinisme. Le rapport annuel[1] 2026 du HCE, Haut Conseil à l’Égalité dessine les contours de ce phénomène insidieux qui est en réalité une idéologie se structurant comme un véritable projet politique réactionnaire.
De la peur du déclin masculin à l’idéologie de la victimisation
Le masculinisme n’est pas une simple opinion. C’est une stratégie de symétrisation fallacieuse avec le féminisme. Là où le féminisme cherche l’égalité, le masculinisme érige les hommes en victimes d’un système qui les discriminerait. Cette pensée repose sur le mythe d’une « crise de la masculinité », une narration où l’homme, autrefois pilier de l’autorité, se verrait aujourd’hui dépossédé et menacé par l’émancipation des femmes.
Trois piliers soutiennent cet édifice de ressentiment : le postulat que l’égalité serait déjà atteinte rendant donc tout combat féministe obsolète, la théorie de « l’effet pervers » considérant que le féminisme serait allé trop loin, et enfin, l’idée que l’homme est fragilisé dans toutes les instances de la société. Les chiffres de ce rapport annuel 2026 sont éloquents : 60 % des hommes estiment que les féministes ont des demandes exagérées.
De plus, 39 % des hommes et 25 % des femmes estiment que le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société. Cette opposition artificielle des genres est dans les faits, le nid d’oppositions aux avancées égalitaires, basées sur la peur du déclin masculin, voire l’idéologie d’une suprématie du genre masculin.
Un enjeu pour la sécurité nationale
L’une des révélations majeures du rapport est la qualification du masculinisme comme une menace pour l’ordre public et la sécurité nationale. La radicalisation misogyne n’est plus un fait divers, elle est le moteur d’actes de violence extrême, comme en témoigne l’attentat masculiniste déjoué à Saint-Étienne en 2025[2].
La mouvance masculinisme est particulièrement hétérogène, mais les ressentiments et griefs éprouvés par les hommes à différents moments de leur parcours de vie semblent être une caractéristique commune aux membres de sous-communautés[3]. Les réseaux sociaux, avec leurs algorithmes privilégiant le clivage, agissent comme des chambres d’écho : TikTok et Twitter/X sont particulièrement pointés comme des vecteurs d’augmentation du sexisme hostile.
Pour bien comprendre les effets d’influence, il est utile de revenir sur l’architecture du sexisme en France qui se dessine à travers des chiffres trahissant la profondeur du mal : le sexisme hostile se manifeste par des attitudes explicitement agressives et méprisantes, où les femmes sont perçues comme des manipulatrices menaçant la légitimité du pouvoir masculin, auquel adhèrent désormais 17 % de nos concitoyens. Parallèlement, le sexisme paternaliste déploie son voile de fausse bienveillance sur près d’un quart de la population (23 %), emprisonnant les femmes dans une cage dorée de protection et de fragilité naturalisant ainsi leur dépendance et leur subordination sous couvert de rôles traditionnels.
Le paysage est irrigué par le sexisme ordinaire, ce poison quotidien fait de blagues, de sous-entendus et de micro-agressions qui normalise le continuum des violences, du harcèlement de rue aux agressions les plus graves. Mais l’hostilité ne connaît plus de frontières physiques et avec le cybersexisme, il s’empare du monde virtuel : les femmes constituent 84 % des victimes des discours de haine en ligne. La menace masculiniste pullule sur certains réseaux sociaux où le langage de la victimisation pour orchestrer une offensive idéologique contre les droits des femmes, transforme le ressentiment masculin en un véritable projet politique réactionnaire.
Le rapport souligne également une convergence inquiétante entre ces discours et les idéologies d’extrême droite mondiale, bénéficiant de financements massifs pour contester les droits fondamentaux. Entre 2019 et 2023, les acteurs « anti-droits » et « anti-genre » en Europe ont bénéficié de 1,18 milliard de dollars de financements. Ces fonds proviennent de réseaux composés d’organisations religieuses extrémistes, d’ONG confessionnelles, de mouvements hostiles à l’égalité et de partis d’extrême droite. Le masculinisme et l’extrême droite partagent une vision hiérarchique et essentialiste de la société. Ils défendent de concert un ordre social traditionnel fondé sur la domination masculine et l’hétérosexualité normative, tout en affichant une hostilité virulente envers le féminisme et les droits des minorités. L’influence est accélérée par la normalisation politique et la banalisation des discours : des figures d’extrême droite telles que Donald Trump, Eric Zemmour ou Viktor Orban transforment les thèses masculinistes en normes politiques et sociales acceptables.
Clairement, il faut bien décrypter qu’en s’attaquant au principe même d’égalité, le masculinisme agit comme le fer de lance d’une internationale antidémocratique visant à éroder les fondements de notre cohésion sociale et de notre sécurité collective.
Les recommandations du rapport
Face à ce péril, le HCE appelle à une réponse structurelle. La lutte doit passer par l’éducation et notamment par le renforcement des séances d’EVARS à l’école pour déconstruire les stéréotypes dès le plus jeune âge. Il est également préconisé de réguler sévèrement les plateformes numériques, d’imposer une transparence algorithmique et de soutenir les « signaleurs de confiance » pour étouffer la haine en ligne.
Dans la sphère professionnelle, le rapport exige l’intégration obligatoire des risques de violences sexistes dans les documents d’évaluation (DUERP) et propose d’utiliser la commande publique comme levier de sanction pour les entreprises ne respectant pas les normes sociales d’égalité. Une large campagne d’information sur les infractions sexistes existantes est recommandée pour que les victimes s’approprient mieux l’arsenal juridique disponible.
Face à l’expansion du masculinisme radical, le rapport appelle à élaborer une stratégie nationale traitant ce phénomène comme une menace avérée pour l’ordre public, tout en intégrant formellement le « terrorisme misogyne » dans les doctrines de renseignement et de sécurité. Enfin, le rapport suggère la création d’un Observatoire national du masculinisme pour centraliser la veille sur ces réseaux et intégrer le « terrorisme misogyne » dans les doctrines de sécurité intérieure. Car, comme le conclut ce document, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas seulement une affaire de justice, c’est le pilier même de notre démocratie.
[1] https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/rapport-2026-sur-letat-des-lieux-du-sexisme-en-france-la-menace-masculiniste
[2] https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/les-documents-franceinfo/un-attentat-masculiniste-dejoue-a-saint-etienne-3104247
[3] Le masculinisme se déploie à travers une « manosphère », une galaxie de communautés en ligne qui partagent une hostilité commune envers les femmes. On y croise plusieurs visages :
- Les Incels (célibataires involontaires), dont la frustration sexuelle se mue parfois en radicalisation violente, voire en terrorisme.
- Les Men’s Rights Activists (MRA), qui dénoncent une prétendue partialité de la justice, notamment lors des divorces et des gardes d’enfants.
- Les Pickup Artists (PUA), qui sous couvert de « techniques de séduction », promeuvent des logiques de manipulation et d’emprise.
- Les MGTOW (Men Going Their Own Way), prônant un séparatisme masculin radical pour se protéger d’une société jugée hostile aux hommes. Ce mouvement est nourri par la « Red Pill » (la pilule rouge), une métaphore d’éveil à une prétendue réalité où les hommes seraient les opprimés d’un complot féministe
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