D’ici 2027, la Tour Eiffel accueillera 72 noms de femmes scientifiques sur sa frise dorée, en écho aux 72 savants masculins gravés depuis 1889. Loin d’être anecdotique, ce projet, porté par la Ville de Paris et l’association Femmes & Sciences1, entend réparer une injustice. Lorsque Gustave Eiffel fait inscrire ces noms, aucune femme ne figure sur cette liste. Si le contexte de l’époque peut en partie expliquer cette absence, il ne saurait la justifier aujourd’hui. Ce projet entend donc corriger une invisibilisation ancienne et, au-delà du symbole, il invite à interroger la place des femmes dans la construction du savoir scientifique.
Un monument scientifique historiquement masculin
La Tour Eiffel, depuis son inauguration, incarne bien plus qu’une prouesse technique. Elle se veut un hommage au progrès scientifique, matérialisé par les 72 noms de savants français inscrits en lettres d’or sur son premier étage2. « Pour exprimer d’une manière frappante que le monument que j’élève sera placé sous l’invocation de la Science, j’ai décidé d’inscrire (…), les noms des plus grands savants qui ont honoré la France depuis 1789 jusqu’à nos jours», écrit Gustave Eiffel dans ses notes 3.
Le choix de ces noms reste peu documenté, mais une chose est certaine : aucune scientifique n’y apparaît. Cette absence reflète un système de production et de reconnaissance du savoir profondément genré, où les femmes ont longtemps été reléguées à des rôles subalternes ou invisibilisées4. Elle est d’autant plus frappante que certaines avaient déjà acquis une reconnaissance de leur vivant. Ainsi, Sophie Germain, contrainte d’étudier sous pseudonyme masculin pour contourner les interdits académiques, avait obtenu dès 1815 un prix de l’Académie des sciences pour ses travaux.
L’historienne Margaret W. Rossiter, a théorisé ce phénomène sous le nom d’«Effet Matilda 5» : les découvertes des femmes sont attribuées à des hommes ou simplement effacées de l’histoire. Les travaux de chercheuses6 ou de l’UNESCO7 confirment que cette invisibilisation n’est pas anecdotique, mais structurelle, touchant l’ensemble des disciplines scientifiques.
Une symétrie mémorielle et politique
Le choix de graver 72 noms de femmes, en miroir exact des 72 savants masculins, répond donc à une logique de parité symbolique. Il ne s’agit pas de remplacer une mémoire par une autre, mais de compléter le récit historique, de “redonner une visibilité et un rayonnement à des femmes exceptionnelles dont la mémoire a été effacée” 8.
La sélection des noms a été confiée à une commission autour d’Isabelle Vauglin, vice-présidente de l’association Femmes & Sciences, et de Jean-François Martins, président de la Société d’exploitation de la tour Eiffel. Ce commission a sollicité de nombreux instituts de recherche et sociétés savantes pour recueillir leurs propositions. Ces 72 noms couvrent près de 250 ans d’histoire scientifique française et font découvrir des figures d’Angélique du Coudray, obstétricienne, née en 1712, jusqu’à Yvonne Choquet-Bruhat, pionnière des études sur les ondes gravitationnelles, décédée en 2025 en passant par Marie Curie, figure tutélaire de la science mondiale.
Des critères de sélection ont été définis9 pour garantir la légitimité historique des figures retenues : scientifiques françaises ou ayant contribué à la science française, vivantes après 1789 (pour s’aligner sur la période couvertes par les savants masculins) et décédées (afin de s’appuyer sur des parcours complets et documentés). Ils visent aussi à assurer une diversité disciplinaire, six champs ont été choisis : physique, chimie, mathématiques-informatique, sciences de la Terre, biologie-médecine et ingénierie10. Enfin, toutes sont des « pionnières » dont la ténacité et l’excellence scientifique ont ouvert la voie dans un monde alors historiquement masculin et souvent hostile à leur émancipation .
Certains esprits chagrins pourraient arguer qu’en l’absence d’un canon scientifique stabilisé pour les femmes, la constitution d’une telle liste implique des arbitrages qui reposent sur des choix contemporains. Ce qui est documenté 11 : toute entreprise de patrimonialisation, de commémorations reflète davantage les valeurs et les attentes de la société qui les produit qu’une réalité historique exhaustive. Mais ceci est parfaitement assumé par Jean-François Martins, « Si le défi du XIXe siècle était sans doute le progrès technique, ceux de notre époque seront indiscutablement le climat et l’égalité. (…) Plus que tout, nous aurons besoin de chercheuses, d’ingénieures, d’expertes et d’esprits libres, inspirées par leurs illustres aïeules, pour apporter les solutions dont le monde a besoin. »
Une première étape encourageante nécessaire à poursuivre
Cette initiative constitue indéniablement une avancée importante. La visibilité offerte par la Tour Eiffel contribuera à faire connaître ces scientifiques et à valoriser leurs travaux. Mais elle ne saurait suffire. Comme le rappelle l’Institut des sciences biologiques du CNRS, rendre la science véritablement inclusive suppose des actions concrètes comme mieux reconnaître les contributions des femmes, renforcer leur présence dans les jurys et conférences, et valoriser des modèles féminins, passés comme contemporains « pour inspirer les nouvelles générations »12.
D’ailleurs, comme le souligne un rapport du Sénat13, les chiffres restent parlants : seulement 3 % des lauréat·es du prix Nobel en sciences sont des femmes. Et en France, les femmes représentent moins d’un tiers des chercheur.es, un quart des ingénieur·es alors qu’elles représentent 49% des doctorant·es. Ces données soulignent la persistance d’inégalités structurelles et démontrent que les initiatives symboliques doivent notamment s’accompagner d’un travail de fond pour documenter et valoriser les contributions féminines.
Au fond, cette initiative dépasse la simple réparation symbolique. Elle pose une question essentielle : comment écrit-on l’histoire des sciences ? Graver ces noms sur la Tour Eiffel, c’est reconnaître des trajectoires longtemps ignorées. Mais c’est aussi rappeler que la mémoire scientifique n’est ni neutre ni figée. Elle se construit, se discute et se réévalue. Plus qu’un hommage, ce projet ouvre donc la voie à un travail de fond : documenter, transmettre et intégrer pleinement les contributions des femmes dans le récit scientifique. Une condition indispensable pour penser une science réellement universelle.
- Présentation de l’association ici ↩︎
- 72 femmes de sciences pour la Tour Eiffel p8 ↩︎
- G. Eiffel, La Tour de 300 mètres, Paris, 1900 ↩︎
- Podcast Radio France. Tour Eiffel : l’inscription de 72 noms de femmes scientifiques pour en faire « des modèles pour les jeunes générations » ↩︎
- Margaret W. Rossiter, « The
MatthewMatilda effect in science », Social Studies of Science, London, UK, vol. 23, no 2, 1993. Traduit en français par Irène Jami en 2003 ↩︎ - Lisa M Thomann et Julie Batut « Equity, Diversity and Inclusion: Four women whose pioneering contributions to science have been largely overlooked » eLife, 11 février 2026. Cité sur le site de l’INSB du CNRS sous le titre « Rendons leur place aux femmes scientifiques! », 5 mars 2026 ↩︎
- UNESCO, communiqué de presse : « La carrière des femmes en sciences se heurte toujours aux préjugés de genre ». 20 avril 2023 ↩︎
- Podcast Radio France, voir supra ↩︎
- 72 femmes de sciences pour la Tour Eiffel p11-12. Lire aussi Entretien avec Benjamin Rigaud : « Hypatie : 72 noms de femmes scientifiques bientôt gravés sur la Dame de fer », Sorbonne Université, 25 novembre 2025. ↩︎
- Ce choix a été explicité par Isabelle Vauglin : « Ces domaines souvent regroupés sous l’acronyme STIM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques) sont le pilier de la réflexion et de l’innovation. Et pourtant ce sont ceux qui sont désertés par les jeunes filles. Freinées par des stéréotypes et des attentes sociétales, elles sont sous-représentées dans l’enseignement des STIM et dans les carrières STIM qui sont pourtant des emplois d’avenir. Donner aux étudiantes des modèles féminins ne peut que les encourager à développer leurs compétences et s’engager dans des métiers scientifiques et techniques. » in 72 femmes de sciences pour la Tour Eiffel (p12) ↩︎
- Jérôme Lamy, « Tension histoire/mémoire dans la valorisation du patrimoine scientifique et technique : une perspective critique », Cahiers François Viète. II-3, p7-35, 2011 qui mentionne les travaux de Maurice Halbwachs, de Pierre Nora ou de Christophe Prochasson à ce sujet . ↩︎
- Voir supra : Rendons leur place aux femmes scientifiques! ↩︎
- Rapport du Sénat « XX=XY, féminiser les sciences, dynamiser la société », 8 octobre 2025 ↩︎
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