L’histoire et l’actualité du Premier Mai

Le 1er mai est un jour férié, chômé et rémunéré officiellement depuis 1947. Mais c’était déjà depuis plusieurs dizaines d’années la date traditionnelle des revendications ouvrières et sociales. À l’heure où une proposition portée par des députés et le gouvernement vise à modifier ce symbole des conquêtes sociales, il est important de revenir sur cette journée. L’un des tous premiers à en retracer l’histoire a été Maurice Dommanget (1888-1976), un instituteur syndicaliste et historien du mouvement ouvrier. Coup de projecteur sur ce militant et sur son œuvre qui comporte plusieurs dizaines d’études d’histoire sociale.

« Par une fenêtre ouverte sur le Premier Mai »

Le grand historien Lucien Febvre, co-créateur de la revue des Annales avec Marc Bloch qui rejoindra prochainement le Panthéon, rend compte de l’imposant livre de Maurice Dommanget sur l’histoire de cette journée : selon lui, ce livre permet « par une fenêtre ouverte sur le Premier Mai, toute une évocation d’histoire ouvrière et sociale de 1889 à nos jours.[1] » Bien qu’il regrette l’organisation trop chronologique de l’étude, il en souligne l’importance, mentionnant plus particulièrement le chapitre que Dommanget consacre au 1er  Mai dans la chanson et la poésie, et affirme que c’est un ouvrage essentiel sur ce sujet. C’est pourquoi ce livre, publié pour la première fois par SUDEL, la Société universitaire d’éditions et de librairie qui appartenait au Syndicat national des instituteurs et institutrices, plusieurs fois republié par la suite, a été récemment réédité en 2006 par les éditions Le Mot et le Reste. Il est aujourd’hui accessible en format poche[2].

Cette étude aide à mieux connaître l’histoire de ce jour symbolique de la fête des travailleurs et des travailleuses. L’auteur était un instituteur, féru d’histoire et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire sociale de la Révolution française, du mouvement ouvrier ou encore de l’éducation. Militant syndical de l’enseignement dans la tradition du syndicalisme révolutionnaire, Dommanget a été parmi les premiers à restituer les pages glorieuses de l’histoire de ce jour, dont l’origine se situe en 1886 à Chicago lors d’une manifestation qui fut durement réprimée[3]. Quelques années plus tard, en 1891, une fusillade à Fourmies (Nord) met un terme à une manifestation pacifique d’ouvriers qui revendiquaient la journée de 8 heures[4]. Ces deux événements douloureux incitent les organisations syndicales partout dans le monde à faire du 1er Mai un jour de revendications, symbole des luttes sociales jusqu’à aujourd’hui.

Maurice Dommanget écrit dans sa conclusion ces phrases dont l’écho résonne plus particulièrement aujourd’hui : « Le passé enseigne l’avenir. Le 1er Mai, qui, pendant plus de soixante ans, a su résister à toutes les bourrasques et a su élargir considérablement le champ de son activité, saura se dépasser en se renouvelant (…) On croit mort le 1er Mai et il n’est que replié sur lui-même. [5]» Celles et ceux qui soutiennent la proposition de loi en cours de discussion méconnaissent sans aucun doute l’histoire et l’actualité du mouvement social. Ils et elles opposent l’action de défense de cette journée symbolique aux tenants du « liberté du travail ». Une telle opposition est fictive et c’est aussi ce que montre l’ouvrage de l’instituteur historien.

Maurice Dommanget : un instituteur au service de l’histoire du mouvement ouvrier

L’auteur de cette étude sur l’histoire du Premier Mai ne doit pas être oublié : Maurice Dommanget est resté toute sa vie instituteur et militant syndical, tout en écrivant en parallèle de nombreuses études historiques sur la Révolution française ou sur le mouvement ouvrier. Enseignant dès avant la Grande Guerre, il a été un des premiers syndicalistes de l’éducation, marqué par le syndicalisme révolutionnaire tout au long de sa vie. On dispose à son sujet d’une riche notice biographique dans le Maitron[6] mais aussi d’une biographie écrite par Jean-Louis Rouch[7]. Un colloque international tenu aux Archives départementales de l’Oise a rendu compte de ses multiples activités et de la richesse de ses études historiques[8].

               Figure essentielle du syndicalisme des instituteurs, Maurice Dommanget a également conservé de très nombreuses archives sur l’histoire du mouvement ouvrier et du syndicalisme de l’éducation. Ce fonds très riche est indispensable pour écrire l’histoire du syndicalisme des instituteurs et des institutrices[9]. Certains éléments de son existence sont encore à découvrir, ce que d’autres archives peuvent aider à faire[10]. Après la Seconde Guerre mondiale, il écrit régulièrement dans la revue du SNI, L’école libératrice. Parallèlement, il est l’auteur de nombreux fascicules sur l’histoire des grandes figures du mouvement ouvrier abordée par le prisme de l’éducation.

               Dans son livre sur l’histoire de cette journée si symbolique, l’instituteur historien et militant a écrit que si « on ne peut pas croire à l’éternité des choses », il est néanmoins difficile d’imaginer un monde sans Premier Mai dans les temps futurs. Pour autant, comme nous le rappelions en début d’article, ce jour férié est aujourd’hui menacé : cependant, le communiqué intersyndical avertit à propos d’une éventuelle refonte de la loi sur le Premier Mai : « on ne réforme pas ainsi brutalement un texte issu d’un siècle d’histoire sociale et de conquêtes collectives.[11] »

Pour aller plus loin : en complément des indications bibliographiques mentionnées dans les notes

Maurice Dommanget : Histoire du 1er Mai, Paris, SUDEL, 1953 (rééd. En format 2019 avec une préface de Charles Jacquier).

Un autre militant syndical et historien, Georges Vidalenc, a écrit sur la journée du 1er mai. Il est l’auteur de nombreux articles dans le journal du SNI, L’École libératrice. Ces écrits ont été repris dans un ouvrage publié en 1969, La Classe ouvrière et le syndicalisme en France de 1789 à 1965.

Plus récemment, l’historienne Danielle Tartakowski a publié un livre qui actualise celui de Dommanget, La Part du rêve. Histoire du 1er mai en France, Paris, Hachette, 2005.


[1] Lucien Febvre, Annales ESC, n°1, 1955, p.148-149. Sur Lucien Febvre et l’importance qu’il accorde à l’histoire du mouvement ouvrier, voir Benoît Kermoal Faire de l’histoire à travers l’action syndicale ? Archives, mémoires, témoignages, transmissions : repenser les pratiques dans l’engagement syndical, étude IRES, novembre 2025, en ligne https://ires.fr/publications/unsa/faire-de-lhistoire-a-travers-laction-syndicale-archives-memoires-temoignages-transmissions-repenser-les-pratiques-dans-lengagement-syndical/

[2] Voir en ligne https://lemotetlereste.com/critiquessociales/histoiredupremiermaipoche/

[3] Voir à ce sujet Martin Cennevitz, Haymarket. Récit des origines du Premier Mai, Lux, 2023.

[4] Voir le très intéressant livre publié sous la direction de Madeleine Rebérioux, Fourmies et les Premier Mai, éditions de l’Atelier, 1994.

[5] Maurice Dommanget, Histoire du Premier Mai, op.cit., p.683.

[6] Voir en ligne https://maitron.fr/dommanget-maurice-pseudonymes-jean-prolo-jean-social/

[7] Jean-Louis Rouch, Prolétaire en veston. Une approche de Maurice Dommanget, éditions Les Monédières, 1984.

[8] Maurice Dommanget (1888-1976), citoyen, pédagogue, historien, Archives départementales de l’Oise, 1996.

[9] Fonds Maurice Dommanget, 14 AS, Institut français d’histoire sociale, consultable aujourd’hui aux Archives Nationales de Pierrefitte sur Seine. On y trouve plus particulièrement une très importante correspondance avec l’ensemble des syndicalistes de la fédération unitaire de l’enseignement puis du SNI. 

[10] On dispose ainsi d’un dossier de surveillance de la Sureté nationale, aux AN, dossier Dommanget portant sur les années 1911-1934, 19940440/289. Son action durant la Seconde Guerre mondiale puis après-guerre mérite également d’être abordée à nouveaux frais. 

[11] Voir le communiqué intersyndical https://www.unsa.org/Non-a-la-liquidation-d-une-conquete-sociale-historique.html


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