Un support politique et pédagogique : comment le disque a creusé son sillon

Ce week-end s’est déroulé le «disquaire day», la journée annuelle consacrée aux disquaires indépendants où les disques vinyles sont à l’honneur. Après avoir frôlé la disparition avec l’invention des CDs (« Compact Disc ») au début des années 2000, les vinyles sont aujourd’hui de plus en plus présents dans l’actualité musicale. Une publication récente nous rappelle que le disque a également été un support de diffusion des idées politiques. C’est l’occasion aussi de mentionner qu’on a fréquemment utilisé ce support comme outil pédagogique.

Le disque comme arme politique

L’ouvrage de l’historien Jonathan Thomas intitulé Le Disque politique en France 1929-1939 [1]explore les différents usages des disques 78 tours dans la propagande politique. En effet, ils ont servi à diffuser des chants, de la musique et des discours dans les réunions publiques et les meetings de plus en plus nombreux à partir du début du XXème siècle. Après les prémices de ces usages politiques avant la Grande Guerre, les phonographes et les 78 tous se diffusent plus largement dans la société française et on retrouve de nombreux témoignages d’écoutes collectives à vocation politique. Tous les courants politiques s’y sont mis, mais on découvre dans le livre de Jonathan Thomas le rôle moteur des partis de gauche, en particulier des socialistes qui ont mis sur pied une société de diffusion La Voix des Nôtres qui a élaboré et commercialisé des disques reprenant les discours des principaux dirigeants de la SFIO. On doit souligner que l’auteur a mis en ligne une base de données avec l’ensemble de la production liée à la propagande sonore durant cette période : c’est à retrouver ici : PS XX. La propagande sonore enregistrée au XXe siècle.

Ce livre est passionnant et apporte beaucoup d’éléments nouveaux sur l’histoire du disque politique avant la Seconde Guerre mondiale. On ne peut qu’en conseiller vivement la lecture. On pourrait juste regretter que l’auteur ne se penche pas davantage sur les usages publics de cette propagande nouvelle en abordant par exemple les réunions politiques qui diffusent ces disques afin de mieux comprendre comment l’auditoire perçoit ce nouveau moyen de communication. Mais cette dernière remarque ne remet pas en cause la grande qualité de ce travail qui donne naissance à un nouveau champ d’étude. D’autres travaux de l’auteur[2] ou d’autres chercheurs[3] ne pourront que consolider ce travail pionnier.

Les usages pédagogiques du disque vinyle

Aux côtés du disque politique, on trouve à la même période le disque scolaire dont l’usage se développe également. On peut le voir grâce aux publicités de plus en plus abondantes dans les publications militantes du Syndicat national des instituteurs et des institutrices durant ces années pour les phonographes ou les appareils que l’on nomme alors les pick ups, c’est-à-dire les tourne-disques. Lors du congrès international de l’enseignement primaire et de l’éducation populaire de juillet 1937, organisé par le SNI avec la coopération de la Ligue de l’enseignement, plusieurs communications font le point sur les usages pédagogiques du disque[4]. Henri Belliot, secrétaire général adjoint de la Ligue de l’enseignement ( voir sa notice Maitron) explique que les disques servent à l’éducation au chant (inscrite dans les programmes depuis 1923), mais aussi pour améliorer la diction, l’apprentissage des langues étrangères et pour la gymnastique afin de coordonner les mouvements des enfants. On peut également l’utiliser pour l’écoute de textes littéraires et d’histoires. Son intervention est complétée par d’autres récits d’usages dans les classes faits par des enseignants et enseignantes marquées par les pratiques de l’éducation nouvelle. On trouve dans la publication initiée conjointement par le SNI et la Ligue, le Journal de Copain-Cop[5] plusieurs articles relatant l’usage du disque dans le domaine éducatif. À une période marquée par l’embellie du Front populaire, les vinyles sont également un temps fort des fêtes de fin d’année scolaire où l’ensemble des associations d’éducation populaire coopère avec les écoles pour faire des fêtes de la jeunesse des temps de joie et d’apprentissage sonore[6]. Une société ayant pour nom Scolaphone se spécialise même dans la réalisation de disques éducatifs. Il existe par ailleurs des disques illustrés comme cet article de Gallica l’explique.

On le voit : les usages du disque vinyle sont multiples à partir des années 1930. Si aujourd’hui, il est avant tout un support musical qui fait aujourd’hui un retour spectaculaire, il ne faut pas oublier que ce fut un support prisé pour les activités politiques et pédagogiques. Le disque a creusé un sillon dont il faut retracer l’histoire dans sa pluralité comme nous y invite le livre de Jonathan Thomas.


[1] Jonathan Thomas, Le disque politique en France 1929-1939, PUR, 2026, voir en ligne https://pur-editions.fr/product/10403/le-disque-politique-en-france

[2] Jonathan Thomas, La Propagande par le disque. Jean-Marie Le Pen, éditeur phonographique, éditions EHESS, 2020.

[3] Voir la thèse en cours de Julien Lucchini sur les usages politiques du support vinyle dans le mouvement social en France de 1964 à 1983.

[4] Congrès international de l’enseignement primaire et de l’éducation populaire, 1937, en ligne https://www.babordnum.fr/files/original/3e3f90bc8dc6913d8782f3728b1f4ccb.pdf

[5] Voir cette publication en ligne sur Gallica https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb327973456/date

[6] On peut également mentionner cet article  très intéressant en ligne https://phonotheque.hypotheses.org/12488


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