La Journée mondiale de la Terre nourricière, célébrée chaque 22 avril, fédère des centaines de millions de personnes dans plus de 190 pays autour des enjeux écologiques désormais existentiels. Pour le Centre Henri Aigueperse, cette journée reconnue officiellement par les Nations unies depuis 2009 résonne particulièrement cette année avec le dépassement de la 7e limite planétaire – le seuil d’acidification des océans. Il y a indiscutablement péril en notre demeure commune, la Terre.
Que sont les limites planétaires? Celles-ci ont été définies en 2009 par des équipes internationales de scientifiques, groupées autour du Stockholm Resilience Centre (SRC)1 2 et représentent neuf seuils au-delà desquels les déstabilisations terrestres engendrées par les activités humaines mettent en péril l’existence même de l’Humanité3. Les scientifiques montrent que ces bouleversements du système biophysique terrestre sont la conséquence d’un modèle de développement économique non soutenable. L’extractivisme (l’exploitation massive des ressources), le productivisme et le consumérisme sans limite qui sous tendent notre fonctionnement économique — et qui historiquement sont portés par les pays les plus riches — nous conduisent vers l’abîme. Ainsi, après avoir observé l’érosion de la biodiversité, la déstabilisation des cycles biogéochimiques, le changement d’usage des sols, le dérèglement climatique, l’explosion de la pollution chimique et la surexploitation de l’eau douce, c’est désormais le seuil d’acidification des océans qui vient d’être dépassé.
À ce constat s’ajoutent bien d’autres signaux alarmants, comme par exemple les émissions totales de CO2 d’origine humaine qui sont d’années en années toujours plus élevées. En janvier, l’observatoire européen Copernicus4 et l’institut américain Berkeley Earth5 ont annoncé que 2025 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, et 2026 devrait rester à des niveaux historiquement élevés. Les scientifiques ont souligné que la trajectoire est rectiligne et que l’urgence d’agir n’a jamais été aussi importante. En mars dernier, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a alerté6 sur le fait que la quantité de chaleur accumulée par la Terre a atteint un niveau record en 2025, avec des conséquences durables sur le climat et les océans, qui ont absorbé une quantité record d’énergie.

Les 9 limites planétaires, Commissariat général au développement durable (CGDD), 2025
Pourtant, face à ce péril, l’inertie politique de nos sociétés demeure. Celle-ci résulte en partie d’un biais cognitif majeur : celui d’envisager les évolutions du monde comme linéaires. Nous imaginons par exemple à tort, que des réchauffements de 2°C, puis 2,5°C, puis 3°C, ne seraient qu’une suite d’aggravations marginales du climat auxquelles il suffirait à chaque fois de s’adapter. Or la complexité des systèmes qui nous entourent, dont les équilibres sont extrêmement fragiles, conduit à des évolutions non-linéaires, à des effets de seuil ou des transformations irréversibles. Cette réalité biophysique s’accompagne d’une réalité sociale et politique aux dynamiques tout aussi complexes. D’ailleurs, dans son rapport publié le 13 avril7, le Conseil économique social et environnemental (CESE) met au jour divers mécanismes, alerte sur le phénomène de « déplacement de pressions environnementales » (le risque d’aggravation d’une crise en cherchant à en résoudre une autre) et l’impératif d’« articuler plafond écologique et plancher social ».
Dès lors, comme le démontrent chaque jour un peu plus les experts et scientifiques du monde entier, le risque de changements brutaux et catastrophiques est là et la négation ou la minimisation de ce constat relèvent d’illusions aux conséquences funestes.
Mais nous résigner est inenvisageable. Nous disposons encore de leviers pour bâtir un monde soutenable et notre conviction est qu’au fondement de tout ce que nous avons à entreprendre se trouve la connaissance. Car plus que jamais, il est nécessaire, collectivement, de comprendre les effets en cascade des problématiques, de concevoir des scénarios d’adaptation à partir de nouvelles méthodes, de trouver des chemins d’émancipation de chacune et chacun dans un monde voué à changer radicalement.
Nous rejoignons ainsi la position défendue par un collectif de scientifiques transdisciplinaires à l’origine d’une tribune publiée dans le Monde le 29 mars8 qui appellent à “rebâtir un contrat social autour de l’accès aux savoirs pour toutes et tous et de consacrer l’école, l’université et la recherche comme des biens collectifs inaliénables au centre de notre société”
En rappelant que « la brutalité avec laquelle la science est attaquée et remise en question un peu partout dans le monde, même dans des démocraties que l’on croyait solides » doit nous alerte, les signataires réaffirment la nécessaire liberté scientifique. Mais ils et elles plaident surtout pour la préservation de secteurs stratégiques de l’enseignement supérieur et la recherche de toute logique marchande et pour un financement de la recherche et de la formation à la hauteur des besoins.
Le système éducatif au fondement de la bifurcation?
Il est assez clair, et de nombreux travaux le confirment9 10 , que nous ne pourrons surmonter les crises écologiques et adopter un mode de vie soutenable que par la conscience, la caractérisation et l’application des changements sociaux à adopter, mais aussi par l’innovation scientifique et technologique. La figure ci dessous issue des travaux de Horton montre les moteurs qui œuvrent à atteindre un future enviable mais aussi les freins qui nous en éloignent.

Figure issue et traduite de Peter Horton Benjamin P. Horton11
Cependant l’accroissement des connaissances est une condition nécessaire au dépassement des crises, mais elle n’est pas pour autant suffisante. Si l’École forme des citoyennes et des citoyens « éclairé·es » – au sens de Condorcet12 – qui ont la faculté de constater ensuite l’irrationalité de l’État, le contrat social est sapé et de nouvelles luttes sociales et idéologiques surgissent. L’éducation à l’écologie, sans actions publiques en cohérence, pourrait non pas apaiser la société, mais radicaliser la critique envers l’État, ce que suggère le schéma de Horton sur les forces négatives comme le populisme ou l’extrémisme. Alors comment le système éducatif s’est-il emparé de ces enjeux écologiques ? Voici quelques éléments historiques donnant un bref aperçu de la prise en compte de ces problématiques dans la recherche, l’enseignement supérieur et l’enseignement scolaire.
La recherche scientifique est à l’origine de l’identification et de la compréhension de l’impact de l’activité humaine sur l’environnement. L’accroissement régulier des recherches mondiales en lien avec le sujet de l’écologie en est un indicateur. En France, en extrayant de la base Scimago uniquement les documents de la catégorie Sciences environnementales (très restrictive car ne contenant pas nécessairement d’autres problématiques écologiques comme l’agriculture, de l’énergie renouvelable, l’économie, etc.), nous pouvons observer une augmentation remarquable et régulière de la production scientifique depuis 1996. Le nombre d’articles dans le champ des Sciences environnementales a ainsi été multiplié par 4 tandis que la production globale n’augmente que d’un facteur 2.

Les scientifiques ont été parmi les premiers à prendre conscience de la gravité des crises écologiques et climatiques. Les équipes de recherche ont souvent pris en compte, plus vite qu’ailleurs, la problématique environnementale dans leurs activités, notamment en interrogeant l’impact carbone des conférences scientifiques et des déplacements aériens.
Sur cette problématique précise, il est judicieux de rappeler l’activité du collectif Labos1point5, groupement de recherche soutenu et financé par le CNRS, l’ADEME, l’INRAE et l’INRIA. En proposant des outils de calculs d’empreinte carbone, des textes de positionnement, des enquêtes, des colloques annuels sur les pratiques professionnelles, etc. Labos1point5 favorise une meilleure considération des enjeux environnementaux dans l’enseignement supérieur et la recherche. On est en droit de penser que ce mouvement provenant du terrain, au moment même où était débattue le projet de loi de programmation de la recherche (LPR), a pleinement contribué à ce que cette loi confie une mission alors inédite au service public de l’enseignement supérieur, celle de “la sensibilisation et [de] la formation aux enjeux de la transition écologique et du développement durable”.
L’enseignement supérieur et la recherche étant indissociables, les résultats scientifiques ont également impacté les formations, spécifiquement la prise en compte des enjeux environnementaux. Tous les étudiants sont désormais formés à la transition écologique et au développement soutenable (TEDS). D’un volume minimal de 30 heures et reconnue par au moins 3 ECTS, cette formation aborde les enjeux qui dépassent l’écologie ou la biodiversité et s’étendent aux impacts économiques, sociologiques et de sciences humaines. Par ailleurs, la mutualisation des ressources a conduit à la création d’un pôle national de ressources pédagogiques confié à l’Université Virtuelle Environnement et Développement (UVED).
Dans l’enseignement scolaire, la première circulaire portant sur les contenus et méthodes de l’éducation à l’environnement date de 1977. Elle posait alors des concepts que l’on peut considérer comme précurseurs : une définition large de l’environnement qui englobait déjà les disciplines environnementales, sociales et économiques, ainsi que le développement d’approches interdisciplinaires par projet, prémisse du développement durable. Depuis, le référentiel de compétences pour l’éducation au développement durable et à la transition écologique (2023) fixe les ambitions de formation des élèves de la maternelle au lycée en la matière. Les attendus de fin de cycle qui le complètent un après structurent le parcours, mais laisse les professionnel.les seul.es face à ces injonctions nouvelles. La formation continue, spécifiquement celle des enseignantes et enseignants de l’Éducation nationale, est pour ainsi dire inexistante ; ils sont d’ailleurs plus de 70% à l’affirmer dans le baromètre 13 de l’UNSA Éducation. Les personnels se trouvent ainsi démunis et doivent se former par eux-mêmes sur des sujets complexes qui évoluent en plus très vite, le tout dans un contexte et un environnement de travail fortement contraints qui ne leur laissent que très peu de temps pour le faire.
…Oui, si on lui en donne les moyens !
La nécessité de revoir les arbitrages budgétaires concerne tous les niveaux de notre système éducatif. Comme la tribune du monde le rappelle : « …depuis des décennies, la France se désengage de l’enseignement supérieur et de la recherche et tout particulièrement des universités. » et « sans un renforcement massif et rapide du système éducatif et de la recherche scientifique, aucun avenir viable ne pourra être construit. »
Qualifiant les choix politiques de « fautes stratégiques auxquelles nous devons remédier », les axes développés par les auteurs dressent des perspectives réalistes intéressantes. Ils revendiquent qu’un «… plan d’investissements [soit] défini et mis en œuvre en quelques années » et ils suggèrent que son financement repose sur une remise à plat du CIR (crédit d’impôt recherche), une taxation des hauts patrimoines et des énergies carbonées. En outre, la préservation de secteur stratégiques de l’ESR « de toute logique marchande » et la gratuité de l’enseignement supérieur sont à reconquérir : « L’idée d’une mobilisation totale et citoyenne, indispensable à notre société pour dépasser les crises globales s’oppose par essence à une marchandisation de la connaissance qui transformerait les étudiantes et étudiants en clients individuels plutôt qu’en acteurs collectifs du changement. »
Car oui, la formation d’acteurs collectifs du changement est le défi principal que notre société doit relever. Ce bref état des lieux prouve que notre système éducatif évolue pour traiter des problématiques environnementales et de développement durable. Les 22 propositions identifiées par l’Unsa Education pour adapter l’Ecole aux enjeux climatiques14 permettraient d’engager de nouveaux caps nécessaires. Dans le cadre d’une étude en cours pour l’agence d’objectif IRES, notre centre Henri Aigueperse travaille à l’identification d’autres leviers encore, qui, nous l’espérons, permettront à notre système éducatif de déployer pleinement son rôle dans la bifurcation.
- https://www.stockholmresilience.org
↩︎ - Rockström, Johan, et al. “Planetary Boundaries: Exploring the Safe Operating Space for Humanity.” Ecology and Society, vol. 14, no. 2, 2009. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/26268316. 30 Oct. 2025.
↩︎ - https://www.notre-environnement.gouv.fr/themes/societe/article/limites-planetaires
↩︎ - https://climate.copernicus.eu/global-climate-highlights-2025
↩︎ - https://berkeleyearth.org/global-temperature-report-for-2025/
↩︎ - https://wmo.int/fr/media/news/le-climat-de-la-terre-est-de-plus-en-plus-desequilibre
↩︎ - L’intégration des limites planétaires dans les décisions publiques et privées. Rapport présenté par Caroline Donge et Erik Meyer au nom de la comission environnement du CESE le 14 avril 2026
https://www.lecese.fr/actualites/limites-planetaires-theorie-donut ↩︎ - https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/29/dans-l-enseignement-superieur-l-exigence-constitutionnelle-de-gratuite-n-est-pas-une-notion-avec-laquelle-il-est-possible-de-transiger_6675222_3232.html
↩︎ - Peter Horton, Benjamin P. Horton, Re-defining Sustainability: Living in Harmony with Life on Earth, One Earth, Volume 1, Issue 1, 2019, Pages 86-94, ISSN 2590-3322, https://doi.org/10.1016/j.oneear.2019.08.019
↩︎ - Luo L., Zhang J., Wang H., et al., (2024). Innovations in science, technology, engineering, and policy (iSTEP) for addressing environmental issues towards sustainable development. The Innovation Geoscience 2(3): 100087. https://doi.org/10.59717/j.xinn-geo.2024.100087
↩︎ - Peter Horton, Benjamin P. Horton, Re-defining Sustainability: Living in Harmony with Life on Earth, One Earth, Volume 1, Issue 1, 2019, Pages 86-94, ISSN 2590-3322, https://doi.org/10.1016/j.oneear.2019.08.019.
“Le processus de transformation est porté par la connaissance, la raison, la créativité et l’innovation. Il alimente les changements au sein de la société civile, de la réglementation des entreprises et des politiques publiques grâce à divers processus, tels que l’éducation, la communication, les campagnes et les assemblées citoyennes. Ces changements mènent à l’épanouissement de l’humanité, à l’harmonie avec la nature et à la durabilité pour toute vie sur Terre (flèches vertes). Les forces négatives que sont le populisme, le nationalisme, le pouvoir, la cupidité, les privilèges et l’extrémisme s’opposent à cette voie (flèche marron)” [HOR19]. ↩︎ - https://www.laicite-aujourdhui.fr/IMG/pdf/Cinq_memoires_instr_pub.pdf
↩︎ - Résultats du baromètre de l’UNSA Éducation obtenus auprès de plus de 40 000 personnels des champs ministériels de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, de la Jeunesse et des Sports :
https://www.unsa-education.com/article-/barometre-unsa-2023-les-personnels-du-service-public-face-aux-grands-defis-sociaux/
↩︎ - https://www.unsa-education.com/article-/changement-climatique-adapter-lecole-preparer-lavenir/ ↩︎
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