Ce 23 juin, Marc Bloch aura les honneurs du Panthéon et de la République. Il sera inscrit dans la mémoire nationale en compagnie de sa femme Simonne Vidal. C’est un des plus célèbres historiens du XXème siècle qui sera ainsi honoré, tout comme le grand résistant qu’il a également été. Assassiné le 16 juin 1944 par les occupants allemands après son arrestation, Marc Bloch laisse une œuvre scientifique sans commune mesure qui a posé les premières bases de ce qu’on appelle l’histoire sociale. Le Centre Henri Aigueperse, qui a dans son appellation ce même terme d’ « histoire sociale » ne pouvait qu’honorer la mémoire de ce grand intellectuel.
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Il est réjouissant que cette panthéonisation s’accompagne de nombreuses publications pour mieux faire connaître l’œuvre de Marc Bloch. Il n’est pas possible ici de mentionner toutes les initiatives mais on peut saluer la mise à disposition de nombreux ouvrages de Marc Bloch dans de nouvelles éditions car cela rend plus accessible son travail d’historien. On peut conseiller ici quelques études fondamentales :
Les Rois thaumaturges : publié pour la première fois en 1924, ce livre a pour sous-titre « Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, particulièrement en France et en Angleterre ». Marc Bloch y étudie le pouvoir guérisseur exercé par le roi dans les monarchies française et anglaise. Il permet de mieux comprendre la construction monarchique des nations, tout en traitant en historien un phénomène perçu comme surnaturel, ce qui montre son attachement à saisir la sensibilité des hommes et femmes du passé. L’influence des sciences sociales comme la sociologie ou l’ethnographie, encore balbutiantes à cette période, est importante et il pose les jalons de ce qu’on a nommé plus tard l’histoire des mentalités. Aujourd’hui réédité dans la collection Folio[1], ce texte est agrémenté d’une préface de l’historien Carlo Ginzburg récemment disparu. D’un abord parfois difficile, il permet cependant de comprendre la méthode établie par le jeune professeur d’histoire médiévale qu’était alors Marc Bloch à l’université de Strasbourg. Son terrain d’observation historique est en effet le Moyen Age comme l’illustre un second livre qui fait figure de classique aujourd’hui.
La société féodale, une étude publiée en deux tomes en 1939 et 1940, est la synthèse du travail de Marc Bloch sur la période historique qu’il a privilégiée. On y trouve la meilleure définition ce que peut être alors un travail d’histoire sociale, attentif aux dynamiques des différents groupes sociaux et au quotidien des hommes et des femmes, tout en mettant en valeur les sources du travail historique. Il s’intéresse également aux « façons de sentir et de penser » de celles et ceux qui ont vécu aux XIIe et XIIIe siècles. Ainsi, pour lui « les désespoirs, les fureurs, les coups de tête, les brusques revirements proposent de grandes difficultés aux historiens portés, par instinct, à reconstruire le passé selon les lignes de l’intelligence.[2]» C’est pourquoi Marc Bloch se fit aussi observateur engagé dans le présent autant qu’historien des temps passés.
Le livre paru sous le titre L’étrange défaite[3] porte la marque de sa volonté de décrire les événements vécus avec son expérience d’historien. Marc Bloch est mobilisé à sa demande en 1939 en dépit de son âge. Il avait déjà été combattant durant la Grande Guerre et après la défaite de la France en 1940, il est exclu de l’enseignement en raison des lois antisémites du gouvernement de Vichy. Il s’engage alors dans la Résistance dans le mouvement Franc-Tireur, créé à Lyon[4]. Parallèlement, il poursuit son travail intellectuel et a laissé plusieurs témoignages rassemblés dans l’Étrange défaite qui est publié après-guerre. C’est aujourd’hui le livre plus connu de Marc Bloch : il y établit les raisons de la défaire du pays et projette les contours d’une France nouvelle. On y trouve de précieuses analyses sur la situation d’avant-guerre et son diagnostic est sans appel concernant les responsables de la débâche de 1940. Il y évoque également l’esprit combattant des citoyens-soldats, l’importance du patriotisme et des liens sociaux qui rassemblent la population, tout comme son adhésion à la défense de la République. Cela suffit à comprendre que l’utilisation actuelle de quelques citations de l’historien sorties de leur contexte par le Rassemblement national est une instrumentalisation qui dénature l’ensemble de la vie et l’œuvre de Marc Bloch[5].
Analyser le présent avec son regard d‘historien, mais aussi partir des questions du présent pour mieux comprendre le passé, c’est ce que Marc Bloch a souhaité faire dans son essai de méthode. Apologie pour l’histoire ou métier d’historien[6] est un livre inachevé mais qui est rapidement devenu un classique pour l’ensemble de celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire et à la fabrique des sciences sociales. Là encore, avec un verbe souvent acerbe et ayant la dent dure contre les tenants d’un conformisme intellectuel, l’historien donne chair et corps au travail de l’histoire et on ne peut que retenir sa leçon. Ainsi, il y relate une phrase d’un autre historien qu’il fait sienne sur la spécificité du travail historique : « si j’étais antiquaire, je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis historien. C’est pourquoi j’aime la vie. »
Histoire et mémoire de Marc Bloch
Cet attachement à la méthode historique se retrouve dans la création d’une nouvelle revue en 1929 qui va être destinée à devenir une référence jusqu’à nos jours : Les Annales d’histoire économique et sociale, devenue depuis Annales Histoire Sciences Sociales ont été fondé par Marc Bloch et Lucien Febvre avec la volonté de fonder une nouvelle conception dont nous sommes encore les héritiers aujourd’hui. Dès l’éditorial du premier numéro, on découvre leur volonté de fonder de nouvelles pratiques de l’histoire : « nous sommes, depuis longtemps, frappés des maux qu’engendre un divorce devenu traditionnel. Tandis qu’aux documents du passé les historiens appliquent leurs bonnes vieilles méthodes éprouvées, des hommes de plus en plus nombreux consacrent, non sans fièvre parfois, leur activité à l’étude des sociétés et des économies contemporaines : deux classes de travailleurs faites pour se comprendre et qui, à l’ordinaire, se côtoient sans se connaître. (…) C’est contre ces schismes redoutables que nous entendons nous élever. Non pas à coup d’articles de méthode, de dissertations théoriques. Par l’exemple et par le fait.[7] » Il s’est également beaucoup intéressé aux questions de l’enseignement dans son ensemble, comme L’étrange défaite l’illustre[8].
Sans citer l’ensemble des publications liées à sa panthéonisation, on peut conseiller plusieurs lectures ou consultation de sites Internet :
Un court essai de Carlo Ginzburg, Dialogue avec Marc Bloch, PUL, 2025.
Deux livres sur son parcours biographique et intellectuel :
Peter Schöttler, Marc Bloch, une biographie intellectuelle, Gallimard, 2026
Florian Mazel, et Yann Potin (dir.) Marc Bloch, l’histoire en résistance, Seuil, 2026.
L’APHG a réalisé une exposition que l’on peut retrouver en ligne « Marc Bloch : vie, combats, héritages »
Par ailleurs, plusieurs ressources pédagogiques sont disponibles également sur le site de l’APHG
Le réseau Canopé propose également un dossier sur Marc Bloch
La revue « Les Chemins de la mémoire » lui consacre son dossier du printemps 2026
Enfin, l’EHESS propose un site consacré à Marc Bloch qui rassemble de nombreux articles, documents, vidéos, etc.
Avec sa panthéonisation, ce sont l’Histoire et la Résistance qui entrent au Panthéon. Et c’est aussi l’occasion de se rappeler ses mots d’introduction dans son livre La Société féodale : « un livre d’histoire doit donner faim. Entendez : faim d’apprendre et surtout de chercher. » Alors bon appétit avec Marc Bloch !
[1] Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Folio, 2026.
[2] Marc Bloch, La Société féodale, Albin Michel, édition de 1968, p.117. Ce livre vient d’être récemment réédité , voir en ligne https://www.albin-michel.fr/la-societe-feodale-9782226511034#301475
[3] Marc Bloch, L’étrange défaite, Folio Histoire, 1990.
[4] Dominique Veillon, Le Franc-tireur, un journal clandestin, un mouvement de résistance, Flammarion, 1977
[5] Voir à ce sujet « Deux tribunes du Monde sur l’instrumentalisation de Marc Bloch par l’extrême droite » en ligne https://cvuh.hypotheses.org/2231 Plusieurs membres de la famille de l’historien se sont opposés à la présence d’élu.es d’extrême droite lors de la panthéonisation.
[6] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Ekho, 2020.
[7] Les Annales, numéro 1, 15 janvier 1929, en ligne https://www.persee.fr/doc/ahess_0003-441x_1929_num_1_1_1031
[8] Voir à ce sujet l’article d’Olivier Loubes paru dans la revue L’Histoire en septembre 2025 « Marc Bloch ’instituteurs mes fères’ » en ligne https://www.lhistoire.fr/marc-bloch-%C2%AB-instituteurs-mes-fr%C3%A8res%C2%A0%C2%BB
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