Il fut un temps où le journal était partout. Sur la table du petit-déjeuner, dans les cafés, sous le bras des voyageurs, dans les salles des professeurs, les commerces et les foyers. Pendant plus d’un siècle, il a rythmé les journées, structuré les conversations, façonné les imaginaires collectifs et accompagné l’exercice de la citoyenneté. Aujourd’hui, cet objet familier s’est presque effacé de notre quotidien, remplacé par les écrans, les flux continus d’information et les réseaux sociaux. Dans L’ Adieu au journal, l’historien québécois Guillaume Pinson ne se contente pas de raconter la disparition progressive de la presse papier. Il nous invite à mesurer l’ampleur de la révolution qu’elle avait elle-même provoquée au XIXe siècle et à comprendre ce que la transition numérique change dans notre rapport au temps, à l’information, aux émotions collectives et à la démocratie. Un essai érudit et sensible qui résonne particulièrement à l’heure où l’information n’a jamais circulé aussi vite, mais où il devient de plus en plus difficile de prendre le temps de la comprendre ou de faire la part du vrai et du faux.
Une disparition discrète mais historique
Fatigue informationnelle, sentiment d’impuissance face à l’accumulation des crises, saturation des flux numériques : autant de phénomènes qui témoignent d’un rapport profondément transformé à l’information. C’est précisément cette mutation que Guillaume Pinson interroge dans L’ Adieu au journal. Son essai ne raconte pas seulement le recul de la presse papier, il invite à réfléchir à ce que nous gagnons, mais aussi à ce que nous perdons, lorsque disparaît un média qui, pendant plus d’un siècle, a structuré notre rapport au temps, à l’espace public et au débat démocratique.
Le 16 juin 2026, le Reuters Institute publiait son rapport annuel sur l’information numérique1. L’enquête, menée auprès de près de 100 000 personnes dans 48 pays, confirme un basculement historique dans les usages de l’information. Désormais, 54 % des personnes interrogées déclarent utiliser principalement les réseaux sociaux, les plateformes vidéo ou les applications de partage pour s’informer, contre 51 % qui accèdent directement aux sites ou aux applications des médias d’information.
Cette évolution est particulièrement marquée chez les 18-24 ans, pour lesquels le réflexe consistant à consulter directement une « marque de presse » devient minoritaire. L’actualité est de plus en plus découverte au gré des recommandations algorithmiques, des vidéos courtes et des contenus partagés sur les réseaux, dans un environnement où l’information se présente sous forme de flux continus et fragmentés. Le rapport met également en lumière une crise de confiance persistante. Le niveau de confiance accordé aux médias atteint son plus bas niveau depuis le lancement de l’étude en 2015. Dans le même temps, l’évitement volontaire de l’actualité progresse fortement : 42 % des personnes interrogées déclarent éviter parfois ou souvent les informations, contre 29 % en 2017.
C’est cette bascule, mesurée aujourd’hui par les instituts de sondage, que Guillaume Pinson retrace à l’échelle longue depuis son bureau de professeur de littérature et de culture médiatique à l’Université Laval, à Québec. Mais avant d’en faire un objet de recherche, il en a fait l’expérience, très concrètement. Adolescent, il est livreur de journaux2. Il lui arrive parfois de se tromper d’adresse. À la fin de sa tournée, il lui reste alors un ou deux exemplaires qu’il rapporte chez lui. Plutôt que de les jeter, il les conserve et les empile sous son lit. Sans trop savoir pourquoi, il commence ainsi une collection de journaux. Ce geste anodin révèle déjà une fascination pour cet objet de papier qui accompagne les vies ordinaires, rythme les journées et porte la mémoire d’une époque.
Des décennies plus tard, cette collection improvisée d’adolescent a trouvé son prolongement dans une œuvre de chercheur. Spécialiste reconnu de l’histoire de la presse et des cultures médiatiques, Guillaume Pinson dirige notamment Médias 19, plateforme de référence consacrée à l’étude de la presse, du livre et de la culture médiatique francophone du XIXᵉ siècle. Avec L’ Adieu au journal, publié en janvier 2026, il met au service du grand public plusieurs années de recherche et propose une réflexion ambitieuse sur ce qui disparaît avec le recul du journal imprimé. Son essai fait dialoguer la mémoire du papier et les bouleversements du numérique, en montrant comment une révolution médiatique en éclaire une autre.
Quand le journal changeait le monde
Alors que le XIXᵉ siècle a vu naître un nouveau « désir de connexion » porté par la presse de masse, notre époque assiste à l’avènement d’un univers informationnel dominé par les plateformes numériques et les réseaux sociaux. deux bouleversements comparables, Guillaume Pinson insiste sur ce point : les journaux ont changé le monde à leur manière, exactement comme les smartphones le font aujourd’hui. Au tournant du XXᵉ siècle, près de dix millions d’exemplaires se vendaient chaque jour en France pour quarante millions d’habitants. Pour la première fois, des millions de personnes pouvaient accéder quotidiennement aux nouvelles du monde, partager les mêmes informations, suivre les mêmes débats et éprouver les mêmes émotions collectives. Cette connexion inédite à l’actualité transformait profondément le rapport au temps, à l’espace et à la vie civique.
Comme toute révolution médiatique, celle-ci suscitait autant d’enthousiasme que d’inquiétude. Pinson rappelle que les contemporains de la grande presse se sentaient eux aussi emportés dans un tourbillon d’informations inédit. Dès 1871, le docteur Ignace Druhen publiait un ouvrage, « De l’influence du journalisme sur la santé du corps et de l’esprit « , qui s’inquiétait déjà des émotions, des passions et des tensions nerveuses que la lecture quotidienne des journaux pouvait provoquer3. Autrement dit, les interrogations que nous formulons aujourd’hui à propos des écrans, des réseaux sociaux ou de la surcharge informationnelle existaient déjà, sous d’autres formes, à l’époque de l’essor de la presse de masse.
Mais ce que l’essai donne surtout à voir, c’est combien le journal a débordé sa seule fonction informative pour s’infiltrer dans les usages les plus quotidiens et les plus ordinaires de l’existence. Il était un compagnon du quotidien. On le lisait au petit-déjeuner, dans le train, dans le café du coin. On en discutait en famille, au travail, entre voisins. Il occupait le temps des vacances comme celui des jours ordinaires.
Et puis il y avait tous ces usages qui échappaient à l’information dont on a tous le souvenir. Le papier journal enveloppait un bouquet de fleurs acheté au marché. Il servait à nettoyer les vitres sans laisser de traces. Dans bien des familles, il recueillait les épluchures du repas dominical. Pour les lecteurs de l’ Ouest de la France par exemple, le journal était aussi un rendez-vous familial. Les enfants attendaient la page « Chic, c’est mercredi ! » grâce à laquelle on pouvait apprendre comment se fabriquait le jus de pommes, la hauteur des montagnes et rire en lisant les (més)aventures du Viking Hägar Dünor. Le journal n’était pas seulement un support d’information : il était un objet de transmission et de culture populaire.
Cette matérialité concrète : le papier que l’on déplie, découpe, partage, archive ou recycle, est au cœur de la mélancolie assumée de Guillaume Pinson. Il évoque « cette chose que l’on devait imprimer, livrer, déplier 4», cet objet doté d’une texture particulière et qui « tachait les doigts ». Derrière la disparition progressive du journal papier, ce n’est pas seulement un support qui s’efface, mais tout un ensemble de gestes, de rituels et de sociabilités qui ont structuré la vie quotidienne pendant plus d’un siècle.
L’auteur situe l’âge d’or de cette civilisation du journal à la charnière du XIXe et du XXe siècle. L’arrivée de la radio, puis de la télévision et enfin des médias numériques ne provoque pas immédiatement son déclin. C’est l’accumulation progressive de ruptures technologiques qui modifie durablement les pratiques d’information et, avec elles, notre rapport au temps. Là où le journal organisait une temporalité fondée sur l’analyse et la mise en perspective, les plateformes numériques privilégient désormais l’immédiateté et le flux continu.
Le numérique ou le règne du présent permanent
Pour autant, L’Adieu au journal n’est pas un plaidoyer pour le retour en arrière. L’essai est moins un livre sur la disparition du papier qu’une réflexion sur ce que le numérique change dans notre manière de vivre, de nous informer et de percevoir le temps.
Le second apport important de l’ouvrage porte précisément sur cette rupture des rythmes. Avec le journal, il existait deux temps distincts : celui de la lecture, où l’on découvrait ce qui s’était passé dans le monde, puis celui de l’attente, jusqu’à l’édition suivante. Cette respiration structurait le temps social et laissait une place à la réflexion. Avec Internet et les réseaux sociaux, cette pause a disparu. Le « désir de futur » propre au journal, cette attente du lendemain, du prochain numéro, de l’événement à venir, a cédé la place à ce que Pinson nomme une « saturation de présent » où tout est immédiatement disponible, commenté et partagé.
Cette transformation du rythme s’accompagne d’un changement profond des usages qui touche directement le journal lui-même. Le quotidien Le Monde en offre une illustration spectaculaire. En 2025, le numérique a généré pour la première fois plus de la moitié de son chiffre d’affaires (53 %), contre 47 % pour l’édition papier 5. Le titre comptait alors près de 600 000 abonnés numériques pour environ 70 000 abonnés à l’édition imprimée, soit un rapport de près de neuf pour un. Cette situation, inimaginable il y a vingt ans, se retrouve dans la plupart des grands titres de presse. En quelques années, le centre de gravité économique de la presse s’est donc déplacé du kiosque vers l’écran. En effet, pour une part croissante du public, l’information n’est plus associée à un journal identifié mais à un flux consulté sur smartphone. Cette évolution comporte de nombreux avantages : accès immédiat à l’information, diversité des sources, réactivité. Mais elle soulève aussi des questions démocratiques majeures. Le pluralisme de la presse a en effet un coût, que le numérique n’a pas aboli. S’abonner à la presse en ligne ou « en physique » représente aujourd’hui, pour un foyer, un budget mensuel qui s’additionne vite lorsqu’on souhaite croiser plusieurs sources. Ce constat n’est pas anodin pour le débat démocratique. Conscient de cet enjeu, l’État maintient des dispositifs de soutien 6 destinés à garantir l’accès du public à une pluralité de titres.
Cette diversité ne suffit pourtant plus quand l’information ne passe plus par les titres eux-mêmes, mais par les plateformes (TikTok, Instagram, YouTube ou X) qui choisissent ce qui « mérite » d’être visibilisé, suivant des mécanismes qu’elles déterminent. Les contenus les plus vus ne sont pas nécessairement les plus fiables, mais souvent les plus engageants émotionnellement. Les inquiétudes sont particulièrement fortes chez les jeunes générations. Selon une enquête menée début 2026 par l’association e-Enfance et Harris Interactive auprès des 11-18 ans 7, 81 % des adolescents déclarent qu’à force de voir circuler des fausses informations, ils ne savent plus à qui faire confiance ; 55 % jugent difficile de distinguer le vrai du faux et 53 % affirment que la désinformation finit par leur enlever l’envie de s’informer.
C’est peut-être là que l’essai de Guillaume Pinson prend toute sa portée civique. À sa manière d’historien des médias et des sensibilités, il montre que la disparition du journal n’emporte pas seulement un objet, des habitudes de lecture ou quelques souvenirs d’enfance. Elle fait disparaître un cadre temporel particulier, qui favorisait la hiérarchisation, la vérification et l’appropriation de l’information. À l’heure où les flux numériques tendent à abolir toute distance entre l’événement et sa réception, cette réflexion résonne comme une invitation à repenser les conditions d’une citoyenneté éclairée. Plus que jamais, l’éducation aux médias et à l’information apparaît comme l’un des enjeux démocratiques majeurs de notre temps.
En refermant L’ Adieu au journal, on comprend que Guillaume Pinson ne célèbre pas un passé révolu. Il nous invite plutôt à regarder lucidement le présent. Le journal a profondément transformé les sociétés du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, le numérique transforme à son tour les nôtres. Entre nostalgie et fascination, son essai nous rappelle qu’il est peut-être temps d’organiser, enfin, la cérémonie d’au revoir à ce média qui a accompagné plusieurs générations, afin de mieux comprendre ce qui est en train de naître sous nos yeux.
Guillaume Pinson, L’adieu au journal. Essai d’histoire médiatique, Paris, CNRS Éditions, 2026, 220 p., 24 €.
- Digital News Report 2026 ↩︎
- Il l’évoqueà la page 118 du livre mais développe l’anecdote sur RFI, Podcast L’atelier des médias, « L’adieu au journal » : comment la presse papier a changé le monde, 28 février 2026 ↩︎
- On peut ainsi lire un extrait savoureux du livre de Druhen, cité p39 : « Si le journal, dans la mission qu’il s’arroge, s’adresse quelquefois à la raison, et fait appel à quelques-uns des sentiments les plus élevés de l’homme, tel que le patriotisme, bien souvent, il sollicite les instincts inférieurs, il excite les passions et produit les impressions dont la vivacité et la répétition fréquente ne sauraient laisser l’organisme indifférent« . ↩︎
- À tel point qu’on trouve, dans la Salle des conférences de l’Assemblée nationale, vestiges de la splendeur passée des journaux, ces énormes fauteuils qui permettaient de déplier et de lire son quotidien sans gêner son voisin! Voir ici ↩︎
- Le Monde, En 2025, un chiffre d’affaires et un bénéfice stabilisés pour le Groupe Le Monde, 10 juin 2026 ↩︎
- On peut ainsi citer l’aide au pluralisme de la presse périodique régionale et locale (PPR) soutient les publications d’information politique et générale diffusées à l’échelle régionale, site du Sénat ou encore l’aide à la distribution de la presse nationale au numéro, créée en 2026, qui vise à préserver l’accès de tous les citoyens à une pluralité de titres de presse nationale vendue au numéro sur l’ensemble du territoire. C’est justement celle qui invoque explicitement l’article 11 de la Déclaration de 1789, voir site du Ministère de la culture ↩︎
- Étude Les adolescents face à l’information, réalisée du 22 au 27 janvier 2026 auprès d’un échantillon représentatif de 1049 adolescents âgés de 11 à 18 ans. Infographie ici ↩︎
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