L’un des plus importants sociologues français est décédé le 30 octobre 2026. Il a marqué le paysage intellectuel par des ouvrages majeurs, dont certains ont été écrit en collaboration avec Pierre Bourdieu. En effet, dans les années 1960, le duo de sociologues a publié Les Héritiers puis La Reproduction, deux essais qui ont profondément modifié la connaissance du système scolaire et universitaire. Passeron a poursuivi ensuite sa carrière en participant activement au développement de la recherche en sciences sociales et en contribuant à la construction théorique des sciences sociales. Son œuvre a fait l’objet de nombreux commentaires et, après quelques hésitations, a été progressivement prise en compte par le syndicalisme de l’éducation, tant elle offre des clés de compréhension de l’École et des enjeux de société.
Les Héritiers et La Reproduction : deux ouvrages fondamentaux sur l’éducation
Né en 1930, Jean-Claude Passeron devient agrégé de philosophie et se dirige vers la sociologie qui est encore une science balbutiante dans la France des années 1960. Il collabore avec Pierre Bourdieu, au parcours identique à ses débuts. Les Héritiers[1], qui est leur premier ouvrage écrit en commun, paraît en 1964. Le livre a un grand succès jusqu’à aujourd’hui, au point même que le terme d’« héritier » est entré dans le langage commun. C’est un véritable pavé dans la mare car ce livre démontre, avec des données statistiques robustes, ce que l’on pouvait savoir d’instinct, mais sans réelle preuve : à l’École, en dépit d’un discours émancipateur tenu par les autorités et les enseignant.es, les enfants de familles aisées et cultivées s’en tirent bien mieux que les enfants issus des classes populaires. À l’université, ne se retrouvent ensuite que les enfants originaires des classes aisées, ce qui est la thèse majeure de l’ouvrage. Les deux auteurs ont donc cherché à comprendre pourquoi. La notion de capital culturel est ici mobilisé et mis en évidence. L’École favorise implicitement les savoirs et les comportements des milieux d’origine favorisés. Cela rend presqu’impossible l’arrivée à l’université des jeunes issus des classes populaires. De fait, on perçoit la violence symbolique de l’École qui accentue les inégalités sociales[2].
Ce livre joue un rôle dans le climat contestataire des années 1960 qui aboutit à la crise de mai 68. Passeron et Bourdieu publient en 1970 un ouvrage plus théorique, La Reproduction[3], qui connaît de nouveau un important succès.
Ce nouvel essai concerne l’ensemble du système scolaire qui est l’objet d’une forte critique à partir des constats énoncés dans le premier livre. Dans l’enseignement supérieur, il n’y a 6% d’étudiants issus du monde ouvrier au moment de la parution du livre. Pour expliquer cette injustice, il faut aborder l’ensemble du système scolaire : « c’est tout au long de la scolarité, et particulièrement lors des grands tournants de la carrière scolaire, que s’exerce l’influence de l’origine sociale » ( p. 25). Il y a donc une véritable « élimination » des personnes issues des classes populaires dans le système éducatif. Le milieu d’origine aisé favorise des savoirs et des goûts qui sont très utiles pour la poursuite d’une bonne scolarité[4]. On le voit plus particulièrement dans la maîtrise des savoirs culturels, comme la pratique de la musique, aller au théâtre, etc. L’École produit des illusions, comme celle qu’elle favorise la mobilité sociale et l’émancipation républicaine, alors qu’elle reproduit au contraire les inégalités sociales. Le livre se transforme dès lors en un plaidoyer en faveur d’une pédagogie qui permette à l’École de transmettre les savoirs en neutralisant les facteurs d’inégalité sociale. On y retrouve des concepts qui sont ensuite réutilisés dans les travaux des deux sociologues comme celui de violence symbolique.
Ces deux ouvrages reçoivent dans un premier temps un accueil contrasté au sein des organisations syndicales de l’éducation. En effet, Passeron et Bourdieu mettent en évidence le rôle des enseignant.es dans le maintien, à leur corps défendant, des inégalités et contestent les pratiques pédagogiques que l’on trouve alors dans le système éducatif. Cela entraîne tout d’abord un rejet, mais face au succès des livres et au fait qu’ils décrivent des réalités, peu à peu, l’apport théorique des deux sociologues est inclus dans la réflexion syndicale du SNI et de la FEN[5]. Il faut en effet souvent penser contre soi et tenir compte des avancées de la recherche pour développer une théorie syndicale mieux à même d’accompagner les revendications.
Une réflexion englobante sur les sciences sociales
Comme Jean Claude Passeron le relate dans son dernier ouvrage Un itinéraire de sociologue[6], il se sépare de Pierre Bourdieu, sans pour autant rompre définitivement avec celui qui deviendra ensuite professeur au collège de France. Passeron participe activement au développement de l’Université et de la recherche, à Nantes, Vincennes puis à l’EHESS. Parallèlement, il poursuit ses travaux, souvent en coopération avec d’autres sociologues, comme pour son ouvrage co-dirigé avec Claude Grignon, Le Savant et le populaire[7]. Il y analyse l’ambivalence des sociologues et des écrivains face aux cultures populaires, en apportant des éléments critiques du rapport des intellectuels au peuple, avec une analyse opposée aux travaux de Bourdieu qui a développé par la suite une sociologie très structurée[8]. Il est également un passeur d’idées avec la mise en évidence des travaux de Richard Hoggart et son initiative d’un travail commun avec des historiens visant à rompre les frontières entre la sociologie et l’histoire[9].
Dans le cadre de la construction d’une épistémologie des sciences sociales, son recueil d’article intitulé Le Raisonnement sociologique[10] marque une nouvelle fois par son inventivité et son apport théorique. Son livre d’entretien paru en 2025 permet de suivre son parcours et de mieux comprendre l’importance de ses travaux. On ne peut qu’en conseiller la lecture pour mieux saisir l’apport essentiel de ce sociologue et intellectuel aujourd’hui disparu. Il y prononce ces mots qui peuvent servir d’utile guide lorsqu’on mène soi-même des recherches en sciences sociales et en histoire : « L’activité de recherche n’est pas une activité poétique ou romanesque qui se travaille et se parfait dans le tête-à-tête avec un stylo ou un clavier. On fait de la recherche ou on n’en fait pas ; on aime ou on n’aime pas la recherche. Mais si on en fait, il faut se faire à se faire à ce métier et le faire jusqu’au bout : on ne fait sinon que le tire-au-flanc en croyant faire le penseur.[11] »
Pour aller plus loin :
Sur son parcours et ses travaux, cette série d’émissions de France Culture
Pierre Bourdieu et Jean -Claude Passeron, Les Héritiers, éditions de Minuit, 1964.
Jean-Claude Passeron, Un itinéraire de sociologue, éditions de l’EHESS, 2025.
[1] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, les étudiants et la culture, éditions de Minuit, 1964.
[2] Sur la réception de ce livre dans les années 1960 et 1970, voir Patrick Campagne, « ‘Les Héritiers’ de Bourdieu et Passeron : une analyse d’une grande actualité », Silomag, en ligne https://silogora.org/les-heritiers-de-bourdieu-et-passeron/
[3] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement, Les éditions de Minuit, 1970.
[4] ON retrouve des thématiques qui seront au cœur de l’ouvrage de Pierre Bourideu, La Distinction, éditions de Minuit, 1979.
[5] On trouve de nombreuses traces de l’influence de ces deux ouvrages dans les publications du SNI (L’École libératrice) et la FEN ( L’Enseignement public) durant les années 1970.
[6] Jean-Claude Passeron, Un itinéraire de sociologue, éditions EHESS, 2025.
[7] Jean Claude Passeron et Claude Grignon, Le Savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Gallimard- Le Seuil, 1989.
[8] Pour une introduction rapide à ses travaux, Alain Accardo et Philippe Courcuff, La sociologie de Bourdieu, éditions Le Mascaret, 1986.
[9] Jean-Claude Passeron et jacques Revel (dir.), Penser par cas, les éditions de l’EHESS, 2005
[10] Jean-Claude Passeron, Le Raisonnement sociologique, Albin Michel, réédition, 2006.
[11] Jean-Claude Passeron, Un itinéraire…, p.406.
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