Au Mémorial du camp de Rivesaltes, l’histoire se découvre à travers des archives, des objets et des témoignages. Mais elle se ressent aussi, dans la pénombre des salles, le craquement du parquet et la rencontre avec les visages de celles et ceux qui ont vécu ici. Une visite qui interroge notre regard sur l’exil, l’exclusion et la dignité humaine.
Un long couloir, des murs de béton, une lumière qui accompagne les pas. Dès l’entrée, le Mémorial de Rivesaltes invite à ralentir. Inauguré en 2015 au milieu des vestiges des baraquements, il retrace l’histoire des populations qui y ont été internées, enfermées ou reléguées au fil des conflits du XXe siècle.
Un lieu, plusieurs histoires d’exil et d’enfermement
Construit à partir de 1939 pour l’armée dans un but d’acclimatation des troupes coloniales avant leur départ pour le front, le camp devient, en janvier 1941, un lieu d’internement sous le régime de Vichy. Des réfugiés espagnols, arrivés en France lors de la Retirada de 1939 pour fuir l’avancée des troupes franquistes, y sont alors transférés. Des Juifs étrangers et des Tsiganes, notamment français, y sont également enfermés.
En 1942, Rivesaltes constitue un rouage de la déportation des Juifs vers Auschwitz-Birkenau, via Drancy. À la Libération, il sert à détenir des personnes suspectées de collaboration et des prisonniers de guerre, principalement allemands et autrichiens. En 1962, une partie du camp sert également à emprisonner des nationalistes algériens du Front de libération nationale (FLN). Puis, à partir de 1962, quelques dizaines d’Indochinois et de Guinéens et des milliers de harkis, anciens supplétifs de l’armée française en Algérie, et leurs familles y sont relégués dans des conditions précaires. Ces histoires, différentes par leurs contextes et leurs destins, se rencontrent sur un même territoire de mise à l’écart.
Ecouter les voix, rencontrer les vies
Dans l’exposition, cette succession de populations prend un visage. On écoute une voix, on lit un souvenir d’enfance, on s’arrête devant une photographie. Les fiches d’identité, les rapports administratifs et les plans donnent à comprendre l’organisation du camp. Les témoignages en disent le quotidien : la faim, le froid, la promiscuité, la maladie, l’insalubrité. Pepita de Bedoya, internée espagnole arrivée avec sa mère en 1942, raconte les disputes que provoquaient quelques miettes de pain supplémentaires. Soudain, la privation cesse d’être une notion abstraite.
La présentation contemporaine de l’intérieur du Mémorial : les tiroirs à ouvrir, les plaques à retourner et les dispositifs d’écoute sollicite la curiosité. Chaque geste conduit vers un récit difficile. Une activité demande quels objets on emporterait s’il fallait quitter précipitamment sa maison. La question paraît simple, pourtant, elle fait mesurer ce que partir signifie, ce que l’on sauve et ce que l’on abandonne.
Dans la pièce principale, on s’arrête à une table et l’on porte à son oreille un petit combiné d’écoute, comme un téléphone d’autrefois. Le geste est familier, presque intime. Une voix raconte, et l’on prend le temps de l’écouter. Ce dispositif tout simple donne le sentiment d’une rencontre avec la personne qui témoigne.
La visite engage les sens. Une odeur de cuir présente de l’accueil jusqu’aux salles, le parquet qui craque sous les pas et la lumière tamisée accompagnent la découverte. Sur certaines photographies, des familles sourient. Ces sourires bouleversent lorsque l’on vient de lire les témoignages de faim : derrière les récits de privation, ils donnent à voir des familles qui tentent de préserver des moments de bonheur.
D’autres traces racontent la solidarité. Des boîtes de lait en poudre évoquent les secours apportés aux nourrissons ; un laissez-passer rappelle le parcours de Mercedes Abadia, réfugiée espagnole devenue institutrice dans le camp. Au fil des documents apparaissent celles et ceux qui ont soigné, enseigné, protégé et contribué à sauver des vies.
Le parcours extérieur, sur les traces des conditions de vie
À l’extérieur, un parcours parmi les vestiges des baraquements prolonge la visite et permet de mieux saisir la précarité des conditions de vie. Le jour de notre visite, le vent soufflait fort. Face aux bâtiments, les mots lus et les voix écoutées à l’intérieur résonnaient autrement. La tramontane donnait une portée sensible aux récits du froid, des rafales et des abris insuffisants. Sans pouvoir mesurer ce qu’avaient enduré les personnes retenues ici, on percevait plus concrètement combien l’exposition aux éléments avait pesé sur leur quotidien.
Transmettre pour interroger le présent
Pour le monde de l’éducation, Rivesaltes offre une matière essentielle à la transmission. Donner à voir les mécanismes de l’exclusion, restituer leur histoire aux personnes désignées comme « indésirables », comprendre les possibilités d’action et de résistance : autant de pistes pour construire une réflexion citoyenne. À l’heure où l’extrême droite gagne en influence, cette réflexion prend une résonance particulière et nous interroge sur la place accordée à l’autre, la tolérance et la solidarité. En quittant le Mémorial, on emporte avec soi une histoire, mais surtout des voix et des visages que l’on n’oublie pas.
Pour aller plus loin :
Le site du Mémorial du camp de Rivesaltes https://www.memorialcamprivesaltes.eu/
Les ressources pédagogiques https://www.memorialcamprivesaltes.eu/ressources
Nicolas Lebourg et Abderahmen Moumen, Rivesaltes, le camp de la France : 1939 à nos jours, éditions Trabucaire, coll. « Història », 2015.
« Le Mémorial du camp de Rivesaltes », éditions BeauxArts 2017
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