« J’ai deux passions : la fanfare, la révolution » peut-on entendre à toutes les manifestations en ce moment accompagnées par des orchestres de rue. Les chansons encouragent la mobilisation et accompagnent celles et ceux qui participent à ces moments collectifs. Des chants anciens et révolutionnaires retrouvent une nouvelle jeunesse, alors que d’autres mélodies sont créées pour l’occasion et se répandent dans les cortèges. S’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, plusieurs travaux récents se sont préoccupés de l’univers sonore des mobilisations. É l’heure de ces mois d’octobre et de novembre marqués par un mouvement social puissant, penchons-nous sur l’air et la chanson de la contestation.
La récente Une de Libération du 6 novembre illustre cette présence musicale de plus en plus forte dans les cortèges avec une photographie de l’Orchestre du nouveau monde qui est devenu très rapidement un des symboles de l’actuelle mobilisation sociale. Comme les pancartes aux slogans imaginatifs qui se multiplient dans les manifestations, les chansons et musiques sont l’expression d’une énergie joyeuse et revendicative. Des classiques de la chanson révolutionnaire, comme l’Internationale[1] ou Bella ciao[2] côtoient les musiques de la culture de la gen Z, de One piece à Hunger games. Un tel phénomène s’est souvent retrouvé dans d’autres mobilisations historiques, et c’est que nous montre plus particulièrement le récent numéro de la revue Le Mouvement social.
Bruits et musique de la contestation
Le Mouvement social a été fondé par Jean Maitron et c’est une revue qui explore depuis les années 1960 l’histoire sociale dans toutes ses dimensions. Le numéro de janvier-mars 2026 explore les « univers sonores de la contestation »[3]. Bien qu’il ne concerne pas seulement les chants et la musique, mais l’ensemble des sons liés aux mobilisations et revendications, ce numéro tombe à pic dans notre actualité sociale. L’article de présentation du dossier écrit par Marion Henry et Adrien Quièvre « Du silence aux cris : faire l’histoire des contestations par les sons » permet de mieux appréhender les avancées historiographiques du sujet. Suivent six articles, tous novateurs sur cette thématique, que l’on peut lire avec entrain et curiosité. Une partie des auteurs et autrices de ce numéro important présentera ce dossier ce mardi10 novembre dans une table ronde.
Le Mouvement social avait déjà a consacré un numéro entier au sujet de la musique en politique en 2004 : on peut retrouver également en ligne les articles composant ce dossier introduit par l’historien Christophe Prochasson.
Chansons révolutionnaires et mobilisations sociales
Tous les épisodes révolutionnaires de la France et les contestations sociales ont été accompagnées par l’usage de chansons et de musique de mobilisation. Plusieurs travaux historiques ont abordé cette thématique qui a longtemps été délaissée. Sans vouloir prétendre être exhaustif, voici quelques références indispensables sur le sujet :
- Robert Brécy, Florilège de la chanson révolution de 1789 au Front populaire, éditions ouvrières, 1990. Cet historien est précurseur dans l’étude des chansons du mouvement ouvrier et des contestations, recueillant patiemment les traces des textes et musiques qui ont accompagné tous les mouvements sociaux depuis la Révolution française. C’est un ouvrage indispensable, comme les autres livres écrits par Brécy sur le même sujet.
- Philippe Darriulat, La Muse du peuple. Chansons politiques et sociales en France 1815-1871, PUR, 2011. Cet ouvrage que l’on peut retrouver en ligne est une somme passionnante sur la chanson militante au XIXe siècle.
- Philippe Gumplowicz, Les Travaux d’Orphée : 150 ans de pratique musicale amateur en France (1820-2000) : harmonies, chorales, fanfares, Aubier, 2001. Là aussi, c’est un livre passionnant sur les usages de la musique dans les activités du peuple et lors de différents contextes, dont les mobilisations sociales et les organisations militantes. C’est un ouvrage essentiel toujours très actuel.
- Christophe Traïni, La musique en colère, Presses de Sciences Po, 2008. Cet ouvrage est une synthèse sur les usages contemporains de la musique et de la chanson et il offre de nombreuses perspectives très utiles pour mieux comprendre notre situation actuelle.
Ces travaux historiques et en sciences sociales permettent de mieux comprendre l’importance des sons et de la musique dans les contestations du passé et dans la mobilisation actuelle. On constate en effet que les manifestations actuelles mobilisent de nombreuses références historiques, des épisodes révolutionnaires ou des grandes figures de la contestation et de notre univers républicain comme Marianne[4]. Mais ces symboles sont mélangés à des références bien plus actuelles, le tout donnant une hybridation qui revitalise le mouvement social tout en l’inscrivant dans une continuité entre le passé et le présent. L’influence de plus en plus large de chants et de musiques montre aussi que les manifestations font le choix de la joie et de la fête pour accompagner la contestation, là encore, elles sont à l’image des mouvements sociaux plus anciens qui ont laissé de nombreuses traces dans l’imaginaire contestataire des jeunes et des moins jeunes[5]. On pourra retenir qu’à l’automne 2026, le réveil de la contestation s’est fait en fanfare.
[1] Marc Ferro, L’Internationale : d’Eugène Pottier et Pierre Degeyter, Noesis, 1996.
[2] Étienne Augris, Julien Blottière, Jean-Christophe Diedrich et Véronique Servat, En lutte ! Carnets de chants, éditions du Détour, 2022.
[3] Le Mouvement social, n°294, janv-mars 2026, voir le sommaire en ligne https://www.lemouvementsocial.net/numero/?numero=LMS1_294 Ce numéro est disponible sur le site Cairn.info https://shs.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2026-1?lang=fr
[4] Sur l’histoire de la figure de Marianne, voir les travaux de l’historien Maurice Agulhon, qui ont donné une trilogie consacrée à son histoire de 1789 au début des années 2000.
[5] Voir Benoît Kermoal, « Le Front populaire : joie et fête dans l’imaginaire socialiste de 1936 », note de la Fondation Jean-Jaurès, juin 2026, en ligne, https://www.jean-jaures.org/publication/le-front-populaire-joie-et-fete-dans-limaginaire-socialiste-de-1936/
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