Philippe Jaenada vient de recevoir le prix Goncourt cette année pour son livre « L’Inconnue du quai de Javel ». Tout au long de ce roman, l’auteur cherche à élucider le meurtre d’une jeune femme à la fin des années 1940. En se mettant en scène et en s’inspirant des enquêtes du commissaire Maigret, le narrateur suit plusieurs pistes à l’aide des archives qu’il interroge pour retrouver le coupable. Ainsi, Philippe Jaenada nous dévoile le passé d’une jeune artiste qui espérait devenir célèbre. Mais elle recontra le chemin de son meurtrier qui l’effaça de l’histoire et ne fut jamais retrouvé. L’écrivain reprend l’enquête et nous offre un brillant livre qui nous interroge sur les rapports entre l’histoire et la littérature.
Le goût de l’archive et des repas à la Maigret
Comme dans ses ouvrages, Philippe Jaenada nous plonge dans ce que l’on appelle de plus en plus souvent un « cold case », un meurtre du passé qui n’a pas été élucidé et qui est réexaminé à nouveaux frais. Il a en effet trouvé la trace du meurtre d’une jeune femme, apprentie actrice et modèle pour des peintres en mal de notoriété à la fin des années 1940 à Paris. Originaire de Bretagne, alors pourvoyeuse d’une forte émigration intérieure, elle rêve de fortune dans la Ville Lumière. Après quelques premières réussites, le mauvais sort a semblé s’acharner sur elle jusqu’à sa mort violente au bord d’une route du quai de Javel. Jaenada nous décrit le parcours de la jeune Louise Cansot avec une sensibilité et une acuité hors du commun. Pour mener l’enquête plus de 70 ans plus tard, il s’est plongé dans les archives et les vieux journaux. Il a repris tous les éléments, exploré toutes les pistes, et il a enfin retrouvé toutes les traces qui aident à reconstituer le passé de la jeune Louise. L’auteur se met en scène sous les traits du narrateur imitant le commissaire Maigret, le héros légendaire de Simenon. Les récits s’entrecroisent, se mêlent, avec une dextérité qui fascine. Des cafés aux centres d’archives, passant des vieux journaux aux comptes rendus des enquêtes des policiers, c’est tout un monde oublié de la France de la fin des années 1940 qui est décrit. Si le pays se modernise à cette époque, on peut voir que plusieurs catégories de la population se marginalisent tout en tentant de vivre au mieux. On ne peut qu’être touché par la description de la condition féminine de cette période, où la violence et l’abandon font partie du quotidien. La peur de tomber enceinte, les difficultés financières, la folie des uns et la brutalité des autres, tout nous ramène au destin brisé de la jeune Louise. Philippe Jaenada mène l’enquête sans jamais désespérer, tel un fin limier et il parvient finalement à retrouver le meurtrier. C’est un roman, une histoire réelle, un récit où la fiction se mêle à la réalité, sans qu’il soit aisé de démêler le vrai du faux, mais après tout, pourquoi ne pas se laisser guider par la détermination tranquille de ce narrateur qui rend compte d’une vie oubliée dans ce récit passionnant ? Alors histoire ou fiction ? Littérature du réel ou exercice de mémoire ? L’auteur s’émancipe des schémas habituels pour le plus grand plaisir du lectorat.
L’enquête entre littérature et histoire
On se souvient avoir découvert l’œuvre de Philippe Jaenada lors d’une journée d’étude aux archives du monde du travail de Roubaix organisée par l’association des archivistes français le 6 mai 2022. Le thème de la journée était « archivistes engagé.es »[1] et le romancier avait alors expliqué son rapport presque charnel aux archives qui lui permettaient d’écrire des romans-enquêtes passionnants et foisonnants. De la Serpe (qui revient sur un triple meurtre en 1941 où le futur auteur du Salaire de la Peur, Georges Arnaud, fut accusé) au Printemps des monstres (sur le meurtre d’un enfant dans les années 1960) il a exploré notre passé violent et sanglant à travers les archives et la presse ancienne. En faisant cela, il se met également en scène, entre réel et autofiction. L’auteur est romancier, mais se fait-il également historien ? Son intérêt pour les archives comme matériel indispensable pour construire ses romans peut en effet le rapprocher du travail historique[2]. C’est pourquoi, on peut lire ses livres comme des documents d’histoire d’une nature différente du travail habituel des historiens et historiennes. Mais le passé n’est pas que l’affaire des professionnels de l’histoire. La mise en récit, le suspense, l’enquête et la plongée dans le passé aident également de mieux comprendre l’histoire. C’est ce que l’historien Ivan Jablonka appelle le « troisième continent », à savoir un terrain nouveau entre la fiction romanesque et la recherche savante[3].
« Le gardien des traces des morts »
C’est ainsi que Philippe Jaenada désigne l’archiviste dans son livre La Petite femelle (2015) , celui qui conserve la mémoire de milliers de vies minuscules[4] dans des papiers jaunis. Mais cette expression, « le gardien des traces des morts » pourrait très bien définir l’écrivain lui-même tout comme l’historien. Car aujourd’hui, on assiste à de nouvelles formes du récit historique qui empruntent beaucoup à la littérature comme Ivan Jablonka l’a démontré dans son livre au titre provocateur L’histoire est une littérature contemporaine[5]. L’historien ou l’historienne mène l’enquête, se met parfois en scène tout en respectant le cadre scientifique ou académique. L’écriture de l’histoire (pour emprunter le titre de l’ouvrage de Michel de Certeau[6]) est aujourd’hui renouvelée et le « je » n’est plus condamnable, au contraire, il permet parfois de séduire de nouveaux publics. En cela, il ressemble à l’enquêteur Jaenada. Il y a beaucoup de similitudes, il peut même y avoir des échanges de pratiques et des emprunts. C’est aussi ce que l’historien Philippe Artières nous dit dans l’incipit de son premier livre : « L’historien est un voleur. Il débarque un beau jour incognito dans une ville, va droit à la bibliothèque en suivant les indications qu’un complice lui a fournies et s’introduit sans bruit dans un fonds d’archives. Là, il ouvre un carton puis un autre, repère ses proies. Une fois évaluée la valeur de leur contenu, il opère méthodiquement un tri entre les documents. De ces papiers jaunis, il extrait des vies, il y entre par effraction. Il en dévoile l’intimité et s’en approprie les secrets, des secrets jusque-là bien gardés.[7] »
C’est aussi ce que fait Philippe Jaenada dans son formidable livre qu’est l’Inconnue du quai de Javel. Il y cherche des fantômes mais redonne le souffle à Louise Cansot qui dorénavant est sortie de l’oubli. Car que ce soit par le récit historique ou par la fiction, il faut toujours tenter de redonner vie à celles et ceux qui nous ont précédé. Et Philippe Jaenada réussit à merveille à célébrer cette quête du souffle vital dans ce livre très justement primé par le Goncourt.
Pour aller plus loin :
Philippe Jaenada, L’Inconnue du quai de Javel, Flammarion, 2026.
Ivan Jablonka, Le Troisième continent ou la littérature du réel, Seuil, 2024.
Philippe Artières, Rêves d’histoire, Verticales, 2014.
Benoît Kermoal, « Distordre le récit historique, entre histoire de soi et ‘grande’ histoire » in Gilbert Willy Tio Babena, Dire le vrai, éditions science et bien commun, Québec, 2023, en ligne https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/direlevrai/chapter/kermoal/
[1] Voir en ligne https://www.archivistes.org/app/uploads/2026/02/archivistes141_dossier.pdf
[2] Sans dévoiler l’intrigue, le sujet des avortements clandestins est abordé dans ce récit. Il offre une résonance avec le travail historique d’Annette Wieviorka et Danièle Voldman sur ce sujet dans les années 1940-1950, Tristes grossesses : l’affaire des époux bac (1953-1956), Seuil, 2020.
[3] Ivan Jablonka, Le Troisième continent ou la littérature du réel, Seuil, 2024.
[4] Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, 1984.
[5] Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine : manifeste pour les sciences sociales, Seuil, 2014.
[6] Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Folio, 2002
[7] Philippe Artières, Le livre des vies coupables. Autobiographie de criminels (1896-1909), Albin Michel, 2014, p.1.
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