Publié dans Histoire sociale

Parcours d’un militant de la culture

par Benoit Kermoal

 

Guy Putfin, Syndicalisme & Culture. Itinéraire culturel dans la Forteresse enseignante, Paris, éditions de l’OURS, 2016.

Guy Putfin, membre actif du pôle Histoire sociale du centre Henri-Aigueperse Unsa Éducation, nous offre dans ce livre un précieux témoignage de son action au sein de la Fédération de l’Éducation Nationale depuis la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1990. Mais Syndicalisme & Culture est bien davantage qu’un simple témoignage du militant syndical. S’effaçant souvent pour retracer l’histoire de la politique culturelle au sein de la FEN, Guy Putfin a écrit une histoire complète de l’action des syndicats de la culture de mai 68 jusqu’aux année 1990, à partir de nombreuses sources internes, comme les bulletins militants, les notes internes mais aussi des documents personnels. De l’intérieur, il nous donne à lire la chronique méconnue de la politique culturelle menée par « la forteresse enseignante » qu’était alors la FEN à l’époque.
L’ouvrage s’articule autour de trois parties chronologiques : la première concerne le syndicat des archives et du collectif FEN des affaires culturelles entre 1968 et 1982.

Dans l’après Mai, synonyme de bouillonnement culturel au sein de la gauche politique et syndicale, l’auteur nous relate l’action du syndicat des archives, qui prend soin des personnels mais aussi des usagers de ce service public des archives, indispensable à la construction d’une histoire scientifique. Très vite, Guy Putfin prend en charge l’ensemble des questions de politique culturelle en participant activement à la création du bulletin Syndicalisme et Culture, qui émane du collectif des syndicats FEN des affaires culturelles. Le journal est le creuset d’une réflexion collective qui va participer au projet syndical de la fédération enseignante : droit à la culture et démocratisation, éducation du public, relations avec les artistes et les pouvoirs publics, politique des loisirs, etc. Ce sont autant de sujets que ce collectif aborde au-delà du monde syndical culturel pour offrir à la FEN un projet culturel qu’elle porte dans les années 70 et 80. Comme l’affirme alors l’auteur en décembre 1976 lors d’un conseil national de la fédération : « je tiens à rappeler ici solennellement que les personnels de la culture ne sont pas au service du système culturel traditionnel et élitiste qu’ils condamnent eux-mêmes (…) qu’ils veulent par ce service public…participer à l’émancipation des travailleurs et de leurs enfants. » L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 suscite de multiples espoirs dans ce domaine, ce que Guy Putfin nous rappelle avec force détails passionnants dans une seconde partie.
Les syndicats de la FEN dans le domaine culturel fusionnent en 1982 au sein du Syndicat national des affaires culturelles, SNAC-FEN, et l’auteur en devient le secrétaire général. Il nous raconte dans cette partie son action dans le contexte particulier du ministère Lang aux nombreux projets culturels. Sa maîtrise des dossiers, la réflexion menée en amont, tout cela fait de Guy Putfin un partenaire incontournable des politiques culturelles menées alors. Militant socialiste depuis le début des années 1980, il participe également de « l’autre côté de la barricade » à l’élaboration du projet culturel du PS dans ces années. Cela ne va pas sans certaines déceptions, sans certaines anicroches avec d’autres militants syndicaux ou encore avec les pouvoirs publics.
Cela n’empêche pas l’auteur de devenir permanent à la FEN à partir de 1988, où il assume brillamment un rôle d’impulsion et de coordination dans ce qui a trait à la culture. C’est ce qu’il nous montre dans une dernière partie. Un travail de fond pour alimenter la réflexion au sein de la fédération est menée, et Guy Putfin nous narre les nombreuses actions menées en direction des milieux artistiques, des pouvoirs publics et des publics scolaires. On retiendra plus particulièrement parmi ces multiples initiatives, la création du département d’histoire sociale de la FEN qui devient en 1986 le centre d’histoire sociale, de recherches, de formation et de documentation de la FEN. Le centre Henri-Aigueperse Unsa éducation en est aujourd’hui l’héritier direct. Parmi les nombreuses réalisations, on retiendra aussi, toujours dans le domaine de l’histoire sociale, la création du prix Jean-Maitron qui récompense chaque année un.e jeune chercheur.e dans le domaine de l’histoire sociale.
L’histoire, et le livre de Guy Putfin, nous le rappelle à chaque page, permet de saisir le passé, mais à l’aune du présent et de l’avenir. Dans une conclusion plus personnelle, l’auteur revient sur les difficultés qu’il a rencontré dans son action militante. Il nous rappelle ainsi que toute participation à une structure collective, où l’action militante est au cœur du projet, entraîne des grandes joies mais aussi des déceptions, des découragements mais encore des réussites collectives qui incitent à continuer de militer. Un regret peut-être dans cet itinéraire exceptionnel d’un militant culturel : Guy Putfin a tendance à s’effacer devant les événements, les autres acteurs, ou les congrès et motions syndicales. Du for intérieur du militant, on saura finalement peu, fidèle en cela sans aucun doute au « refus de parvenir » évoqué avant la première Guerre mondiale par Albert Thierry pour caractériser les militants syndicaux. Mais en complément de ce passionnant livre d’histoire, et peut-être pour en savoir davantage sur l’homme militant,

Pour aller plus loin :

Vous pouvez vous procurer le livre de Guy Putfin à l’Office Universitaire de Recherche Socialiste https://www.lours.org/lours-edite-guy-putfin-syndicalisme-culture/
Sur l’histoire de la FEN : V.Aubert, A.Bergougnioux, J ;P ;Martin, R.Mouriaux, La Forteresse enseignante. La Fédération de l’éducation nationale, Paris, Fayard, 1985.
Laurent Frejerman, François Bosman, Jean-François Chanet, Jacques Girault (éd.) : La Fédération de l’éducation nationale (1928-1992) Histoire et archives en débat, Villeneuve d’Ascq, 2010.
Gràce à l’action de Guy Puftin, les archives de la FEN sont aujourd’hui consultables aux Archives nationales du monde du travail.
http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/camt/index.html
Plus largement sur les politiques culturelles menées en France dans cette période, Vincent Martigny, Dire la France. Culture(s) et identités nationales 1981-1995, Paris, les Presses de Sciences Po, 2016.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s