Publié dans Histoire sociale

Octobre 1938 : une rentrée scolaire marquée par la peur

De nos jours, on a tendance à l’oublier : la rentrée scolaire s’est longtemps déroulée le 1er octobre de chaque année. Il y a 80 ans, en 1938, l’ouverture des écoles fut précipitamment repoussée au 10 octobre. Pourquoi un tel report ? Depuis plusieurs semaines, l’Europe est entrée dans une crise internationale qui fait craindre le déclenchement d’une guerre. Face à cela, de nombreux instituteurs sont mobilisés et on ne sait pas jusqu’à quand. De nombreux enfants ont trouvé refuge à la campagne pour les éloigner des centres urbains qui seraient les premiers visés en cas de guerre. C’est donc dans une certaine confusion que la rentrée scolaire de 1938 a lieu.

La crise de Munich paralyse le pays

La crise de Munich est un événement majeur dans l’histoire de la IIIe République. Elle trouve son origine dans la volonté d’expansion de l’Allemagne d’Hitler qui réclame l’annexion de la région des Sudètes qui dépend de la Tchécoslovaquie. Ce pays est allié à la France qui doit garantir son intégrité. La crise internationale s’enflamme à l’été 1938 et la Grande Bretagne participe aux négociations entre la France et l’Allemagne afin d’éviter un embrasement. L’opinion publique française se divise sur la nécessité d’entrer en guerre contre le voisin allemand pour honorer ses engagements à défendre un pays allié qui est menacé d’éclatement. Une majorité pense que pour sauver la paix, il faut satisfaire aux demandes d’Hitler. D’autres au contraire affirment qu’il faut faire preuve de fermeté. « Pacifistes » et « bellicistes » se divisent alors que le spectre de la guerre s’approche dangereusement.

L’hostilité à la guerre du syndicalisme enseignant

Dans le monde scolaire, on retrouve les clivages évoqués, et une très grande majorité des enseignants est marquée par le pacifisme et la volonté de négocier avec l’Allemagne. Le SNI, Syndicat national des instituteurs, qui syndique une très grande partie de la profession, adopte une position pacifiste, ce qui entraîne des remous dans ses rangs. Plusieurs militants, communistes en majorité mais aussi socialistes, s’offusquent qu’on puisse négocier avec le régime nazi qui a déjà fait preuve d’une volonté de puissance auparavant. Mais la peur d’une nouvelle guerre, le pacifisme émotionnel que ressentent beaucoup d’instituteurs encore hantés par le souvenir de la Grande Guerre, sont autant de raisons qui expliquent la volonté d’apaisement dans ce conflit. André Delmas, le secrétaire général du syndicat depuis 1932, lance un appel contre la guerre « Nous ne voulons pas la guerre » publié le 27 septembre 1938. Au même moment, beaucoup de ces enseignants rejoignent leur régiment car la France entre officiellement en état de mobilisation.

Tout rentre finalement dans l’ordre, en attendant une nouvelle crise

Les 29 et 30 septembre 1938 se déroule une rencontre diplomatique entre la France, la Grande Bretagne, l’Allemagne et l’Italie. L’accord de Munich reconnaît le droit pour l’Allemagne d’annexer la région des Sudètes. La guerre est évitée, les Français respirent et les écoliers peuvent reprendre le chemin de l’école. Dans beaucoup de territoires, la rentrée put avoir lieu dès le lundi 3 octobre, mais dans les centres urbains, cette rentrée s’étala sur plusieurs jours.

Dans le numéro de L’École Libératrice qui paraît juste après la crise, Louis Dumas écrit : « Que sera cette année scolaire ? Nul ne le sait. Mais, reprenant notre modeste tâche dans le même sens, nous ouvrons l’école avec le même sentiment que notre obscur travail apporte sa contribution quotidienne à la construction de la paix. » Préserver la paix devient l’objectif essentiel pour beaucoup d’enseignantes et d’enseignants. On parle de plus en plus de « munichois » et d’«antimunichois » pour différencier les partisans des concessions et ceux de la fermeté face à l’Allemagne nazie, qui n’arrête pas son désir d’expansion à la région des Sudètes. Le SNI publie dans les Cahiers d’information du militant un numéro spécial à succès sur la crise de septembre 1938 afin de renforcer le pacifisme de ses adhérent.e.s.

Si le camp pacifiste est majoritaire, nombreux sont les militant.e.s qui se rendent rapidement compte qu’il est impossible de négocier avec Hitler. Ainsi, Pierre Brossolette, qui écrit régulièrement dans L’École libératrice se détache du pacifisme. Dès octobre 1938, il déplore ainsi « que cette paix n’ait été sauvegardée qu’au prix de la capitulation la plus sensationnelle de notre histoire » (« Une joie : la paix. Une douleur : la capitulation » Le Populaire de l’Aube, octobre 1938). La rentrée 1938, même chaotique, est la dernière de la décennie qui se déroule en temps de paix. Un an plus tard, la France est en effet en guerre depuis quelques mois…

Pour aller plus loin :

On peut lire les mémoires d’André Delmas qui resta pacifiste jusqu’au bout, Mémoires d’un instituteur syndicaliste, Paris, Albatros, 1979.

Sur Pierre Brossolette, voir Guillaume Piketty, Pierre Brossolette. Un héros de la résistance, Paris, Odile Jacob, 1998.

Pour connaître l’ensemble du contexte, une étude essentielle et remarquable : Olivier Loubes, L’école, l’identité, la nation. Histoire d’un entre-deux-France, 1914-1940, Belin, 2017.

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