Publié dans Histoire sociale

Pierre Mauroy, syndicaliste

Le 6 décembre dernier, l’Institut Pierre Mauroy organisait, au Sénat, dans le cadre de son colloque annuel, une rencontre autour de la passion syndical et associative de Pierre Mauroy.

Si l’on connaît,en effet, la carrière politique de Pierre Mauroy, premier ministre et maire de Lille, si son engagement associatif dans la création puis dans la direction de la fédération d’éducation populaire Léo Lagrange, son implication syndicale, à la tête du Syndicat national de l’enseignement technique dans les centres d’apprentissage (SNET-CA, puis SNET-AA de la FEN) est moins connu.

Le Centre Henri Aigueperse est intervenu pour rappeler cet engagement militant dans une période politique troublée (4ème République et Guerre d’Algérie), mais aussi dans une époque de démocratisation massive de la scolarité et donc de réflexion sur les nécessaires réformes du système éducatif.

Ci-dessous, l’intervention du Centre Henri Aigueperse-UNSA Éducation :

On imagine souvent la FEN comme une puissante structure syndicale, une « citadelle enseignante », une armée de permanents capable de faire trembler le ministre de l’éducation nationale comme aimait à le raconter l’autre ministre qui en est issu, André Henry.

Mais la FEN du début des années 1950 n’est pas celle de la fin des années 1970. Et si l’on veut comprendre comment un jeune prof de l’enseignement technique a pu avant trente ans être secrétaire général de son syndicat, secrétaire des commissions fédérales culture-jeunesse, puis pédagogie, rapporteur d’une motion au congrès national de 1957, c’est bien entendu par l’engagement et les qualités du militant Pierre Mauroy que cela s’explique, mais cela doit aussi être compris dans le contexte de cette époque, tant pour la FEN que pour le syndicalisme de l’enseignement technique.

1947, marque un éclatement éclatement de l’unité syndicale. Le choix doit être fait entre la CGT et la CGT-FO. La fédération de l’éducation nationale refuse ce choix et en 1948 s’inscrit dans l’autonomie.

Mais ce choix, majoritaire, n’est ni évident, ni facile. Il fait le pari d’un retour utopique à une unité syndicale qui jamais – ou encore – ne verra le jour.

Pour les syndicats des personnels de l’éducation, il s’agit donc également de choisir « son camp ». Ainsi en est-il dans l’enseignement technique court (essentiellement les professeurs des centres d’apprentissage). Leur syndicat, le SNET Apprentissage ne décide pas de rejoindre la FEN et reste sous le nom de SNETP au sein de la CGT. La majorité des opposés à cette décision ont dès fin 1947 rejoint FO. Pourtant un groupe de militants essentiellement lillois et majoritairement composé d’instituteurs -PEG (professeur d’Enseignement Général) après hésitation, préfèrent rester fidèle à l’indépendance politique actée par la charte d’Amiens et optent pour l’autonomie. Ainsi ce crée sous l’impulsion de Robert Legrand, le GISAL (Groupement d’Indépendance Syndicale de l’Académie de Lille). En 1949 ce groupement adhère à la FEN et prend le nom de SNAA (Syndicat National Autonome de l’Apprentissage). Il publie « l’apprentissage public » son journal syndical.

Armand Faurel puis Germaine Borcelle en seront successivement et pour 3 ans chacun, les secrétaires généraux, avant qu’en 1955, le syndicat change son nom en SNET AA (Syndicat National de l’Enseignement Technique Apprentissage Autonome) et élise à sa tête Pierre Maurois, ce fils d’instituteur devenu professeur après sa formation à l’École normale nationale d’apprentissage (ENNA) de Cachan. Il a alors 27 ans. Mais il est déjà militant de la SFIO dont il a été secrétaire national des Jeunesses socialistes. Et surtout depuis 1951 le fondateur du mouvement d’éducation populaire La fédération Léo Lagrange, dont ce colloque parlera tout à l’heure.

« On a beaucoup critiqué la FEN. On ne veut pas voir qu’elle a fait le maximum dans un conjoncture excessivement difficile. La situation particulière du SNETAA (il existe trois autres syndicats des centres d’apprentissage) lui permet d’appréhender l’étendu de l’audience fédérale et c’est à elle qu’il doit ses succès dans les centres d’apprentissage. »

ainsi s’exprimait Pierre Mauroy, au nom de son syndicat le samedi 9 novembre 1957 lors du Congrès nationale de la FEN.

Il y a dans ces quelques lignes, un raccourci des éléments essentiels qui caractérisent les années de militances syndicales de Pierre Mauroy.

L’engagement fédéral

Je n’interviendrai pas ici sur les questions internes du SNETAA, d’autres sont mieux placés que moi pour le faire.

J’ai regardé donc Pierre Mauroy au prisme des archives fédérales et il est intéressant de voir sa montée en puissance.

Au congrès de 1955, il se plaint de connaître « l’existence difficile des petits syndicats », mais admet rencontrer « davantage de compréhension de la part du SNET et du SNI.» S’il apporte un vote unanime au rapport d’activité. Il regrette toutefois, qu ‘ « on accorde pas aux petits syndicats nationaux la place importante qui devrait être la leur, parce qu’elle est un élément d’équilibre dans la structure fédérale, dominée par les grands S.N. » affirme-t-il au Congrès de la FEN de novembre 1956.

Il faut le rappeler, il est le secrétaire général d’un « petit syndicat » et fortement concurrencé, par trois autres syndicats, comme il le dit lui-même, dont l’un à la CGT et l’autre à FO.

« Le SNET CA sent tout particulièrement la nécessité de travailler pour la classe ouvrière et pour l’école publique. Il cherche inlassablement à démontrer au syndicat FO que son existence à côté d’un syndicat autonome est un non sens. Quant au syndicat CGT, toute unité est impossible tant qu’il n’aura pas désavoué les crimes de Hongrie car l’unité ne peut se faire que dans la liberté et la démocratie. »

affirme-t-il également au Congrès de 1956.

En interne de la fédération les tensions aussi peuvent être réelles. Ainsi si le SNET CA regroupe en principe tout le personnel des centres d’apprentissage, il est en fait concurrencé par les syndicats catégoriels (économat, agents de service, professeurs d’EPS, maîtres d’EPS, infirmières et assistantes sociales…) aussi s’insurge-t-il contre l’instauration « à l’intérieur de la FEN, d’une certaine hiérarchie entre catégories (professeurs et inspecteurs) contraire à la tradition syndicale. »

Si ces griefs sont d’ordre matériel, avec la revendications de locaux mis en commun, ils sont aussi d’ordre pédagogiques et éducatifs. Cela lui vaudra tour à tour d’être désigné, en tant que membre de la commission administrative nationale de la FEN au titre de la tendance majoritaire dite alors « autonome » secrétaire de sa commission Jeunesse-Culture (dont il est rapporteur des motions au congrès FEN de 1957), puis secrétaire de la commission pédagogique de la FEN.

Le contexte de la réforme de l’enseignement

En 1955 Pierre Mauroy succède à Germaine Borcelle en tant que secrétaire général du SNETAA et participe aux travaux du bureau de la FEN élargi en Commission de la réforme de l’enseignement. C’est qu’en effet la question de l’évolution de l’école se pose de manière crucial en ce milieu des années 1950.

Il nous est familier aujourd’hui de partager un bilan mitigé sur notre système scolaire, reconnaissant à la fois ses succès et son incapacité à lutter efficacement contre la discrimination sociale.

Dans les années 1950, le constat est terrible. C’est « le premier choc » de l’explosion scolaire, liée à la fois au baby-boom ainsi qu’à la forte augmentation de la scolarisation dans le premier cycle secondaire, faisant passer le taux de scolarisation de la population de 12 à 15 ans de 20,5 % en 1944-1945 à 44 % en 1957-1958. Cette massification s’accompagne d’une hiérarchisation sociale des formes scolaires, dont l’enseignement technique et tout particulièrement l’enseignement technique court est le symptôme. Ainsi en 1958, la moitié des enfants scolarisés dans les Centres d’Apprentissage sont des enfants d’ouvriers, contre le tiers dans les Cours Complémentaires, et 15% seulement dans les lycées ou collèges classiques ou modernes. Inversement, les enfants de professions libérales, cadres supérieurs ou moyens, constituent le tiers des effectifs des lycées et collèges, contre 14% des Cours Complémentaires et 7% des Centres d’Apprentissage. Encore ne s’agit-il que des enfants qui ont pu accéder à ces enseignements et quitter l’école primaire. Ce ne sont alors en effet que 30 à 35 % des enfants qui rejoignent l’enseignement secondaire, les autres obtiendront au mieux leur Certificat d’études primaires.

Quelques mots sur ces centres d’apprentissage. Créés en 1939, intégrés dans l’enseignement technique en 1944, ils doivent attendre 1949 pour obtenir le statut d’établissements d’enseignement technique et sont chargés de former des ouvriers et des employés qualifiés. Ils recrutent les élèves à l’âge de 14 ans, leur proposent un cursus de trois années aboutissant au CAP, constituant le premier niveau d’une architecture scolaire complexe qui peut se compléter par les collèges techniques (ouvriers hautement qualifiés) et les ENP (techniciens).

Cet équilibre provisoire de l’enseignement technique n’est pas satisfaisant et fait partie des points de débat des différentes propositions de réformes de l’enseignement entre 1944 et 1958, période de « Rêves réformateurs et de non-décision », comme l’a qualifiée ROBERT André D dans L’École en France de 1945 à nos jours (Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2010, 312 p. ).

Je vous fais grâce des étapes. N’en retenons que deux. Le Plan Langevin-Wallon de 1947, jamais mis en œuvre mais qui, selon les terme d’Antoine Prost a acquis un prestige « presque sacral », devenant « la référence majeure et quasi liturgique de la gauche en matière de réforme de l’enseignement » . Puis s’en inspirant mais sans en avoir ni le souffle, ni l’ambition, le projet Billières de 1956.

C’est pour l’essentiel, la réflexion autour de ce plan qui mobilisera le travail syndical pédagogique de la FEN et de ses syndicats. Les débats sont vifs autour des rapports de la commission pour la démocratisation de l’enseignement du second degré, technique et supérieur, mise en place par le ministre qui regrette que « Notre système scolaire, qui repose trop étroitement encore sur le principe de la sélection d’une élite peu nombreuse choisie pour la plupart en dehors des couches populaires, ne répond pas au vœu unanime des Constituants de 1946 » et souhaite « placer pratiquement tous les enfants, quelle que soit leur origine sociale, dans les conditions d’égalité pour l’accès à toutes les formes de culture ».

Le projet prévoit une scolarité obligatoire jusqu’à seize ans, et un tronc commun de deux ans, total pendant la première année, partiel ensuite (enseignement commun de certaines matières seulement). C’est le terme d’« école moyenne » qui sert à définir ce moment de la scolarité consacré à l’orientation, évitant la focalisation sur la question de son appartenance ou non au second degré, et solution déclarée minimum pour permettre à la scolarité de type lycée une durée suffisante. À l’issue du tronc commun (à treize ans), sont en effet prévus des enseignements diversifiés correspondant à l’école dite « terminale », au collège ou au lycée, ces filières d’inégale valeur étant cependant réunies, autant que possible, dans des établissements communs.

Si les instituteurs et leur syndicat sont globalement favorables à cette réforme, surtout à cause de l’institution d’une école moyenne dont ils espèrent avoir le monopole, les professeurs se montrent beaucoup plus réservés et les plus conservateurs d’entre eux franchement hostiles, le SNES n’hésitant pas à s’allier avec ces derniers. Ils bénéficient du relais, à l’Assemblée, des députés agrégés, l’école moyenne et le tronc commun étant dénoncés comme une mutilation de l’enseignement secondaire.

C’est en effet le clivage entre premier et second degrés qui est en question. La place de l’enseignement technique est assez mal situé dans ce débat. Si la secondarisation d’une formation technique longue se dessine, elle marque également la rupture avec la formation courte et plus professionnelle au risque qu’elle devienne une voix de relégation.

C’est cette double équation que doit gérer Pierre Mauroy. D’une part le conflit entre enseignement primaire et enseignement secondaire, qui se traduit à la FEN par une opposition entre SNI et SNES. Et par ailleurs l’avenir d’un enseignement technologique court, percuté d’une part par l’évolution de l’enseignement secondaire, d’autre part par les pressions vennant du champ professionnelle. Dans ce contexte d’une élévation du niveau d’instruction et de baisse du nombre d’ouvriers, il fera avancer la revendication d’un enseignement plus juste et plus démocratique tout en cherchant à concilier un avenir et une « stabilisation des personnels » des Centres d’apprentissage.

Les désaccords syndicaux, mais aussi l’opposition politique, celle des parents d’élèves et de l’école privée, ne permettra pas d’aboutir avant les événement de mai 1958.

La véritable réforme de l’enseignement sera construite en 1959 et conduira à la création progressive d’une filière technologique, mais Pierre Mauroy ne sera plus alors ni en situation d’enseignant ni de syndicaliste.

Une conviction de valeurs

Il n’en restera pas moins éducateur. Et je voudrais dire quelques mots sur son engagement et ses valeurs

« Le congrès souligne les lourdes préoccupations qui sont dans la conjoncture actuelle le lot des jeunes travailleurs et réclame en particulier :

1. L’application d’une politique hardie de l’habitat prévoyant la construction de foyers de jeunes pour les célibataires et de logements aux jeunes ménages.

2. La réduction de la durée du service militaire qui ne manquerait pas d’être facilitée par la cessation des hostilités en Algérie et le désarmement général réclamé par la FEN »

Cette extrait de la motion de la commission culture et jeunesse que présente Pierre Mauroy au congrès de 1957 est complétée par des revendications pour les jeunes enseignants, mais aussi par la volonté d’amplifier les échanges internationaux entre jeunes et de favoriser les relations culturelles franco-allemande de la jeunesse.

Autant d’engagements qui sont certes ceux de la FEN, mais qui font échos aux convictions de Pierre Mauroy. « Pour Pierre Mauroy, l’école est un sujet identitaire et personnel » affirme Ismaïl Fehrat dans un article écrit pour la fondation Jean Jaurès.

Fils d’instituteur, professeur de l’enseignement technique, militant dans le syndicalisme enseignant, on sait son attachement à l’école publique laïque.

Enseignant et secrétaire de la commission jeunesse, il portera sans cesse un intérêt aux jeunes. « C’est la jeunesse qui fonde l’avenir », affirme-t-il bien des années plus tard dans un discours du 16 octobre 1982 à Lille.

Enfin Pierre Mauroy est un laïque convaincu. A plusieurs reprises, il interviendra dans les d ébats fédéraux pour revendiquer le respect de la laïcité, je l’ai dit par exemple pour les velléités d’intervention des chambres des métiers dans l’apprentissage, une  « immixtion » qu’il dénonce parce qu’elle porte des « atteintes insidieuses à la laïcité »

A ces valeurs, l’éducation, la jeunesse, l’école publique, la laïcité, il sera fidèle tout au long du reste de sa carrière militante et politique.

Les témoignages des secrétaires généraux et nationaux de la FEN, qui ont eu l’occasion de travailler ensuite avec lui dans d’autres cadres, rendent hommage à l’homme de conviction et de soutien qu’il a toujours été, auprès du CNAL pour défendre l’action laïque et auprès de la fédération pour porter l’ambition éducative.

A propos de cette fidélité, et pour terminer que par là où cette intervention a commencé : en 1992, l’histoire syndicale est à nouveau à la scission. Cette fois c’est la FEN qui est au cœur de la tourmente qui donnera naissance d’une part à la FSU et d’autre part, par regroupement de plusieurs organisations autonomes à la création de l’UNSA. Le SNETAA a fait partie des syndicats ayant choisi de fonder la FSU. Ce ne fut pas le cas de Pierre Mauroy, ni d’ailleurs de son successeur Jacques Fournier. Ils choisirent tous deux d’adhérer au nouveau syndicats des enseignants le SE-UNSA et ce jusqu’à leur décès.

Reste une question, abordé dans l’invitation de ce colloque : Pierre Mauroy aurait-il pu devenir secrétaire général de la FEN ? A vrai dire, je n’ai rien trouvé dans les archives qui évoque cette question. Si sa personnalité, ses qualités personnelles, son militantisme rendent cette hypothèse envisageable, le fonctionnement même de la FEN et le poids des syndicats nationaux peuvent faire douter. En effet, entre le SNI et le SNES la tension est permanente. Seul le SNET, syndicat de l’enseignement technique long peut faire jeu égal avec eux. Ainsi après Adrien Lavergne (d’abord du Syndicat national des collèges modernes, puis du SNES après la fusion SNES-SNCM de 1949) qui sera secrétaire général de 1945 à 1956, c’est Georges Lauré du SNET (syndicat national de l’enseignement technique), puis SNES après la fusion SNES-SNET de 1966 qui lui succède de 1956 à 1966. A l’exception de Jean-Paul Roux (en 1997-2007) venant du syndicat administration et intendance, tous les autres SG seront issu du SNI, SNI-PEGC puis du SE. Et donc s’il y eu une exception, il aurait pu en avoir une seconde, pourquoi pas Pierre Mauroy ?

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