Publié dans vu, lu pour vous

De l’apprentissage du regard aux « émotions démocratiques »

Rentrée scolaire oblige, septembre est certainement le mois des livres et articles traitant de l’École. 2019 n’échappe pas à cette règle. Impossible de tous les citer, d’autant qu’ils sont souvent d’intérêt et de qualité inégaux, parfois même au sein d’une même publication.

Ainsi la revue Esprit à consacré son numéro 457 au « sens de l’école ». Deux articles de ce dossier méritent particulièrement l’attention, car ils échappent à une analyse convenue pour proposer une autre approche éducative et culturelle.

Carole Desbarats tout d’abord invite à « l’apprentissage du regard ». Dans un monde d’images, les programmes scolaires semble avoir oublier de manière durable le « savoir regarder » et son corollaire le « savoir écouter ». Ce ne sont pourtant pas les outils, démarches et expérimentations d’éducation à l’image qui manquent. Mais leur généralisation. Et la formation des enseignants qui reçoivent « au mieux une quinzaine d’heures de formation dans l’année sur ce sujet, en moyenne trois, soit un après-midi » dans le cadre de la formation initiale et, au bon vouloir des inspecteurs, « quelques heures d’analyse de l’image [glissées] dans les programmes de formation à l’apprentissage de la lecture » en formation continue. Or l’attrait et l’impact des images sur les enfants et les adolescents sont connus, jusqu’à leur fascination et le manque de recul qui peut conduire à confondre la réalité et le virtuel, colporter des fakenews, s’inscrire dans la théorie du complot. Pourtant l’ « on sait aider à se défaire de la sidération visuelle pour passer à l’appropriation par le jugement ». Mais ce que l’école enseigne pour les mots, elle semble le refuser pour l’image.

« Accorder une vraie attention aux images, c’est, en aidant à rendre lisible le chaos du monde, favoriser la confiance en soi, c’est contribuer à ouvrir le champ du symbolique et permettre un accès différent au réel immédiat, encourager à fréquenter l’altérité, celle des genres, des cultures, des époques, des modes de pensée, et progressivement apprendre à mettre en doute les évidences. S’interroger sur les intentions qui ont présidé à la fabrication, développer les capacités de notre pensée sensible et les émotions qui l’accompagnent, c’est, paradoxalement, à la fois aiguiser l’esprit critique et développer l’imaginaire, sans forclore la possibilité du plaisir ou de l’ennui – qui reste un droit imprescriptible de l’élève. »

Superbe plaidoyer pour cette éducation à l’image qui manque tant à l’école pour construire des « émotions démocratiques ».

Et c’est justement de cela, de ce regard qui provoque « un pas de côté » pour comprendre un point de vue qui est autre que le sien, dont il est question dans l’article de Anne Lafont « L’école au musée : le Modèle noir pour exemple ». En effet en parallèle de l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse », le musée d’Orsay à proposé un approche éducative et sensible intitulée «Le modèle noir d’Achille à Zinèbe ».

Une expérience décloisonnant les traditionnelles approches disciplinaires, car « la leçon fut certainement celle des arts plastiques, de l’histoire mais encore de l’éducation civique, car il n’a pas échappé à nos jeunes artistes que l’ambition du rassemblement thématique d’œuvres d’art figurant des personnages noirs était aussi d’ouvrir à des questions comme celles de la communauté dans la différence ou encore le rôle de l’image et de l’art dans la fabrique de l’appartenance à une société, en soi diverse, et depuis fort longtemps.» Pour le dire autrement l’auteure précise que « les élèves se sont ainsi confrontés à la question de l’identité, de l’exclusion, du racisme, de la relativité de la norme et de la beauté, de la visibilité…, et ils se sont manifestement pris au jeu des matériaux et de leurs capacités à créer de la réflexivité. »

Expérience esthétique donc. Atelier de pratique également. Lieux de débat et d’appropriation. Ce qui est vu se conjugue avec ce qui est réfléchi et créé : une manière active de fabriquer des « émotions démocratiques » qui, sans instrumentaliser l’art, lui donne une place centrale dans la perception du monde, de l’autre, de soi, en tant qu’individu sensible et de citoyen actif.

Articles à retrouver dans la revue Esprit n°457 de septembre 2019.

Illustration : dessin de Joséphine P. , en classe de 6e dans l’académie de Créteil dans le cadre du projet « Le modèle noir d’Achille à Zinèbe« .

Un commentaire sur « De l’apprentissage du regard aux « émotions démocratiques » »

  1. Attention à la gouvernance par l’émotion, puissant et très ancien ressort du Prince. Cf. Art baroque, .. marqueur rhétorique répandu aussi dans la publicité, l’image média de masse, le web, les réseaux, etc …

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