La laïcité à l’École : objet pédagogique ou principe social ?

L’introduction de la laïcité dans les politiques éducatives est récente et s’est développée rapidement au cours de ces dernières années. Si la circulaire dite Bayrou du 20 septembre 1994, sur l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les règlements intérieurs des établissements scolaires, affirme que « cet idéal laïque » est au « fondement du devoir d’éducation civique », la « pédagogisation de la laïcité reste modérée jusqu’aux années 2010, notamment dans les programmes scolaires ou au sein des instances chargées de réfléchir aux contenus d’enseignement ». C’est ce que montre Ismaïl Ferhat dans un article « Éduquer à la laïcité ? » pour la revue Esprit, dans lequel l’historien s’interroge sur les raisons de ce développement. Il en propose trois hypothèses. La première revient à penser que récente, la transformation de la laïcité en objet d’enseignement n’est pas un héritage ancien de l’école de Jules Ferry mais correspond à « la montée des questionnements et des craintes en France quant à l’islam ». La seconde relève du « souhait d’inculquer et d’expliquer la notion de laïcité aux élèves » dans une démarche relevant à la fois « de la volonté éducative et [du] souci disciplinaire ». La dernière envisage une approche « qui pourrait être plus déstabilisante en justifiant l’enseignement de la laïcité par son application ferme – et réaffirmée – en milieu scolaire », au risque que certains jeunes (particulièrement les jeunes musulmans chez qui existe « un puissant sentiment de discrimination ») « l’identifient aux seules restrictions que ce principe semble devoir multiplier à l’école ».

Une crainte que le chercheur interroge d’autant plus que selon lui « cette pédagogisation de la laïcité peut recouvrir autant d’ambivalences qu’elle n’affiche d’objectifs – ces derniers n’étant d’ailleurs pas toujours explicités » et qu’ « elle mériterait peut-être d’avoir une ambition plus identifiée ».

Les résultats des travaux du Cnesco sur ce sujet peuvent être en partie rassurants, puisqu’ils mettent en évidence que dans l’École «  les grands principes de laïcité suscitent une très forte adhésion ». Pourtant, ils montrent aussi quelques fragilités.

Ainsi, « la tolérance et le respect des convictions de chacun suscitent une très forte adhésion des élèves. 90 % des collégiens (91 % des lycéens) considèrent qu’il est important, voire très important, qu’ils soient tolérants entre eux, même s’ils n’ont pas les mêmes croyances et plus des trois quarts d’entre eux qu’ils puissent exprimer leurs croyances ou non-croyances en classe tant qu’ils respectent l’opinion des autres. La très grande majorité des élèves adhèrent également à la neutralité religieuse des enseignants. Lorsqu’il s’agit de la place concrète accordée à la religion au sein de l’école (absence le jour d’une fête religieuse ou port de signes religieux dans l’enceinte scolaire), les élèves sont moins unanimes. Ils sont cependant deux tiers à considérer qu’il est important ou très important que la religion ne soit pas visible dans l’espace scolaire. De façon générale, les chefs d’établissement et les enseignants en charge de l’enseignement moral et civique (EMC) adhèrent plus encore à ces principes de laïcité au sein de l’école, qui sont largement enseignés dans le cadre des activités scolaires. Très peu de chefs d’établissement (2 % au collège et moins de 1 % au lycée) déclarent rencontrer des problèmes importants de remise en cause des enseignements ou de refus de participer à certaines activités scolaires pour des motifs religieux. Ces problèmes sont néanmoins plus importants dans les collèges relevant de l’éducation prioritaire ».

Si les problèmes de respect de la laïcité jugés importants ou très importants par les chefs d’établissement et enseignants en charge de l’EMC sont rares, ils se concentrent dans certains établissements de l’éducation prioritaire, en REP plus qu’en REP+. « 15 % des enseignants de REP en charge de l’EMC (contre 5 % en REP+ et 1 % pour les enseignants du secteur public hors éducation prioritaire) et 6 % des chefs d’établissement (contre moins de 1 % en REP+ et 2 % pour leurs collègues du secteur public hors éducation prioritaire) déclarent des problèmes importants ou très importants de remise en cause des enseignements ou des activités scolaires pour des motifs religieux ». Des résultats qui mériteraient d’être approfondis, en les rapprochant de la présence d’un volet laïcité dans les projets d’établissement (plus forte par exemple dans les collèges en REP+), mais aussi par la pratique religieuse des élèves, davantage marquée dans certains établissements (privés confessionnels, par exemple…) et genrée (plus présente chez les filles).

Retrouver l’article d’Ismaïl Ferhat ici : https://esprit.presse.fr/article/ismail-ferhat/eduquer-a-la-laicite-42773

et le dossier du Cnesco sur son site : http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2020/01/Version-site-du-4-pages.pdf

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