Quand revient l’ « égalité des chances » et ses ambiguïtés

Au Panthéon, le 4 septembre dernier, le Président Emmanuel Macron a estimé que « l’égalité des chances n’est pas encore effective aujourd’hui dans notre République », une vertu dont il s’est à nouveau fait le défenseur quelques jours plus tard dans un lycée professionnel du Puy-de-Dôme et à laquelle il associe le renforcement du dispositif d’accompagnement scolaire et financier « Cordées de la réussite » permettant une aide à l’accès aux études supérieures à certain.es élèves méritant.es.

Claude Lelièvre, historien de l’éducation, rappelle sur son blog les origine de de cette expression « égalité des chances » qui « apparaît pour la première fois dans un article d’Henri Fosse consacré au projet d »’École unique » (soutenu dès la fin de la Première guerre mondiale par une sorte d’association : « les Compagnons de l’Université nouvelle ») :« Qu’est-ce, s’il vous plaît, égalité des chances, sinon le droit à l’inégalité créée par la capacité ? » (« La Victoire », 19 décembre 1918). Ainsi l’ « égalité des chances » est alors évoquée comme le droit d’établir que les capacités de l’individu soient reconnues comme les seules causes des inégalités de parcours scolaires. Et en 1920, les Compagnons déclarent vouloir «égaliser les chances de tous les enfants » par et dans une « École unique ». ». Celle-ci sera « porté pendant l’entre-deux-guerres par les radicaux et les socialistes », valorisant le mérite scolaire et l’opposant à « la sélection par l’argent et les disponibilités des familles ». Mais l’historien montre également que cette valorisation du mérite individuel s’est heurtée à la conception collective et de classe de l’extrême-gauche d’alors (anarcho-syndicalistes ou Parti communiste) dénonçant sa vocation à « bourgeoiser » les enfants d’ouvriers. Avec le concept de démocratisation, le communiste Henri Wallon, co-auteur du plan Langevin-Wallon, élabore une sorte de « compromis historique » en la matière qui articule développement personnel et élévation collective : « l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation ».

Pour autant « l’égalité des chances » réapparaît régulièrement dans les discours et les orientations concernant l’Éducation. Elle est, comme le démontre le sociologue François Dubet, lourde d’ambiguïtés. En effet, si « l’égalité des chances est un modèle de justice incontestablement juste, la promotion du mérite individuel est indifférente aux inégalités sociales elles-mêmes ». Ainsi donc l’égalité des chances n’est pas l’égalité. Bien au contraire, selon Gilles. J. Guglielmi (professeur de droit public Université Paris-II, Panthéon-Assas) , elle tend à identifier la « diversité » et à reconnaître « une égalité dans la différence, une différence stabilisée et acceptée, qui conduit à l’assimilation de soi dans une catégorie donnée ». Ce que d’autres nomment « discrimination positive » et qui, tout en se voulant généreusement positive, n’en est pas moins discriminante.

Sortir de ce paradoxe nécessite de ne pas se tromper d’objectifs et de ne pas faire de l’égalité des chances une fin en soi,mais la subordonner à des principes supérieur comme l’égalité des droit et la justice sociale.

« Aussi généreuse et sensible que paraisse l’idée d’égalité des chances, sa traduction dans les politiques publiques ne devrait-elle pas, en tout état de cause, demeurer mesurée et son application limitée […] Ne devrait-elle pas, en toute hypothèse, rester seconde par rapport à l’égalité en droits ?, s’interroge ainsi le juriste, avant d’ajouter que, sans l’égalité en droits, peu à peu, la fraternité sociale devient, en toute bonne conscience, charité sélective, la sauvegarde de la cohésion sociale se mue en sécurité publique, au risque de voir s’estomper toute référence aux valeurs démocratiques. » Une réflexion à laquelle fait écho le sociologue lorsqu’il propose que « peut-être est-il temps de rappeler avec force qu’il existe un autre modèle de justice visant moins l’égalité des chances que l’égalisation des conditions ».

Pour aller plus loin :

– le billet de Claude Lelièvre sur son blog :

https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/170920/legalite-des-chances-un-mot-dordre-discute-depuis-longtemps

– un article de François Dubet :

https://www.inegalites.fr/Les-paradoxes-de-l-egalite-des-chances

– une réflexion de Gilles. J. Guglielmi :

– le cahier pédagogique n°467 « Égalité des chances ou école démocratique ? » coordonné par Richard Étienne et Philippe Watrelot :

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