Faut-il revenir à l’instruction publique ?

En réclamant du ministre Pap N’Diaye le retour à l’instruction publique, le chanteur Hugues Aufray relance une polémique datant de la révolution française : le choix entre Instruction publique et éducation nationale.

En effet comme le précise Samuël Tomei dans un article de la revue Humanisme (vol. 283, no. 4, 2008, pp. 72-80), l’opposition entre éducation nationale et instruction publique est ancienne : « sa théorisation date de la Révolution française avec, d’un côté, les tenants d’un modèle spartiate visant à former l’enfant dans sa totalité au sein d’une école assurant une éducation égalitaire et communautaire, et, de l’autre, ceux qui, tel Condorcet, estiment que l’éducation revient à la famille quand le rôle de l’école doit se limiter à l’instruction, à l’inculcation des éléments. Distinction schématique mais éclairante, opératoire, que les pères de l’école de la Troisième République vont brouiller en prônant une éducation libérale nationale sans pour autant rompre avec l’instruction publique de Condorcet. »

Se basant sur cette approche, le coauteur d’« Adieu monsieur le professeur » (avec Vline Buggy) aurait-il donc raison de réclamer le retour à l’appellation « instruction publique » ? Ce serait oublier les apports du XIXe siècle et de la 3e République. Au XVIIIe siècle, selon les écrits de Charles Coutel (« La Troisième République lit Condorcet », Revue du Nord, Tome LXXVIII – n°317, octobre-décembre 1996, et de Catherine Kintzler (Condorcet – L’Instruction publique et la naissance du citoyen, Paris, Folio-Essais, 1987), par l’instruction publique, « l’homme devient citoyen en se réappropriant l’usage personnel de sa raison, dont il ne doit jamais se dessaisir », alors que pour les partisans de l’éducation nationale le citoyen appartient à une nation conçue comme « finalisée et providentielle » dans laquelle la primauté est donnée à la volonté politique. Mais au siècle suivant, Jules Ferry et Ferdinand Buisson en prônant une éducation nationale ne s’écartent pas vraiment de Condorcet, ils proposent une vision hybride, voire syncrétique, des deux approches.

Ainsi, pour Samuël Tomei, « Ferdinand Buisson Buisson ne renonce pas à une instruction publique émancipatrice au profit d’une éducation nationale qui subordonnerait l’individu à la collectivité dans une ferveur patriotique aveugle ». Dans son Dictionnaire de pédagogie Buisson considère le modèle scolaire antique comme « une violence faite à l’individu au profit d’un état de choses plus ou moins contraire aux inclinations de la nature humaine ». Aussi s’attache-t-il à « combiner le rationalisme qui sous-tend l’instruction publique avec l’enthousiasme qui imprègne l’éducation nationale ». Pour les fondateurs de l’école de la Troisième République l’universalisme de l’instruction publique n’exclut pas le patriotisme de l’éducation nationale qui forte d’une conscience de l’universel interdit justement ce « patriotisme ouvert de sombrer dans un nationalisme par nature exclusiviste » : l’école de la République est donc pensée à la fois patriotique et ouverte à l’Universel. Elle a vocation à émanciper l’individu dans ce qu’il a de rationnel, mais également dans toutes ses facultés, « et de contribuer au développement du corps, de l’esprit, du caractère et du cœur ».

Plus qu’un retour à un ancien nom, c’est vraisemblablement les conditions et les moyens indispensables pour revenir à ce projet émancipateur individuel et collectif qu’il est nécessaire de revendiquer aujourd’hui auprès du nouveau ministre de l’Éducation nationale.

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