Edgar Morin et l’éducation : la pensée complexe au défi de la formation humaine

La disparition d’Edgar Morin en mai 2026 a suscité de nombreux hommages soulignant l’ampleur de son œuvre intellectuelle. Si le sociologue et philosophe français est principalement connu pour sa théorie de la complexité, sa réflexion sur l’éducation constitue l’un des aspects les plus influents de son travail. À travers une critique du cloisonnement des savoirs et une réflexion sur les finalités de l’enseignement, Morin a proposé une véritable refondation intellectuelle de l’éducation adaptée aux défis du XXIe siècle. Son ouvrage Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, rédigé à la demande de l’UNESCO, demeure aujourd’hui une référence internationale dans les débats sur la formation des citoyennes et citoyens, dans un monde marqué par l’interdépendance et l’incertitude1.

Une réflexion éducative inscrite dans une œuvre globale

La pensée éducative d’Edgar Morin s’inscrit dans le prolongement direct de son grand projet intellectuel : La Méthode, œuvre monumentale publiée entre 1977 et 2004 en six volumes2. Son objectif est alors de comprendre les conditions de production des connaissances humaines et de proposer une nouvelle manière de penser les relations entre les différents niveaux du réel.

Pour Morin, l’organisation moderne des savoirs a favorisé une spécialisation croissante des disciplines. Si cette évolution a permis un approfondissement considérable des connaissances, elle a également contribué à leur cloisonnement, rendant plus difficile l’appréhension des problèmes qui mobilisent simultanément des dimensions biologiques, sociales, économiques, historiques, culturelles et politiques3. Or les grands enjeux contemporains comme le dérèglement climatique, la mondialisation, les crises sanitaires, les mutations technologiques, les tensions géopolitiques, ne peuvent être appréhendés à partir d’une seule discipline. Ils exigent une intelligence des interactions, des interdépendances et des contextes4.

Cette réflexion prend une forme explicitement éducative à la fin des années 1990. Morin formalise alors cette orientation dans plusieurs ouvrages devenus des références, parmi lesquels La Tête bien faite (1999), Relier les connaissances (1999) et Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur (2000)5. Il y développe l’idée que la réforme de l’enseignement est inséparable d’une réforme des modes de connaissance eux-mêmes.

La réforme de la pensée avant la réforme de l’école 

L’une des idées les plus originales de Morin réside dans la distinction entre réforme programmatique et réforme paradigmatique. 

Selon lui, les débats éducatifs se concentrent souvent sur les programmes, les structures scolaires, les horaires ou les dispositifs pédagogiques. Ces questions sont importantes mais demeurent secondaires si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation plus profonde des modes de pensée6

La véritable réforme doit porter sur les principes mêmes qui organisent la connaissance. Morin estime que l’enseignement moderne demeure largement dominé par ce qu’il appelle un « paradigme de simplification » : les phénomènes sont isolés de leur contexte, divisés en éléments distincts puis étudiés séparément. À l’inverse, la pensée complexe cherche à articuler les parties et le tout. Cette exigence conduit à réactiver une conception humaniste de l’éducation que Morin associe aux Essais de Montaigne, notamment à travers l’idée selon laquelle l’enjeu de l’éducation est moins l’accumulation de connaissances que la formation du jugement. La « tête bien faite » que Morin appelle de ses vœux est donc un esprit capable d’organiser les savoirs, de les relier et d’en comprendre le sens. 

C’est dans cette perspective qu’il développe le concept de reliance qui désigne l’opération intellectuelle consistant à relier ce qui a été séparé par la spécialisation des savoirs. Elle ne vise pas à supprimer les disciplines mais à permettre leur dialogue. L’École devrait donc former des esprits capables de naviguer entre différents registres d’analyse et d’articuler les dimensions biologiques, sociales, historiques, économiques, politiques et culturelles d’un même problème7.

Enseigner la condition humaine et apprendre à vivre

Parmi les thèmes les plus originaux de l’œuvre éducative de Morin figure la question de la condition humaine.

Selon lui, l’école transmet une multitude de connaissances sur le monde mais n’enseigne que très rarement ce qu’est l’être humain lui-même. Les sciences naturelles, les sciences sociales, l’histoire, la philosophie ou la littérature abordent chacune un aspect de cette question sans parvenir à en proposer une vision d’ensemble.

Morin considère pourtant qu’il s’agit d’une mission fondamentale de l’éducation. Former un individu, c’est lui permettre de comprendre simultanément son individualité, son inscription sociale et son appartenance à l’humanité commune8.

Cette réflexion trouve une forme de synthèse dans Enseigner à vivre, publié en 2014. Morin y rassemble les principaux thèmes développés depuis La Tête bien faite et Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur : la compréhension de la condition humaine, la nécessité de relier les connaissances, l’éducation à l’incertitude et la formation du jugement9

Reprenant une idée développée par Rousseau dans Émile ou De l’éducation, il affirme que la vocation fondamentale de l’école est d’« apprendre à vivre ». L’expression ne renvoie pas seulement à l’acquisition de compétences utiles à l’existence quotidienne.

Elle désigne une ambition plus large : former des individus capables de comprendre le monde dans sa complexité, d’exercer leur autonomie intellectuelle, de développer leur esprit critique et de construire des relations fondées sur la compréhension d’autrui10.

Cette perspective donne également à sa réflexion une dimension civique importante. L’éducation ne saurait être réduite à la préparation de la vie professionnelle. Elle participe à la formation de citoyen·nes capables de comprendre les enjeux du monde contemporain et d’exercer leur jugement dans des sociétés démocratiques11. Cela le conduit à défendre une forme de démocratie scolaire fondée sur la participation des élèves à la vie collective des établissements. Sans remettre en cause la responsabilité pédagogique des enseignant·es, il considère que l’école doit être un lieu d’apprentissage concret de la citoyenneté.12

Une pensée novatrice à la réception contrastée

L’influence de Morin sur les débats éducatifs internationaux est considérable. Ses travaux ont été largement diffusés par l’UNESCO et ont exercé une influence particulière en Amérique latine, au Portugal, en Espagne ou encore au Brésil 13.

En France, la réception de la pensée éducative de Morin apparaît contrastée. Si sa critique du cloisonnement des savoirs et son appel à une pensée de la complexité ont trouvé un écho dans de nombreux travaux en sciences de l’éducation, plusieurs commentateurs ont également souligné le caractère très général de certaines de ses propositions. 

Ainsi Les Cahiers pédagogiques ont observé que Morin définit avec force les finalités de l’éducation mais reste plus discret sur les modalités concrètes permettant de les mettre en œuvre dans les systèmes scolaires existants14. Comment enseigner effectivement la complexité ? Comment articuler exigences disciplinaires et transdisciplinarité ? Comment former les enseignants à cette nouvelle culture intellectuelle ? Ces questions demeurent largement ouvertes.

Cette réserve ne diminue cependant pas l’importance de son apport. Morin apparaît aujourd’hui moins comme un théoricien des pratiques pédagogiques que comme un philosophe de l’éducation ayant contribué à renouveler la réflexion sur les finalités de l’école dans un monde marqué par l’interdépendance, l’incertitude et la complexité.

La pensée d’Edgar Morin a aussi influencé la réflexion au sein de la FEN et de l’UNSA Éducation. On peut le voir dans le livre programmatique Pour une société éducative15. Il a également partagé des engagements aux côtés de la FEN et de l’UNSA Éducation comme l’a illustré le combat en faveur de la défense de Messali Hadj16, indépendantiste algérien.

  1. Edgar Morin, Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil/UNESCO, 2000 ; Lire aussi : UNESCO, « Edgar Morin : enseigner la complexité », 19 décembre 2016, mise à jour du 20 avril 2023. ↩︎
  2. Edgar Morin, La Méthode, 6 vol., Paris, Seuil, 1977-2004. ↩︎
  3. Edgar Morin, La Tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée, Paris, Seuil, 1999. ↩︎
  4. Edgar Morin, Relier les connaissances. Le défi du XXIe siècle, Paris, Seuil, 1999. ↩︎
  5. The Conversation : « Ce que la pensée complexe d’Edgar Morin apporte à l’éducation », 6 novembre 2023, mis à jour le 30 mai 2026 ↩︎
  6. Françoise Bianchi, « De l’œuvre au cycle pédagogique d’Edgar Morin», MCX-APC, 2009. ↩︎
  7. Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990. ↩︎
  8. Edgar Morin, Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil/UNESCO, 2000. ↩︎
  9. Edgar Morin, Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation, Arles, Actes Sud, 2014. ↩︎
  10. Ibid ↩︎
  11. Ibid ↩︎
  12. Edgar Morin, Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil/UNESCO, 2000. ↩︎
  13. UNESCO, « Edgar Morin : enseigner la complexité », art. cit. ↩︎
  14. Les Cahiers pédagogiques, recensions et dossiers consacrés à Edgar Morin, notamment autour de La Tête bien faite(1999) et des débats sur l’interdisciplinarité. ↩︎
  15. UNSA Éducation, Pour une société éducative, une réflexion syndicale sur l’école et la société, ESF éditeur, 2001 ↩︎
  16. Notice Maitron : Messali Hadj ↩︎

Crédit photo : Auteur, Gérald Garitan, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Edgar_Morin_LslaP_1549751.jpg


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