« Et pour vous raconter d’où je suis née » : Catherine Ringer et la post-mémoire

Nous avons appris cette semaine la mort soudaine de Catherine Ringer, artiste reconnue depuis les années 1980 où elle se fit connaître comme chanteuse des Rita Mitsouko, duo emblématique de la fin du XXème siècle. Dès le lendemain de l’annonce de sa disparition, plusieurs quotidiens nationaux lui ont rendu hommage. Au-delà de sa place singulière au sein de la chanson française et de la culture populaire, Catherine Ringer a abordé dans plusieurs de ses chansons des événements tragiques, en particulier l’expérience de la Seconde Guerre mondiale de son père Sam Ringer, nous offrant une illustration sensible de ce que l’on appelle la post-mémoire.

« Personne ne sait ce qui s’y fait »

Au milieu des années 1980, on commence à entendre partout sur les ondes les titres des Rita Mitsouko, composé par Fred Chichin (décédé en 2007) et Catherine Ringer. Le duo fait une entrée fracassante sur la scène française et au-delà, proposant une alliance entre l’énergie rock et punk et la chanson française à coups de refrains entêtants que plusieurs générations connaissent aujourd’hui par cœur. Comme la chanteuse le relate plus tard, plusieurs personnes ont pu lui demander, une fois qu’elles faisaient attention aux paroles des mélodies : « Mais comme ça se fait qu’on arrive à danser sur des choses comme ça ? ». Il suffit en effet de s’arrêter quelques instants sur les paroles d’un de leurs succès, Le Petit Train (1988) :

« Petit train
Où t’en vas-tu?
Train de la mort
Mais que fais-tu?
Le referas-tu encore?
Personne ne sait ce qui s’y fait
Personne ne croit »

Le contraste est en effet saisissant entre l’inspiration dansante du titre et ces paroles qui sont une évocation sans détour de l’expérience de l’extermination des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Et si le clip de cette chanson nous donnait à voir dans une ambiance digne de Bollywood quelques indices de ce contexte en dévoilant des larmes et des barbelés, peu de personnes ont fait alors attention au sens de ces paroles. Quelques années plus tard, le groupe dans son album Cool Frénésie (2000) propose une chanson plus explicite encore sur l’expérience concentrationnaire du père de la chanteuse sur un rythme inspiré de la musique yiddish, et dont le titre « C’était un homme » renvoie au témoignage bien connu de Primo Levi. On y découvre le parcours de Sam Ringer qui a survécu à plusieurs années de captivité dans les camps de la mort nazis :

« Un homme
C’était un homme
Difforme
Dans sa personne
Dont le for intérieur
Avait encore peur
Mais toujours lui est resté
Le sens de la beauté
On m’a dit quand tout s’écroulait
Comme il dessinait,
Comme il résistait

Miracle, il en est sorti
Il a réussi à tenir
Et à venir à Paris
Peindre et donner la vie. »

« Mais moi je suis quand même là »

Catherine Ringer, à partir du début des années 2000, a évoqué le parcours de son père Sam Ringer, peintre et illustrateur décédé à Paris en 1986. Elle a en particulier découvert des témoignages écrits et s’est intéressé aux nombreux tableaux qui, par touches, relatent cette vie brisée par l’’expérience de la Shoah. Dans un formidable documentaire disponible en ligne « Sam Ringer par Catherine Ringer [1]», elle raconte la découverte progressive du passé de son père, la conservation de sa mémoire à travers les tableaux, illustrations et documents d’archives et l’élaboration de chansons sur cette période. Ce rapport personnel au passé, le besoin de transmission et de mémoire, correspond à ce que l’historienne américaine Marianne Hirsch a appelé la post-mémoire. Elle définit ainsi ce concept : « La post-mémoire se distingue de la mémoire par la distance générationnelle, et de l’histoire par le lien personnel profond.[2] » Elle précise également que : « la post-mémoire est une forme forte et très particulière de mémoire, précisément parce que son lien avec son objet et sa source est médiatisé, non pas par le souvenir, mais par un investissement imaginaire et une initiation créatrice. » C’est exactement ce que Catherine Ringer a fait à travers ses chansons qui illustrent la découverte progressive du passé traumatique de son père et des séquelles de l’expérience concentrationnaire. Les tableaux de Sam Riger fonctionnent dès lors comme des outils qui réactivent une mémoire trans-générationnelle.

Marianne Hirsch a étudié ce rapport personnel au passé, en particulier des enfants de survivants de la Shoah dans un formidable essai, malheureusement pas traduit en français, The Generation of Postmemory. Wirting and Visual Culture After the Holocaust[3].

Ce lien indéfectible avec son père a donné à Catherine Ringer la mission de conserver ses œuvres et sa mémoire, comme l’illustre cet autre documentaire sur son évocation du théâtre yiddish d’avant la destruction et la Shoah[4].

Beaucoup d’autres de ses chansons de sont ancrés dans les tragédies de l’époque, tout en dévoilant un engagement sans faille en faveur de la dignité humaine et de l’égalité femmes-hommes. Comme le titrait Libération au lendemain de sa disparition «  On veut pas t’abandonner… »

Pour aller plus loin :

« Sam Ringer par Catherine Ringer» documentaire en ligne

Marianne Hirsch, The Generation of Postmemory. Wirting and Visual Culture After the Holocaust, Columbia University Press, 2012


[1] « Sam Ringer par Catherine Ringer », documentaire réalisé par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, en ligne https://www.youtube.com/watch?v=7mYgZncm7aQ

[2] Marianne Hirsch, « Mes voyages avec Maus, 1992-2020 » in Hillary Chute ( dir.), Le Monde de Maus, Flammarion, 2022, p.142. Ce livre collectif aborde les questions d’histoire et de mémoire à partir de l’oeuvre d’Art Spiegelman.

[3] Marianne Hirsch, The Generation of Postmemory. Wirting and Visual Culture After the Holocaust, Columbia University Press, 2012.

[4] Voir en ligne https://www.mahj.org/fr/media/la-lanterne-magique-de-sam-ringer-par-catherine-ringer


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